‹ Une femme apôtreChapitre 61 sur 69 · SA TANTE, MADEMOISELLE MARIE LE FER · texte numérisé non relu

SA TANTE, MADEMOISELLE MARIE LE FER

« Janvier, 1850. .

« Enfin, ma bien-aimée tante, je viens causer avec vous, et, pour vous dire la vérité, je profite d'un moment où je ne peux rien faire. Ce sera comme une petite conversation le soir au coin du feu, en attendant que la bougie soit allumée. On se dit alors : nous ne perdons pas notre temps, nous ne voyons plus à travailler, et l'on cause en paix.

« Dites-moi donc où vous en êtes pour le cœur ? Le malheureux ne vieillira-t-il jamais? Je pensais qu'après la mort de ceux que nous avons perdus, vous auriez été plus libre; et pas du tout, vous me dites que vous êtes pire qu'autrefois, parce que vous craignez pour la santé et la vie de ceux qui vous restent. Je ne sais quel remède vous offrir, puisque ni la mort ni l'absence ne peuvent guérir vos plaies. « L'amour est (i fort comme la mort, dit Salomon. » Eh bien 1 il faut qu'il soit plus fort que la mort; il faut que l'amour de Dieu triomphe de votre cœur. Il me semble vous entendre répondre : « Je serais bien heureuse si je « pouvais aimer le bon Dieu ; mais je suis si distraite « quand je prie, si froide quand je communie, si in- « quiète quand il y a des malades dans la famille , je « voudrais bien n'aimer que pour l'amour de Dieu, et « la nature est là qui se fait sentir, »

«Oui, je crois que vous dites vrai; mais faut-il vous désespérer, parce que vous ne pouvez pas vous débarrasser de vos faiblesses? Non, non, peut-être seriez-vous devenue trop fîèi^e, si vous pouviez aimer Dieu comme vous le souhaitez; peut-être ne seriezvous pas compatissante envers les faibles, si vous n'en augmentiez pas le nombre.

« Notre-Seigneur vous aimera telle que vous êtes, aussi longtemps que vous ne vous aimerez pas. Ah ! voyez quelle gloire ce sera pour lui d'avoir remorqué au ciel une barque telle qu'est la vôtre. Tous les saints et les anges s'en réjouiront et se diront : « La voilà « donc parmi nous celle qui se collait à toutes les « créatures, celle qui ne savait que craindre et pleu- « rer ! Qui a pu l'introduire ici? »

« Vous leur montrerez Notre-Seigneur, et vous leur direz : «Celui qui laisse les quatre-vingt-dix-neuf bre- « bis sur la montagne, pour courir après celle qui « s'est égarée, m'a porté au ciel sur ses épaules, et « voilà pourquoi vous me voyez parmi vous. » Vous mettrez votre couronne à ses pieds et vous laisserez les autres saints manger la nourriture qui sera donnée aux victorieux. Je crois que j'aurai à faire cela comme vous. Nous regarderons les autres sans jalousie, n'est-ce pas ?

« J'ai reçu la grande lettre de ma mère qui me parle de vous tous. Elle me dit que le petit Charles (de Kraoul) est charmant ; vous l'embrasserez de ma

part, ainsi que son frère Georges. L'autre nuit, j'eus un long rêve : j'étais retournée à Lorette (cela m'arrive souvent). Vous étiez, comme de coutume, bien bons, bien aimables, mais le salon me semblait triste, le vieux fauteuil de ma grand' mère était vide. Vous me dîtes en pleurant : « C'est inutile, c'est inutile « pour nous de faire des efforts pour être gaies, nous . « ne la remplacerons jamais. » Je répondis que ma tante, Madame de la Salle, ayant beaucoup du caractère de sa mère, était presque capable de tenir sa place ; mais cette pauvre tante s'approcha de moi et me dit : « Nous nous aimons tous, mais notre centre « de bonheur est brisé, notre chef n'est plus ; jamais « je ne remplacerai notre mère ! »

« Croiriez-vous que ce rêve me fit une impression qui dura toute la journée? J'allai dire à Notre-Seigneur que ce serait lui qui, désormais, serait le centre de notre bonheur, et je le remerciai de garder près de lui notre bonne grand'mère pour nous la rendre un jour au ciel. »

A SA TANTE, MADAME DE LA SALLE

Irma ayant appris la mort de sa tante, Mademoiselle Jennie le Fer de la Motte, écrit à Madame de la Salle la lettre suivante :

« Ma bien-aimée tante, « Encore une place vide dans ce cher Lorette, et

une sainte de plus au ciel! Ma bonne tante Jennie est donc morte I A peine si je le crois ! Il me semble la voir encore endormie dans son fauteuil, près de la porte vitrée. Ohl sa mort est aussi un sommeil. Dites-moi donc bien comment elle vous a quittées? Maman m'avait promis qu'Eugénie allait me donner des détails, et elle ne m'a pas écrit. Cécile me parle de sa dernière entrevue avec mon oncle. Que nous savons peu ce qui va nous arriver! A peine si j'ose parler de mon oncle, tant j'en suis inquiète, et peut-être, moi aussi, serai-je partie avant lui? Qu'il fait bon de s'abandonner entre les mains de Dieu ! Lui seul sait le temps favorable pour nous appeler à lui.

« Lorsque mother Théodore reçut la lettre de maman, j'avais la migraine; elle était comme un espi-it auprès de mon lit, cette bonne mère, car elle ne sait comment me cacher quelque chose. Le soir, quand je fus mieux, elle vint me faire une causerie. Je parlai de la sainte tante Jennie; je disais qu'elle était la seule personne que je connusse à aimer les humiliations. Oh ! que j'étais loin de penser qu'elle était couronnée de gloire ! Le lendemain, quand je n'eus plus la migraine, wîo^Ae?' Théodore m'annonça ce que la nature nomme une bien triste nouvelle, mais ce que la foi appelle une faveur. J'ai pleuré, mais j"ai pleuré de tendresse, en pensant à ce généreux amour que notre bon Sauveur avait donné à ma bien-airaée tante. J'ai pleuré de reconnaissance. Oh! comme il l'aimait,

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comme il vous aime, comme il nous aime tous ! Je dis volontiers comme mon oncle : « L'espace qui nous sé- « pare est trop court pour que nous nous affligions de « son départ. » Mais je sens surtout qu'elle est trop heureuse pour être pleurée. Je prie pour elle, et je l'invoque. Nos sœurs ont fait le ch&min de la Croix à son intention ; mais j'avoue que mothe}' Théodore et moi, nous avons peu de dévotion à prier pour elle. Il nous semble la voir dans le ciel, intercédant pour toule la chère famille, pour la Providence de Nazareth, pour la congrégation de la Sainte-Vierge, et aussi pour les sœurs de Sainte-Marie-des-Bois, car elle nous aimait bien.

« J'avoue que, quand je pense à ma chère marraine, le cœur me manque; car je connais sa faiblesse; cependant, je me rassure en me rappelant ce que Notre-Seigneur peut faire d'un roseau... Je prie pour elle, ell© peut en être sûre. Encore un peu de temps, et nous serons dans notre beau paradis : grand'mère, oncle, tantes, frères et sœurs, tous ensemble, nous rirons de nos larmes.

« Pour moi, il me semble, ainsi que je vous l'ai déjà dit, que ceux qui meurent deviennent mes voisins. Ils m'entendent, ils me voient; je dirai plus, ils exaucent mes prières. Malgré la consolation que j'éprouve en me rapprochant ainsi de ma sainte tante, j'ai été saisie d'un sentiment de honte que je ne saurais décrire. Elle me croyait, sans doute, une vraie re-

ligieuse, elle qui jugeait si charitablement. Oh 1 quand j'ai pensé à son étonnement en me voyant si remplie de défauts, je me suis caché la tête dans les mains : je mourais de confusion. Sachez donc bien aujourd'hui que je suis loin d'être parfaite; que j« suis orgueilleuse, impatiente, etc., etc. Je vous dis tout cela afin que Notre-Seigneur ne vous l'apprenne pas quand il vous parlera au paradis de sa misérable fille. Après tout, je me suis consolée, parce que, voyant mes défauts, elle va prier que je devienne meilleure. Elle nous donnera aussi notre étonnement, quand toutes ses mortifications et humiliations nous seront révélées. Dites-m'en quelque chose, quand vous m'écrirez; parlez-moi d'elle le plus possible. »

Un peu plus tard, elle écrit à cette même tante et lui parle de la distribution des prix et de la première communion des enfants à Sainte-Marie-des-Bois.

« ... Je viens de faire une distribution de prix aux enfants de notre Log house. J'ai la haute surveillance de notre classe gratuite. J'avais invité mère Théodore à faire un discours. L'assemblée était nombreuse. Malheureusement, en regardant mes prix, ma supérieure faisait en français des apartés terribles, comme ceuxci : « Si vous m'invitez une autre fois à donner de pa- « reilles horreurs, je brûle les prix et la table. » Son indignation n'a pas empêché la cérémonie d'être belle ; les parents et les enfants ont été enchantés des récompenses. Cependant, pour l'année prochaine, je

VOUS demanderai quelques flûtes à l'oignon et quelques toupies, afin d'apaiser mère Théodore. Mon cher Monseigneur Bazin valait bien mieux qu'elle sous ce rapport. Quand il vint pour la première fois nous voir à Vincennes, j'allais décerner un prix de catéchisme; il consistait en une noisette taillée en panier, avec un petit ruban à l'anse. J'off"ris à Monseigneur de la présenter ; il le fit avec toute sa dignité d'évêque, mais vous pensez si nos sœurs m'ont fait payer ma noisette !

« Nous avons eu la première communion il y a environ un mois. Olivier (1) est le dernier de la famille; pour moi, j'ai chaque année des fils et des filles à présenter à Notre-Seigneur. Nos petites filles étaient d'une ferveur admirable. Elles ont fait pour plaire à Dieu des mortifications de toute espèce. L'autre jour, dans leur zèle, après avoir allumé une bougie devant une statue de la Sainte Vierge, elles s'imaginèrent de se brûler les doigts en son honneur. Elles étaient déjà à l'œuvre quand heureusement une sœur arriva; cela m'a rappelé ce que vous nous racontiez du temps où vous vous traîniez à genoux sur les clous du plancher. Ce qu'il y a eu de plus consolant, c'est qu'elles se sont corrigées de leurs défauts. Le jour de la première communion, trois de nos pensionnaires ont été baptisées; sept ont eu ce bonheur dans l'année. La

(1) Le dernier des quatre fils de son oncle.

pauvre Charlotte, dont je parlais à mon père, a eu un

refus de ses parents ; cependant elle n'a pas renoncé à

son désir et se prépare à êtr,e chassée de La maison

paternelle.

« Adieu, ma tante chérie ; croyez bien que je vous

aime tous comme au temps où Cécile et moi faisions

des prières pour que la pluie tombât bien fort et que

mon père me laissât coucher à Lorette, parce que je

vous aime en Celui qui fait le calme et les orages, en

Dieu qui ne change pas.

« François-Xavier. »

a son père

«... J'espèro que notre chère Natalia sera bien près de son arrivée quand vous recevrez cette lettre. Je suis bien aise qu'elle se nomme Joanna de Dios (Jeanne de Dieu) : ce saint Jean est un de mes amis. Il me semble vous voir tous, chacun à sa façon, vous préparant à la recevoir : ma mère trottant, achetant, et ornant la maison; vous, faisant sortir du fin fond de votre mémoire quelques vieux mots espagnols. Que Dieu est bon de nous avoir donné pour Charles cette chère enfant ! Plus je vieillis, plus je sens que Dieu aime notre famille d'un amour de prédilection,

« J'avais fait, croyais-je, une expédition extraordinaire, mais Natalia me met bien bas. Aujourd'hui on va de New-York au Havre en neuf jours, et, dans trois

jours, de New-York à Terre-Haute; ainsi, dans moins de quinze jours, on peut venir de Saint-Servan à Sainte-Marie-des-Bois. Mais, mon père, dans une minute , nous nous réunissons dans le cœur de notre Sauveur. Ne pensons pas à d'autres rendez-vous sur la terre; nous aurons toute l'éternité à être heureux l'un près de l'autre. Nos cœurs et nos pensées se parlent encore plus vite que par les télégraphes des États-Unis, qui, au moyen d'un fil électrique, communiquent dans quelques minutes les nouvelles de New- York à Terre-Haute. Si nous ignorons les petits incidents de notre vie, nous sentons les mêmes émotions, nous désirons les mêmes grâces, nous remercions pour les mêmes faveurs, nous aimons le même Dieu, nous espérons la même félicité. Oh I que de doux liens I

« Dans ce mois de mars dédié à saint Joseph, je pense souvent à ma chère grand'mère. Je crois qu'elle m'a obtenu une véritable dévotion pour son cher bonhomme^ comme elle l'appelait. J'ai en lui une source de succès. Je lui donne des détails encore plus minutieux qu'à la Sainte Vierge sur nos petites affaires de ménage, et ce grand saint fait tout ce que je désire. »

Elle écrit de nouveau à son père :

« ... A la fin du mois dernier, je suis allée faire un

oyage à Vincennes; vous ne sauriez imaginer le

plaisir que j'ai eu à me trouver au milieu de tous nos

orphelins. Il y en avait de presque toutes les nations.

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Plusieurs d'entre eux, qui appartenaient à des familles protestantes, ont été baptisés. Vous aimeriez à les entendre réciter les litanies de la Providence : « Providence de Dieu, soutien des orphelins; Provi- « dence de Dieu qui nourrissez ceux qui ont faim, etc. » Puis il faut voir avec quel appétit ils mangent ce que la bonne Providence leur envoie, j'en étais dans l'admiration; mais maintenant ce souvenir m'effraye, car je sais que cet hiver leurs ressources sont très faibles, et, si Dieu ne leur vient en aide, ils souffriront beaucoup. On va faire pour eux une quête à Noël. Si elle ne réussit pas, nous aurons la douleur de voir une partie de ces pauvres enfants rejetés dans le monde, et, entre le monde protestant et la perte éternelle de leur âme, il n'y a pas loin.

« Je ne sais pas si j'ai suffisamment décrit dans ma dernière lettre la joie des pensionnaires à l'arrivée de la nouvelle caisse et à la vue de la jeune Caroline (1). « C'est comme les robes de Peau-d'âne, « disaient-elles, toujours de plus belles en plus bel- « les. » Il n'y a eu qu'un cri de reconnaissance. Il va falloir tailler des patrons de la robe et du canezou. Les plus jeunes disaient : « Regardez donc ses pieds « et ses petites mains, et ses yeux humides comme si « elle était attendrie. «Vos boîtes ont toujours le même succès; merci, mon bien-aimé pèrel

(1) Une jolie poupée.

« Voudrez-vous remercier Pauline Demolon de son joli collier de perles ? Je l'ai placé pour orner le tabernacle, je ne pouvais lui choisir une place plus honorable. Merci également pour le beau bénitier avec christ, que nous a envoyé la bonne Hélénie Lefrançois : nous payons avec nos prières. »

Dans cette lettre, la sœur François-Xavier parle des vocations religieuses et engage sa sœur à prier et à consulter pour être éclairée elle-même sur la route qu'elle doit suivre.

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