A SA FILLEULE
« Si le soir je ne suis plus près de toi pour écouter tes pensées, il te reste un bon ami, ton cher ange gardien ; maintenant il fait tout l'ouvrage. Quand j'étais là, je lui aidais un peu, et ce peu à ton âge n'était pas agréable. Va, mon enfant, j'étais comme toi, je n'ai, mais guère les directions quand j'étais jeune. A présent, tu voudrais bien avoir ta pauvre marraine. Oh 1 tu ne l'as pas perdue, je vais te dire tout bas où la trouver. Va te placer avec bien de la confiance et de l'humilité devant le Saint Sacrement, à la chapelle de Nazareth, et là, frappe à la porte du cœur de Jésus, il t'ouvrira, tu y entreras, et, dans un petit .coin, tu y rencontreras ta chère Irma avec toutes ses misères ; ne crains pas que les tiennes t'empêchent d'y être admise. Je t'ai donnée à Jésus dans TEucha-
ristie, le jour de ta première communion, et hier encore, en rappelant à ce bon Sauveur cette circonstance, je lui demandais comment un cadeau si bien offert pourrait être refusé.
« Tu es arrivée à un âge où la vocation peut être connue; après t'avoir engagée à te confier au cœur si tendre de Jésus, voici ce que je te conseille encore : chaque jour, à la fin de ta méditation, fais une petite prière à ce Cœur divin et à celui de Marie, afin qu'ils te donnent les moyens de te consacrer à leur service.
« La vocation à la vie religieuse n'est autre chose que le désir de cette vocation, quand nous n'avons rien ni dans le corps ni dans l'esprit qui s'y oppose. Une mauvaise santé est un obstacle pour le corps. Une tête fêlée ou scrupuleuse est un obstacle pour l'esprit. Lorsque j'étais dans le monde, je croyais que la vocation était un personnage qui devait me saisir et m'entraîner. En effet, ma vocation a été de cette nature. Peut-être était-ce nécessaire, parce que, loin d'avoir le désir, j'avais la crainte d'être religieuse. Aussi fallut-il que Dieu m'eût dit par la bouche du Père Besnoin : Vous devez aller en Amérique. Depuis lors Dieu m'a appelée à décider sur les vocations des autres; je n'en ai pas encore rencontré une qui fût semblable à la mienne : quelques-unes des jeune? filles qui viennent ici n'ont pas même songé à consulter leur confesseur. Elles demandent à être admises parce qu'elles espèrent se sauver plus sûre-
ment, ou pour aider leur prochain, ou parce qu'elles trouvent les religieuses heureuses. Le bon Dieu se contente de ces motifs, il les perfectionne. D'autres jeunes filles ont peur d'être religieuses faute de courage pour se combattre et se renoncer; mais elles sentent comme une voix intérieure, un appel qui les sollicite: celles-là n'ont pas le goût de la vocation, mais elles ont la vocation également. Rappelle-toi ce que dit saint François de Sales : « La perfection n'est pas une robe « toute faite qu'on peut jeter dès le premier jour sur « les épaules. » La vocation est le doux et cher travail qui y conduit. Faisons un point chaque jour, et notre robe sera à la fin richement brodée. Sainte Thérèse nous dit aussi qu'une personne qui veut se donner à Dieu n'éprouve de difficultés que tandis qu'elle délibère si elle le fera ou non ; et, aussitôt qu'elle y est bien résolue, elle ne trouve presque plus de peine dans la voie des parfaits.
« Ma chère enfant, fais chaque jour une petite mortification ou un acte de charité, puis détermine une époque pour consulter, soit un père jésuite, soit Monseigneur de Saint-Palais, quand il passera à Saint- Servan. Dis tout ce que tu éprouves dans ton âme, bon et mauvais, et suis les avis qui te seront donnés. Si l'on te dit de rester dans le monde, restes-y; d'être religieuse en France, va; d'aller en Amérique, viens. Sois à Dieu, tout à lui, là où tu pourras le mieux aimer et le faire aimer davantage. Je ne lui ai jamais
demandé de te réunir à moi; mais je lui demande sans cesse qu'il t'appelle à partager mon heureuse portion. »
A cette époque, elle écrivait à une dame de ses amies qu'elle savait contraire aux vocations religieuses :
« C'est toujours avec plaisir, Madame, que je reçois par ma famille de vos nouvelles, et quoiqu'on m'ait appris que vous continuiez le rôle de Satan, cela ne m'empêche pas de vous aimer. Le méchant, il chassa nos parents du paradis terrestre, et vous, vous empêchez les vôtres d'y entrer, car je vous assure que la vocation religieuse est presque un petit paradis. Il est vrai que bien des fruits sont défendus, mais quand on a mis la main sur l'arbre de vie, on se passe facilement de tous les autres. Je ne dis pas cela à Mademoiselle votre sœur ; ainsi, ne faites pas la curieuse, ce serait faire la mère Eve, après avoir fait le serpent..... On m'a parlé de vos parties de cet été, et du fond de ma solitude je me suis reportée aux instants si agréables que nous avons passés tous ensemble Saint Jérôme, pour chasser la pensée des plaisirs qu'il avait goûtés à Rome, se roulait sur les sables brûlants du désert. Plus heureuse que lui, je puis penser sans remords et sans trouble aux joies innocentes que j'ai éprouvées parmi des amies véritables et au sein d'une famille chérie.
« Tout en remerciant Dieu de la belle part qu'il m'a
faite, je me souviens de ceux que j'ai aimés dans le monde. Je tâche de les payer par mes prières de toutes les bontés qu'ils ont eues pour moi et de ce qu'ils ont fait pour ma chère mission de Vincennes, car je l'ai confondue avec ma vie dans mon âme. »
A la sœur de cette même dame, dont les vertus et la grande piété semblaient promettre une union encore plus intime avec Dieu, elle écrivait :
« Mademoiselle, je ne sais si je vous reverrai sur cette terre où nous ne nous sommes rencontrées que quelques heures ; mais il y a des fleurs odorantes qu'on presse en passant et dont on conserve longtemps le parfum. Ainsi vous avez été pour moi. Oui, Mademoiselle, il m'est resté une longue trace de votre court séjour à Saint-Servan, et une profonde conviction que mon âme était faite pour comprendre la vôtre. Sans doute, Dieu n'a pas jeté en vain dans mon cœur ce germe de tendresse. C'est pour moi une douce espérance que nous nous rencontrerons en Dieu. Il n'y a point d'océan pour les âmes, ou plutôt Dieu sera l'océan des nôtres. Pauvres petits ruisseaux, nous sommes destinées à nous écouler sur des terres éloignées, mais nous nous rejoindrons un jour dans le sein de Dieu. C'est là que se réuniront à jamais toutes les eaux qui n'ont point été souillées dans leur passage sur le limon de la terre. »