A MADAME DE LA SALLE, SA TANTE
(A l'occasion du mariage de sa fille Marie avec M. ViUu de Kraoul [1847.])
« De tous côtés j'ai reçu des reproches d'avoir tant tardé à écrire à ma chère Marie. Franchement j'ai eu tort de mettre le moindre délai à répondre à cette importante communication; mais j'étais si sûre que vous connaissiez mon sincère intérêt pour cette chère cou- sine, que j'ai pris quelque temps pour pleurer deux sœurs que Dieu nous a enlevées dans le môme mois.
« Une vraie faute que j'ai faite, que j'ai avouée et
qui j'espère m'est pardonnes, c'est d'avoir désiré, comme Laban, que la fille aînée passât la première. Marie avait dit tant de fois depuis l'âge de cinq ans : « Pour moi, je serai vieille fille », qu'elle ne doit pas être étonnée demasurprise.il est vrai queje ne l'avais jamais crue appelée à aller en paradis en cajTosse, mais j'avais mis au fond de mon âme une espérance, peutêtre trop humaine, que cette chère enfant appartiend rait unique ment à Di eu. Notre-Seigneur avait d'autres desseins sur elle, il les a accomplis, pour son bonheur, je l'espère, et pour le vôtre à tous. Pauvre chère Marie ! je ne croyais pas tant l'aimer ; elle a eu bien de mes prières, et mon cœur lui est toujours dévoué. Nous étions les deux plus méchantes filles du bon. abbé Cardonnet, mais j'espère que nous aurons près de lui une bonne petite place au ciel. Ne sentezvous pas une espèce de joie de penser qu'il est là à nous attendre, qu'il prie Dieu pour nous, qu'il s'intéresse à tout ce qui nous arrive, qu'il est heureux, et heureux pour toujours. Je voudrais cependant qu'il pût être encore avec nous ; car où retrouverez-vous un tel ami? Hélas! ce désir est^bien imparfait, car Notre- Seigneur vous restant, il peut vous tenir lieu de tout^ oui, même de ma bien-aimée grand'mère et de notre bon abbé Cardonnet. J'aimejencore trop ma famille ; je voudrais nous voir monter au ciel tous ensemble^ afin qu'on n'eût pas à pleurer les uns sur les autres, comme vous le faites maintenant sur ma chère tante
de la Motte (1), qui est partie pour notre chez nous du ciel; mais quand je considère que c'est moi qui vous ai quittés la première de toutes et que je suis encore en route, cela m'afflige presque. Il est vrai que je suis venue ici pour mon pauvre prochain et Dieu bénit si généreusement les petits efforts que l'on fait, qu'il y aurait pitié de regretter d'être quelques années de plus sur la terre ! »
L'année suivante, elle écrit encore :
« J'aime beaucoup mon cousin Charles ; j'ai rêvé de lui la nuit dernière, je le voyais un peu brun et avec des favoris noirs; il me donnait la main à la mode américaine ; mais Marie me fit un petit signe, et nous nous embrassâmes bien cordialement.
« Le jour de l'Assomption, j'ai beaucoup prié pour les Marie. Le 4 novembre, je recommanderai dans mes prières un Charles de plus, et peut-être l'année prochaine aurai-je une addition à faire à la liste des saints patrons de la famille (2). C'était une promesse faite à ma grand'mère de perpétuer d'âge en âge le souvenir de ses vertus ; il fallait donc bien que quelqu'un se dévouât à la remplir. Vous embrasserez pour moi le premier qui viendra commencer la nouvelle génération. Ma bonne tante, soyez sûre que si Dieu vous réserve de grandes joies ou de grandes douleurs, il y aura à Sainte-Marie-des-Bois un cœur qui les partagera.
(1) Madame Henri le Fer de la Motte, née Groui de Ririère.
(2) Celte addition est le Père Georges Vittu de Kraoul, jésuite.
Oh ! quelle fête je me fais de vous revoir tous au ciel ! Vous me ferez faire connaissance avec les nouveaux membres de la famille, el moi je vous montrerai vos petits-neveux et nièces d'Amérique. »
Un peu après, elle écrivait à cette même tante : «...L'autre jour, j'étais avec nos jeunes sœurs qui remplissaient nos paillasses avec des feuilles de maïs ; je me mis à leur parler de ma grand'mère, de mon oncle (M. de C.) et de sa conversion. Je me plaisais à leur raconter ce que ma bonne maman lui disait pour toucher son cœur et le ramener à Dieu, et comme quoi ce père de famille ne pouvait faire visite à sa vieille tante sans qu'elle lui répétât : a Je t'en prie, « mon petit gars, va à confesse. » Ennuyé de cette phrase, M. de C... lui répondit un jour avec une certaine vivacité : « Décidément, ma tante, vous ne voulez « pasm'envoyer à confesse seulement pour vous faire « plaisir... — Si, mon cher enfant, vas-y la première « fois rien que pour cela. On verra à aviser pour la se- « conde. » Il en fut ainsi et la grâce récompensa l'effort fait en faveur de l'affection. Je racontais encore à mes sœurs la dévotion de ma grand'mère envers saint Joseph, sa foi ardente, son amour pour la prière, car elle s'échappait naturellement de ses lèvres comme le parfum s'exhale du calice d'une fleur.
« Oh! que je trouvais de consolation à parler ainsi des vertus de ma chère grand'mère ! Plus d'une fois je vis des marques d'attendrissement dans les yeux de
mes sœurs, et vous pouvez croire que les miens n'étaient pas trop secs. Je dis souvent que c'est ma marraine qui m'a douée de cette facilité à suer des yeux. Chère tante Marie, elle avait tant de bonnes choses à me passer qu'elle aurait bien dû ne pas me communiquer celle-là, d'autant que mère Théodore ne la peut supporter. Quand je m'essuie doucement le bout du nez, il m'arrive soudainement un bon coup de poing sur l'épaule. J'ai une si mauvaise réputation sur cet article, qu'il faut que j'éternue au moins trois fois pour qu'on veuille croire que j'ai a bad cold (un rhume). Nous avons des défauts de famille que nous portons danstous les pays, mais le pire de tous, comme dit Henri (1), c'est que nous nous aimons trop. »
A SA SŒUR PÉPA
(Pendant qu'elle habitait chez M. le Fer de la Motte, son oncle, pour prendre soin de ses jeunes cousines.)
« Sainte-Marie-des-Bois (1847 ou 1848)
« Ma bonne sœur, j'espère que tu as éprouvé du bien de la neuvaine que nous avons faite ici pour toi. Laisse Dieu avoir soin de ta personne pendant que tu prends soin des autres. Ah! mes pauvres sœurs, figurez-vous bien que vous n'avez rien ou presque rien à souffrir. Il n'y a peut-être pas dans le monde trois
(1) Son cousin Henri de la Salle.
familles aussi heureuses que la nôtre. J'ai honte de vous quand je lis les grandes réflexions des saints Pères sur la nécessité des souffrances. Ce qui me rassure, c'est que vous vous faites des croix, et par ce moyen vous restez dans la voie royale. Si vous pouviez, comme mère Théodore et moi, voir combien il y a peu de gens vraiment heureux, vous passeriez la moitié de votre vie en actions de grâces... Avoir des parents comme les nôtres, c'est une faveur que nous ne pouvons pas suffisamment apprécier. Charles me disait un jour, en me parlant de mon père : «C'est le « plus honnête homme que j'aie jamais vu. » L'expression me fit sourire; cependant elle était vraie, car il n'y a que les grands cœurs, a écrit Fénelon, qui sachent combien il y a de gloire à être bon. Soyez sûres que je compatis vivement à vos épreuves; dans mon temps d'autrefois, j'étais toute semblable à vous, je n'avais pas alors connu les orages du mont Calvaire. Vous avez su quelque chose de nos peines. Je crois qu'il y a peu de congrégations plus éprouvées que la nôtre. Bénissons la volonté de Dieu au milieu de nos misères. Ce n'est pas celui qui aura fait le plus, mais celui qui aura souffert et aimé davantage, qui recevra la plus belle couronne. Les roses du paradis ont leurs tiges ici- bas, ne craignons pas de nous blesser à leurs épines si nous voulons les cueillir au jardin céleste ; de nos mains empourprées nous tresserons notre brillant diadème. Je comprends le sacrifice que Dieu
t'a demandé en te faisant quitter notre père et notre mère pour te dévouer à l'éducation de nos chers petits cousins. C'est une tâche sublime, mais aussi bien difficile, que l'éducation des enfants. Isabelle sera peut-être dans l'avenir celle qui te donnera le plus de satisfaction. J'ai communié pour Frédéric le 10 mai, jour de la première communion. Je ne sépare pas mon bon oncle de toi dans mes prières et dans mon affection. Je .te prie de .dire à Olivia que je ne l'ai pas oubliée le jour de son mariage. Mille amitiés à ses sœurs et au nouveau cousin. »
« Sainte-Marie-des-Bois, 1849.
(Dans cette lettre, Irma remercie sa mère des détails qu'elle lui donne sur ses frères.)
« ... Votre lettre, bonne mère, a été comme une conversation de nos jeudis d'autrefois (1), et tout ce que vous m'écrivez de nos chers garçons m'a vivement intéressée. Je pense que Charles est maintenant à Saint-Servan et qu'il vous raconte ses voyages. J'ai lu et relu et lu encore son expédition à la Nouvelle- Calédonie. Réjouissons-nous de ce qu'il a servi notre sainte religion. Dieu l'a vu, cela suffit. Vous me connaissiez bien en pensant que je serais heureuse de cette excellente nouvelle. Je voudrais que ses relations si intéressantes sur les missions de l'Océanie
(1) Jour où Irma restant souvent seule avec sa mère, leur con versation était plus intime.
fussent envoyées à la Propagation de la foi pour être imprimées. Ce cher frère ne viendra-t-il pas me faire visite dans un de ses voyages ?
« Dites-lui donc qu'on peut venir de la Nouvelle - Orléans à Sainte-Marie en quatre jours. Eugène se plaît-il toujours où il est ? Il y a ici une postulante qui a son doux sourire. J'ai eu aussi le plaisir de causer avec un condisciple de Paul, M. Contin, de Châteauneuf. Il est venu à Sainte-Marie pendant l'absence du Père Corbe, que Monseigneur de Saint-Palais a emmené au concile de Baltimore comme théologien. Il est très instruit ; j'ai repris avec lui des leçons de latin dans un vieux rudiment dont il semblait que mon lupus avait mangé la moitié des feuilles. De temps en temps, je m'arrêtais en me rappelant le passé, surtout en arrivant à me pœnitety me pudet, leçon terrible pour le pauvre Paul. Vous avouerai-je une sensation de plaisir que j'ai éprouvée? Il faudrait, pour la comprendre, avoir passé huit ans avec Jes graves Américains ; eh bien, ce plaisir était d'enten4re M. Contin dégringole?' les escaliers comme le font mes frères. J'ai pris aussi avec lui quelques leçons d'algèbre et de géométrie. Je comprends que les plus et les minus doivent être bien fatigants pour de jeunes têtes. Les Américaines sont bien plus propres que nous à ce genre d'étude, car leur imagination ne les trouble pas.
« Vous me demandez si je connais le jeune Ro-
quet(l), mais c'est lui qui est notre chantre d'église! Nous le considérons comme un enfant de la maison ; il nous regarde comme sa famille. Il a épousé une de nos voisines et a une petite fille qu'il trouve superbe. Mère Théodore en fait ce qu'elle veut; elle aune grande influence sur ceux qui l'entourent.
« Le pauvre Marcile (2) a eu sa boutique brûlée, mais les habitants de Vincennes lui en ont apporté une autre qui était à une lieue de la ville. Il n'y a rien de si singulier que ces voyages-là. Pendant que mère Théodore était à dîner, à New- York, dans une maison à trois étages, elle se sentit remuer et s'informa d'où lui venait cette secousse. On lui répondit tranquillement que c'était la maison que l'on transportait dans une autre rue.
« Nous avons été bien étonnées de la nomination de Napoléon. Dieu l'a voulu, je me tais! Mon cher oncle est donc toujours malade? Il souffre si patiemment, que je n'ai pas le courage de le plaindre. Mon père et lui étant destinés à occuper dans le ciel la place des patriarches de la famille, les derniers seraient trop bas si la tête n'était pas un peu élevée. »
(1) Roquet, un jeune homme de Saint -Servan établi dans rindiana.
(2) Un autre compatriote d'Irma.