MALADIE. — GUERISON. — EAU DE LA SALETT
Peu de temps après la mort de Monseigneur Bazin, la sœur François-Xavier se vit elle-même aux portes du tombeau. Ce fut à sa mère qu'elle adressa les détails touchants de sa guérison et de sa maladie :
« Ma bien-aimée mère,
« Notre-Seigneur apparut tout d'abord à la Sainte Vierge après sa résurrection, et moi, à son exemple, je veux que ma mère chérie soit la première à dire : Alléluia / Oh ! il aura un écho dans plus d'un cœur cet Alléluia, car je connais votre piété et votre reconnaissance à tous, surtout quand Marie est l'instrument choisi de Dieu pour répandre ses bienfaits. Eh bien! c'est à la bonne, à la très sainte Vierge, que vous devez aujourd'hui la consolation de voir encore l'écriture de votre fille.»
Après avoir parlé du commencement de sa maladie (une fluxion de poitrine), la sœur ajoute ;
« La nuit du vendredi au samedi fut terrible : mon oppression augmentait, ma fièvre allait jusqu'au délire ; quand elle diminua un peu, je sentis ma posi-i lion. Je ne pouvais plus tousser ni cracher ; ma peau était aussi sèche que ces peaux de lièvre qui on passé six mois dans une cheminée ; je vis enfin que dans quelques heures j'allais avoir épuisé les dernières forces vitales que j'avais reçues de Dieu. J'appelai alors à mon aide mes fidèles amis : Jésus, Marie et mon bon père saint Joseph. Ah I qu'il fait bon s'être donné à eux, et que ce que nous avons fait pour eux paraît alors peu de chose 1 L'espérance était ma confiance. Oui, fespérance seule, car Dieu aime en père ceux qui espèrent en lui. Vers quatre heures du matin, la mère Théodore entra dans ma chambre; je souffrais pour elle de me voir si mal ; elle me prit la main en silence ; nous craignions de nous communiquer nos pensées. A cinq heures, le Père Corbe dit la messe pour moi, en l'honneur de la Sainte Vierge : c'était un samedi, toutes les sœurs y communièrent. Je suivais de mon lit, qui touche à la chapelle, les différentes parties de la messe, me disant que pour la dernière fois mon nom était encore au Mémento des vivants, à moins que la Sainte Vierge ne fît un miracle pour me guérir. Je ne le désirais pas pour moi, Dieu me faisant la grâce de m'abandonner entièrement à lui. Ah ! mes bien-aimées sœfirs, que les larmes d'un départ, que les douleurs de l'absence sont
bien payées à l'instant de la mort ! Mon Dieu, que vous êtes bon et généreux ! Se peut-il faire que nous hésitions si longtemps à nous livrer à vous !
« J'étais encore plus oppressée quand la mère Théodore vint me revoir. Elle me dit que pendant la messe elle s'était souvenue que nous avions reçu, depuis quelques semaines, une petite bouteille d'eau de la Salette, envoyée par M. Dupont.
« A cette parole, je protestai à ma bonne mère Théodore que j'allais être guérie, et je lui demandai quelle espèce de guérison elle voulait obtenir. Elle me dit : « Une qui ait lieu progressivement. » J'aurais mieux aimé, pour l'honneur de la Sainte Vierge, être guérie soudainement ; e[, si notre mère l'avait voulu, Marie, je n'en doute pas, allait le faire ; mais comme c'était pour ma chère congrégation et principalement pour ma bonne supérieure que je me réjouissais de vivre, je voulus suivre son goût... A peine ai-je bu de cette eau pure et miraculeuse qu'une heureuse réaction s'opère au dedans de moi. Je demande à manger; je fais venir toutes nos sœurs, l'une après l'autre ; nous nous embrassons et des larmes de joie remplacent les larmes d'affliction qu'elles versaient encore.
« Cependant, il fallait avoir la foi pour croire que j'allais guérir, car à cet instant de vie avait succédé une telle faiblesse que je ne pouvais ni me remuer, ni parler, ni entendre ; le bruit d'une mouche qui volait auprès de moi me faisait tressaillir (ceci est exac-
tement vrai). L'aprèsrmidi fut horrible pour ma bonne mère Théodore : elle croyait à chaque instant que j'allais expirer. Le soir, vers neuf heures, elle pria le Père Corbe de venir me voir; elle n'osait pas lui demander ce qu'il pensait de mon état de peur d'être confirmée dans ses craintes. Tous trois nous gardions le silence ; mais j'ignorais les cruelles angoisses de ma mère, car je n'avais pas l'ombre d'un doute sur ma guérison. Me trouvant plus faible, je demandai une autre cuillerée de ma chère eau de la Salette, et je dis à mes supérieurs que, lors même qu'ils me verraient mourir, ils ne devaient point s'inquiéter, mais seulement prendre de l'eau miraculeuse, en jeter sur moi, et que je ressusciterais.
« Malgré mes protestations, quand l'eau fut dans la cuiller, mère Théodore se mit à genoux et pria la Sainte Vierge de tout son cœur. Je vis le Père Corbe ôter son chapeau et en faire autant. A peine eus-je bu mon eau miraculeuse que je me sentis ranimée. Quelques minutes après, je fus assez forte pour sortir de mon lit et faire cinq ou six pas, en prenant le bras d'une sœur; mais c'était pour la forme, car je puis vous assurer que j'étais plus solide sur mes jambes que je ne le suis même aujourd'hui.
« J'aurais bien désiré communier le lendemain, mais je savais que mère Théodore ne me permettrait pas de passer la nuit sans rien prendre. J'en parlai à ma Mère, Notre-Dame de la Salette, à qui rien n'est
difficile. A minuit, la sœur qui me veillait, me croyant morte, me secoue et me réveille de mon premier sommeil. Marie avait surpassé mes espérances. J'envoyai tout de suite demander à notre mère la permission de ne pas boire. Elle y mit des conditions que la Sainte Vierge remplit admirablement. Vers cinq heures, le Père Corbe, qui avait passé une partie de la nuit en prières, fut bien heureux d'apprendre ce que Marie avait fait pour moi. Il se hâta de m'apporter la sainte communion. Toutes nos sœurs étaient dans ma chambre, une bougie à la main et pleurant de joie. Ma petite table, sur laquelle je vous écris, était ornée de fleurs blanches et bleues ; la statue de la Sainte Vierge était au milieu de beaux chandeliers. Ce fut là que Jésus reposa quelques minutes avant d'entrer dans mon cœur. Ce moment fut un des plus doux instants de ma vie ; il me fallait avoir perdu l'occasion d'aller au ciel pour regretter tant soit peu d'être encore sur la terre.
«Lejour de la Saint-François-Xavier j'aidélégué mère Théodore pour me représenter près des novices. Elle a fait les choses en grand ; on est allé d'abord chanter des cantiques à Notre-Dame de laWask-House ; c'est Ih qu'est honorée une petite statue de la Sainte Vierge envoyée par M. Dupont, de Tours; elle fait la consolation de nos sœurs lavandières. Mère Théodore, dans sa reconnaissance, a mêlé ce jour-là sa voix, qui ressemble à la mienne, aux voix fraîches de ses filles.
Puis elle fit servir une belle collation, et même, je vous le (lirai tout bas, on a bu un petit coup de vin, ce qui n'arrive pas tous les jours.
« Pour la fêle de l'Immaculée-Conception, j'étais assez forte pour aller recevoir la sainte communion à notre chapelle, et cette longue lettre vous prouve que je suis presque aussi bien qu'avant ma maladie. Priez maintenant la Sainte Vierge que je remplisse fidèlement ce pourquoi elle m'a conservé la vie ; c'est la demande de votre fille bien-aimée.
« François-Xavier. »
La mère Théodore écrivait en même temps à la famille d'Irma :
« ... Il m'est impossible de vous exprimer ce qui s'est passé dans nos cœurs, ce qui s'est passé surtout dans le mien. Le cœur et l'âme ont des douleurs, des déchirements, des jouissances que la plume ne sait pas rendre, que la langue ne sait pas exprimer. Sœur François-Xavier est nécessaire à mon existence ; elle est ma fille aînée, l'amie de mon âme, dans laquelle elle lit, comme je lis dans la sienne. J'ai besoin de ses avis, de ses exemples, je dirai même de ses petits reproches. Cependant ce n'était pas pour moi que je la demandais avec tant d'instance au bon Dieu et à sa tendre Mère, qui est aussi la nôtre. Je l'ai demandée pour nos sœurs, pour nos chères novices, pour notre jeune congrégation, qui est appelée à faire tant
de bien dans l'Indiana, si Dieu y conserve son esprit. Qui, mieux que cette chère sœur, peut inspirer de la vertu par ses paroles et par ses exemples ? Le bon Dieu le savait bien, et il était de l'intérêt de sa gloire de nous conserver ce trésor. Sa mort eût été une perte irréparable pour notre mission, et elle m'eût désolée d'autant plus que je pensais avoir attiré ce châtiment par mes infidélités. J'ai bien promis d'aimer et de servir Dieu avec plus de ferveur que jamais. Il est si bon ! »
Plus tard, la mère Théodore regretta vivement de n'avoir pas permis à Irma de demander à la Sainte Vierge une guérison instantanée. « Quand elle me le proposa, disait-elle, j'éprouvai une telle impression à la pensée que Dieu allait l'exaucer et que, dans un instant, devant mes yeux elle passerait, pour ainsi dire, de la mort à la vie, que je n'eus pas le couragâ de le lui permettre, n