PETITS DETAILS SUR LA MISSION
Les lettres que la sœur François-Xavier nommait Petits détails étaient celles qui, ne contenant rien d'intime pour la famille, devaient être communiquées aux amis des sœurs. Ainsi elle écrivait :
« Nous avons eu la consolation d'apprendre , il y a quelques jours qu'une de nos élèves protestantes a ouvert la porte du ciel à deux petits enfants mourants. Ce n'est pas la seule ; presque tous les mois, quelques-unes de nos anciennes pensionnaires en font autant. Elles sont bien fières de nous écrire ensuite le récit de ces faits.
« L'une d'elles vient d'opérer, parla grâce de Dieu, la conversion d'un médecin très savant. Il avoue luimême que sans miss Mary il n'eût jamais été baptisé. Il est très riche et se propose de bâtir une église dans la ville qu'il habite. Il vient de nous envoyer sa fille pour que nous la préparions au saint baptême. Cette jeune personne espère que bientôt sa mère aura
le même bonheur. Que saint Paul avait raison, quand il craignait qu'après avoir prêché les autres il ne devînt lui-même un réprouvé ! La pauvre Mary, qui a servi d'instrument pour ces conversions, a eu dernièrement la faiblesse d'épouser un juif endurci. (( Élisa, une de nos élèves, quelques années après avoir quitté nos classes, tomba malade de la poitrine. Elle songea tout de suite à se faire baptiser et demanda la permission de revenir à Sainte-Marie-des- Bois; mais ses parents s'y opposèrent. Un prêtre alla lui rendre visite et il nous racontait plus tard que, sous prétexte de faire prendre l'air à la malade, une cousine de celle-ci avait arrangé une promenade à la campagne pendant laquelle elle devait être baptisée; mais à l'instant où la voiture arrivait à la porte, les parents s'opposèrent à ce que leur fille sortît. Depuis le jour où elle avait demandé à devenir catholique, ils ne la laissaient jamais seule. Cependant ses forces diminuaient; sa seule consolation était un petit livre catholique que nous lui avions donné et une médaille de la Sainte Vierge qu'elle portait toujours. Élisa fit une dernière tentative, qui n'eut aucun succès ; ses parents lui refusèrent positivement la présence d'un prêtre et lui amenèrent un ministre protestant. La pauvre enfant répondit qu'elle aimait mieux mourir que de recevoir la baptême d'un hérétique. Elle renvoya le ministre, qui sortit furieux. Alors elle tomba dans tyie profonde tristesse, et queL
que temps après elle mourut. Ses parents sont aujourd'hui inconsolables d'avoir eu la cruauté de refuser à leur fille mourante sa dernière demande. Mais, ô mystérieuses et douces voies de la Providence ! je viens d'apprendre qu'un ou deux jours avant la mort d'Elisa ses parents donnèrent un grand repas ; pendant le dîner, une dame catholique sortit de table et, trouvantÉlisa seule, la baptisa. Réjouissezvous avec moi, car j'avais bien pleuré cette pauvre fille. Personne ne sait encore cette heureuse nouvelle.
« Nous espérons que le jour de la Toussaint l'Église militante célébrera avec l'Église triomphante une victoire obtenue sur le démon. Une jeune Américaine, femme d'un de nos ouvriers, fera probablement sa première communion. Elle est déjà allée quatre ou cinq fois à confesse et nous a demandé une robe pour ce beau jour.
« Il y a deux mois, nous avons été consolées par une autre conversion. Un de nos voisins, homme très riche et sans religion, attendait depuis plusieurs années un frère qu'il avait en Europe ; il avait acheté pour lui une ferme d'une immense étendue et avait mis tous ses soins à la cultiver et à l'embellir. Le voyageur, à son arrivée, n'a pas trouvé la position de celte terre à son goût; cette retraite lui a semblé trop soUtaire. C'était un homme d'un esprit droit et d'une éducation brillante. Peut-être, pour se procurer
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quelques distractions, venait-il à notre église entendre expliquer la doctrine catholique ; puis il s'est livré à rétude de la controverse. Bientôt il est tombé malade et a fait tout de suite appeler un prêtre, et après une confession pendant laquelle il a témoigné une vive contrition, il a obtenu la grâce de mourir dans les bras de l'Église catholique. Son enterrement s'est fait à Sainte-Marie, avec le plus de solennité possible.
« Cette mort brisait tous les projets d'avenir et de bonheur de celui qui, pendant tant d'années, n'avait vécu que pour l'absent. Cette belle propriété qu'il avait embellie, et où il espérait passer sa vie avec son frère, son unique famille en Amérique, ne suffisait plus à son cœur. Il y a quelques semaines il est venu trouver notre aumônier : « Confessez-moi, lui dit-il, je « ne puis plus dormir, je veux me confesser. » Le Père Corbe, pensant qu'un peu de whiskey lui avait troublé la tête, l'engagea à faire son examen et à venir le jour suivant. Le pauvre homme se mit en route pour retourner à la ferme ; mais il ne pouvait marcher, tant les remords et l'inquiétude l'agitaient ; alors il revint sur ses pas et demanda d'une manière si suppliante à être confessé que, cette fois, il n'y eut pas moyen de refuser. Il a été baptisé dans son enfance , et nous espérons qu'il fera bientôt sa première communion.
Qt Ces bonnes nouvelles vous consoleront un peu de l'incendie de la maison des sœurs de la Charité, à
Frederictown. Les méchants, avant de mettre le feu, avaient coupé les pompes pour ôter le moyen de l'éteindre. La maison a été brijlée jusqu'aux fondations. Nous pourrons peut-être partager ce malheur. Il y a peu de jours, nous avons reçu une lettre anonyme qui nous donnait avis de nous tenir sur nos gardes. Pendant deux ou trois nuits, nos garçons ont veillé avec leur fusil. On a trouvé quelques hommes se cachant le long de nos champs ; Dieu a permis qu'un de nos voisins catholiques les ait vus. Nous espérons que la Sainte Vierge, qui a toujours été une mère pour nous, continuera à protéger notre pauvre congrégation.
« Les persécutions que nos sœurs ont souffertes à Madison commencent à diminuer. Leur terrible adversaire, M. Curtis, avait cependant appelé trois cents ministres le mois dernier afin d'inventer, en conseil, un moyen de détruire les nuns (religieuses). Mais Dieu se rit des desseins des hommes ; leur ridicule assemblée n'a inspiré que du mépris, et le peuple, depuis ce temps, est bien plus favorable aux catholiques.
« Je vous avais déjà parlé de cette mission de Madison comme étant la plus exposée aux persécutions des protestants. Il n'y a pas encore très longtemps, nos sœurs nous écrivaient que ce fameux ministre presbytérien avait rassemblé tout son troupeau dans le temple, et que là, transporté par YEsprit, il avait dévoilé toutes les infamies commises par
les prêtres et les nuns (l) depuis le commencement de l'Église. Il avait fini sa harangue par lancer des anathèmes contre les parents qui enverraient leurs enftints à l'école catholique, et par leur prédire qu'ils n'échapperaient pas à la vengeance divine. Quelques jours après, soit qu'il ait laissé tomber quelques étincelles du feu qui le consumait, soit toute autre cause, son église a été réduite en cendres, ainsi que treize maisons de ses élus,
« Quand nous nous rendons à la messe, nous écri- « vait à cette époque une de nos sœurs, les petits co- « quins de boys, nous voyant avec nos enfants, « courent après nous, criant : Sheep, sheep, sheep « (troupeau de moutons). »
« Il y a un moine apostat d'Italie qui va de ville en ville faire des discours sur les progrès et le danger du catholicisme. Il était dernièrement à Cincinnati, et j'ai lu un extrait de son sixième sermon, dont voici une phrase : « Quand le démon voulut introduire le « mal dans le monde, il se servit de la femme pour « corrompre l'homme ; maintenant, pour introduire {( le cathohcisme en Amérique, il se sert des reli- (( gieuses, véritables Èvesavec leurs manières douces t et engageantes, avec leur savoir et leurs attentions. « Les jésuites sont dangereux, mais les nones sont « leurs suppôts et sont plus dangereuses encore,
(1) Religieuses catholiques romaines.
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« Gardez- VOUS d'envoyer vos enfants à leur école, de <( placer près d'eux des servantes qui aient été élevées <( par les sœurs, car elles imbiberaient le cœur de « vos enfants avec leurs mauvais principes. Le mal K est plus grand que vous ne le pensez., et je sais « mieux que vous que le catholicisme grandit tous « les jours, etc. »
« Oui, il a raison, nous minons tous les sentiments protestants de nos élèves. Les parents ont à choisir entre l'ignorance des autres écoles et ce qu'ils appellent la superstition de la nôtre; mais plusieurs préfèrent que leurs filles soient instruites et nous les envoient. Nous avons à peu près quatre-vingts élèves ôt plusieurs sont attendues. Notre pensionnat est le meilleur de l'Indiana, et serait même très bon en France. Je ne connais pas de jeunes personnes plus instruites que nos premières élèves. M. Pinetel, ancien officier de marine, était étonné de leur savoir en mathématiques et en astronomie. C'était, avecle dessin, ce qu'il avait le plus étudié, aussi était-ce la partie de l'examen qui l'intéressait davantage. Mais ce qu'elles savent surtout, ce sont les principes religieux, l'histoire sainte et l'histoire ecclésiastique ; protestantes comme catholiques les apprennent.
« Il n'y a sortes d'absurdités et de calomnies qui ne trouvent faveur chez quelques protestants. Ils ont eu l'absurdité de croire que notre aumônier avait des cornes. Une méchante petite femme, maintenant ca-
tholique, disait aux habitants de son village que, si chacun d'eux voulait donner vingt-cinq sous, elle prierait le Père Corbe d'ôter son chapeau pour les leur faire voir.
« Un protestant écrivait aune vieille femme qui a sa fille chez nos sœurs de Terre-Haute : « Chère ma- « dame, bien que je n'aie pas l'honneur de vous con- « naître, l'intérêt que je porte à votre fille me fait « vous dire que, si vous la laissez chez les nuns, elle « est perdue. Dans vingt ans, elle se souviendra « encore des détestables principes qu'elle y reçoit, « et, si elle ne se fait pas catholique, du moins elle « défendrales sœurs toutesa vieetentoute occasion. »
« La bonne vieille répondit qu'elle était assez âgée pour savoir se conduire et assez sage pour élever ses enfants ; que non seulement elle laisserait sa fille chez les bonnes sœurs, mais qu'elle-même, quand son cher époux ne serait plus, elle irait s'offrir, non pas pour enseigner dans le pensionnat, mais pour avoir l'honneur de les servir dans leur maison.
« Nous avons les plus jolies demandes d'admission qu'on puisse imaginer : quelques personnes, comme cette vieille, ont encore leur cher époux et ne sont pas baptisées ; d'autres demandent à être reçues seulement pour un an, pendant l'absence de leur mari. D'autres voudraient bien être sœurs, mais ne sont pas encore décidées à être catholiques, etc. »