‹ Une femme apôtreChapitre 56 sur 69 · MORT DE MONSEIGNEUR BAZIN · texte numérisé non relu

MORT DE MONSEIGNEUR BAZIN

Les années de 1844 à 1847 furent des années de souffrances pour les sœurs de Sainte-Marie-des-Bois. QuandDieu veut éprouverles âmes, de toutinstrument il sait faire une croix, et souvent le bâton qui devait appuyer notre faiblesse nous cause de cruelles souffrances en se brisant entre nos mains. Il nous fait perdre terre, afin que nous ne trouvions plus aucun appui sensible, ni dans notre propre cœur ni dans l'approbation de notre plus cher prochain. (Fénelon.)

La congrégation se trouva menacée dans son existence religieuse et temporelle. Souvent les sœurs ignoraient si le mois suivant elles habiteraient encore Sainte-Marie, ou s'il ne leur faudrait pas s'exiler de nouveau et quitter celle seconde patrie pour chercher un asile dans d'autres diocèses des États-Unis, où elles étaient, il est vrai, appelées et désirées. Dans ces graves circonstances, la sœur Saint-François retrouvait toute cette fermeté d'âme dont elle semblait faire

peu d'usage dans le cours de la vie, tant elle cédait iacilement aux désirs des autres. Elle combattait pour Dieu, pour sa chère supérieure, pour sa belle vocation, et, malgré son désir extrême de ne pas quitter Sainte-Marie-des-Bois, jamais elle n'eût acheté ce bonheur au prix d'un acte de faiblesse. Le plus intime confident de son âme écrivait en parlant de cette époque :

« Comment dire son héroïque dévouement à sa supérieure et à la communauté? Comment dire ces moments d'angoisses, mille fois répétés? Ces craintes, ces déchirements de cœur pendant ces temps d'épreuves, comment les exprimer de manière à les faire connaître sans blesser la charité? Je ne le crois guère possible. Dieu seul a vu et a compris son amour, son dévouement et le mérite de ces dernières années. Pour nous, nous ne le verrons et comprendrons qu'au jour du jugement. »

Pendant cette époque si pénible pour la communauté, les sœurs avaient du moins la consolation de voir chaque jour la religion catholique s'éteiïdre aux États-Unis. Si, sur plusieurs points, les protestants se livraient comme particuliers à des actes de fanatisme et de persécution, le gouvernement accordait aux catholiques une liberté que leur refusent trop souvent les contrées de l'Europe soumises de nom au Saint- Siège. Les évêques et archevêques profitaient de la tolérance dont on usait envers eux pour se réunir

ol traiter en synodes ou conciles nationaux des grands intérêts de la religion. Ces assemblées étaient fréquentes et nombreuses. .

Ce fut au sixième concile de Baltimore que Monseigneur de la Hailandière exprima, devant les évêques réunis, son désir de quitter le diocèse de Vincennes, et d'aller chercher en France un repos qui lui était devenu nécessaire. On doutait fort que sa démission fût acceptée à Rome ; mais le Saint-Père entra dans ses vues de retraite et consentit à lui accorder un successeur. Le 25 mai 1847, on sut à Vincennes que Monseigneur Bazin venait d'être désigné pour le remplacer. Le nouvel évêque était né à Lyon; mais il était depuis trente-cinq ans près de Monseigneur Portier, évêque de Mobile, qui ne consentit qu'avec un vif regret à se séparer de son grand vicaire.

Irma disait :

« Je ne sais rien de particulier sur lui; mais puisque Dieu l'a choisi, il faut espérer qu'il fera le bien dans notre pauvre Indiana. »

Et quelques mois après :

((Enfin Dieu nous a envoyé un nouvel évêque : Mon* seigneur Bazin est arrivé le 14, et après -demain (24 octobre 1847) il sera sacré. Nous l'avons vu quelques heures. Il nous a très bien reçues et a paru reconnaissant de notre petite visite ; nous étions les premières à l'aller voir. Le lendemain, il est venu seul à notre maison ; il a demandé nos enfants, leur a parlé

avec bonté, puis les a envoyées jouer, après leur avoir donné sa bénédiction. Il paraît excellent; il est franc, simple et vif, et a beaucoup des manières du bienaimé Monseigneur Brute. Il a les cheveux blancs. Je pense souvent à Pépa qui aime tant les vieux prêtres. Oh ! celui-là lui plairait, et à vous tous aussi.»

Ce fut le 24 octobre 1847 que le nouvel évêque reçut la consécration épiscopale des mains de Monseigneur Portier, assisté de Monseigneur Purcell,évêque de Cincinnati, et de Monseigneur de la Hailandière. Les paroles qu'il adressa à ses nouveaux diocésains furent souvent accompagnées de ses larmes. Il leur dit que c'était pour eux qu'il avait quitté son cher diocèse de Mobile et l'évêque bien- aimé qui lui avait servi de père.

« Oui, mes chers enfants, si vous êtes malades , si vous êtes affligés, venez me chercher la nuit comme le jour; ne craignez jamais de m'importuner. Regardez-moi maintenant comme tout à vous, puisque ce matin je me suis consacré à votre bonheur. Mes cheveux sont blancs, mais j'ai encore de la vigueur et de la force, et je vous aimerai comme j'aimais mes enfants de Mobile. »

Ces paroles si simples allèrent au cœur des habitants de Vincennes et, dès ce premier jour, ils vouèrent à leur évêque une sincère affection.

Monseigneur de la Hailandière avait formé le projet de placer le Père Corbe, supérieur de SainteMarie-des-

Bois, à la tête de son séminaire ; celui-ci avait refusé cet emploi, et Monseigneur Bazin, qui savait combien il affligerait la communauté en lui enlevant son bon supérieur, ne voulut pas insister de nouveau près de lui pour le lui faire accepter. Il porta son choix sur M. de Saint-Palais, prêtre de la mission de Vincennes. Celui-ci ne se trouvait pas à la consécration du nouvel évêque ; mais il arriva le lendemain au palais épiscopal, dans l'intention de refuser la charge qui lui était offerte. En entrant chez Monseigneur Bazin, il le trouva à genoux, baigné de larmes, et offrant à Dieu le sacrifice qu'il venait de faire en se séparant pour toujours de Monseigneur Portier. Aussitôt qu'il aperçut M. de Saint-Palais, il se jeta dans ses bras, lui demandant s'il voulait être son ami et l'ai- 'Jer à porter le fardeau que Dieu lui avait imposé. « Je viens, ajouta-t-il, de quitter mon père, mon meilleur ami ; vous, n'est-ce pas que vous resterez avec moi?» M. de Saint-Palais était incapable de résister à un tel langage, et le refus qu'il avait projeté se changea en la promesse de ne pas quitter Vincennes.

Au mois de janvier (1848), Monseigneur Bazin alla visiter Sainte-Marie-des-Bois.

«Il fut au milieu de nous, dit la sœur François-Xavier, comme un père au milieu de ses enfants. Il nous donna plusieurs instructions, il entendit nos confessions, visita nos élèves et montra le plus grand inté-

UNE FEMME Al'ÔTRE 373

rêt pour la sanlé de notre mère, qui était retombée malade.

« Il retoucha avec elle quelques points de nos règles, dont l'observation offrait des difficultés en Amérique. Il s'affligea vivement de voir la distribution de nos maisons, leur distance les unes des autres et leur éloignement de l'église. A son retour à Vincennes, il écrivit à toutes nos sœurs qui étaient en mission. Toutes les lettres qu'il adressa, soit à Mobile, soit à la Propagation, soit à Rome, étaient remplies de la joie que lui avait causée sa visite à Sainte-Marie-des- Bois. Il se promettait bien de revenir au mois d'août prêcher notre retraite et de voir réunies toutes ses chères filles sur lesquelles reposaient ses plus douces espérances. »

Monseigneur Bazin, assisté de MM. de Saint-Palais et Chassé, avait prêché à Vincennes le carême de 1848. Bien des pécheurs, touchés par la bonté de leur évêque, étaient venus lui faire l'aveu de leurs fautes et se disposaient par la pénitence à la communion pascale, lorsqu'il fut atteint d'un rhume qui dégénéra bientôt en fluxion de poitrine. Le samedi, veille du dimanche des Rameaux, malgré son état de souffrance, il confessa encore une bonne partie de la journée ; mais le jour suivant il fut forcé de garder le lit, et sa maladie prit bientôt un caractère de gravité alarmant.

La mère Théodore se trouvait à Vincennes et

voyait mieux que Monseigneur Bazin le danger de son état. Elle faisait part à ses filles de Sainte-Marie de ses vives inquiétudes :

<( D'heure en heure la maladie de notre bon évêque devient plus grave. Je viens d'aller passer quelques instants près de lui. Il m'a parlé de vous toutes, il est bien occupé de notre congrégation. Il m'a dit que le médecin espérait encore le sauver; pour moi, je n'espère plus. Il prie sans cesse, et en le voyant si pieux, si édifiant, je pense que notre bon évêque est un fruit mûr pour le ciel. »

Oui, Dieu voulait rappeler à lui ce saint prélat que le diocèse de Vincennes n'eut le temps de connaître et d'aimer que pour le regretter davantage. Jusqu'au dernier instant de sa vie, il ne cessa de témoigner l'intérêt qu'il portait à la communauté de Sainte- Mari e-des-Bois. D'une main défaillante, il signa l'acte qui mettait les sœurs en possession des terres et des bâtiments dont Monseigneur de la Hailandière leur avait fait la promesse. Cinq minutes avant d'expirer, il appela encore la mère supérieure, et, levant sur elle sa main déjà glacée par la mort, il lui donna une dernière bénédiction.

Le saint évêque avait commencé à entendre les confessions d'hommes qui, depuis vingt, trente années et plus, s'étaient éloignés des sacrements; il regrettait de laisser imparfait l'ouvrage de leur

UNE FEMME APÔTRK 375

conversion. « Ah I mes pauvres pécheurs, disait-il, si je pouvais vivre encore quelque lemps pour achever ie les confesser et les réconcilier avec Dieu ! » Il 56 reprocha promptement le vif désir qu'il venait d'exprimer, et deux de ses prêtres entrant peu après dans sa chambre : « Mes frères, leur dit-il, mettez-vous à genoux et priez Dieu de me pardonner la faute que je viens de commettre. J'ai succombé à la tentation ; j'ai désiré de vivre. »

Il était dévoré par une fièvre brûlante. Quand on lui proposa de prendre quelque boisson : « Non, dit-il, puisque ma langue a murmuré contre les ordres de Dieu, il est juste qu'elle fasse pénitence. » Il soutint cette privation jusqu'à la fin de sa vie, expiant ainsi un zèle qu'il se reprochait comme un manque de soumission à la volonté de Dieu.

Ce fut le jour de Pâques (1848) que Dieu rappela à lui ce saint évêque, qui en quelques mois avait opéré un bien immense dans le diocèse de Vincennes. Les habitants le pleurèrent comme s'ils l'avaient connu depuis de longues années. Toute la population catholique et protestante voulut témoigner sa douleur en assistant à ses funérailles, qui furent présidées par Monseigneur Peter Kenrick, archevêque de Saint- Louis, et Monseigneur Purcell(l), évêque de Cincinnati.

Monseigneur Bazin, qui avait choisi M. de Saint-

(1) Maintenant archevêque de Cincinnati,

376 DNE FEMME APÔTRE

Palais pour supérieur de son séminaire, l'avait aussi nommé administrateur du diocèse; plusieurs prêtres de la mission profitèrent de la présence de l'archevêque de Saint-Louis à Vincennes pour lui exprimer le désir que le choix du prélat mourant fût confirmé à Rome ; Monseigneur Kenrick parut satisfait de cette demande qu'il promit d'appuyer de tout son pouvoir près du Saint-Siège. Sa Sainteté Pie IX voulut bien se rendre aux vœux qui lui étaient exprimés, et M. de Saint-Palais fut nommé au siège de Vincennes. Le 14 janvier 1849, il reçut la consécration épiscopale, et la communauté de Sainte-Marie eut la consolation de retrouver dans le nouvel évêque un ami et un père.

A l'occasion de la mort de Monseigneur Bazin, la sœur François-Xavier écrivait à sa mère (12 juin 1848) :

« Le bon Dieu nous a terriblement affligées en nous enlevant notre saint, notre bon, notre tendre évêque, Monseigneur Bazin. Il nous l'avait donné, il nous l'a ôté, que son nom soit béni ! J'avoue que j'ai senti ce coup bien vivement. J'ai pleuré sa mort avec toutes mes larmes, car je pleurais sur notre congrégation, sur le diocèse et sur tous les catholiques de l'Indiana, qui, comme nous, perdent un père. Je ne me souviens pas d'avoir connu un cœur plus vraiment charitable et si affectionné. Quand je lui racontais nos peines, il'l pleurait comme un enfant ; il nous aimait comme il

savait aimer! Le jour de sa mort, Vincennes était une ville d'affliction ; protestants et catholiques, tous sanglotaient. Les marques de vénération qui ont accompagné ses funérailles ont été si universelles qu'on ne peut douter qu'il ne soit au ciel. »

Page 1