MORT DE M. LE FER. — CHUTE DE MERE THEODORE. — M. DUPONT
En 1852, la famille d'Irma fut bien douloureusement frappée par la perte de son chef, que la mort vint enlever à l'amour de ses enfants et à l'estime de ses nombreux amis. Bien que la faible santé de M. le Fer lui eût donné depuis longtemps l'habitude de souffrir, il exprimait souvent la crainte de manquer de courage et de résignation, si Dieu lui envoyait une longue maladie. Celle qui termina sa vie fut très douloureuse et dura deux mois, sans que l'on vît sa patience se démentir un seul instant. Une de ses filles lui disait un jour : « Il faut avouer que Notre-Seigneur, qui vous aime bien plus que nous ne pouvons le faire, aune manière bien différente de la nôtre de vous prouver son amour. Tandis que nous employons tous les moyen» possibles pour vous guérir, lui, il augmente chaque jour vos souffrances — Ma fille, lui répondit-il, vous cherchez à me procurer le bonheur
du temps, et Dieu celui de l'éternité ; vous m'aimez pour la terre, et lui pour le ciel ! »
Ce fut le 8 avril que M. le Fer de la Motte termina en paix une vie si laborieusement employée au service de Dieu et du prochain, et au soin d'élever sa nombreuse famille. La mort ne lui avait jamais causé de frayeur. « Quand je pense à Dieu, disait-il, il me semble si bon, qu'il m'est impossible d'en avoir peur. » Oh ! lui aussi aurait pu prononcer cette touchante parole de Frédéric Ozanam : « Comment le craindrais-je, je l'aime tant ! »
Aussitôt que la sœur François-Xavier connut la mort de son père, elle vint s'associer à la douleur de sa famille, à cette douleur qui était aussi la sienne. Elle écrivait :
« Que la sainte volonté de Dieu soit faite et adorée !
« 10 mai 1852.
« Ma tant aimée mère,
« Le bon Dieu nous a demandé un bien grand sacrifice ! Les faveurs qu'il nous accorde se payent souvent par des larmes ! J'espérais qu'il se contenterait de l'absence de vos chers enfants ; mais, ma mère, est-ce autre chose que l'absence ? Nous le re verrons bientôt. .. On ne meurt pas chez vous. On va en paradis, me disait ma sœur X... en poussant un soupir... Ce n'est pas la même chose chez elle!...
« Nous n'avons eu qu'une seule mort : celle de cette
chère petite fille (1), et encore, selon roplnion de saint Augustin, elle est plus heureuse que si elle n'était pas née.
« Que j'étais inquiète de vous, depuis que je savais mon pauvre père si mal ! Je priaisplus pour vous que pour lui, car pour lui, je le donnais, je l'abandonnais à Notre-Seigneur dans la sainte Eucharistie. Hélas 1 je pensais que ma résignation aurait touché ce cher Jésus qui aime tant notre confiance. Je le lui offrais surtout le jeudi saint. Je passai toute la journée dans notre petite chapelle. Là je priais, je pleurais, j'aimais ! Je lisais ce touchant discours d'adieu : « Parce « que je vous ai dit que je m'en vais, vous êtes tristes I « Mais je prierai mon Père, et il vous enverra un « consolateur... Que votre cœur ne se trouble point « et qu'il ne craigne point »
« Hier soir, après avoir eu une agonie de
cœur, j'eus une joie inexprimable. Il me semblait que Notre-Seigneur me permettait d'aller voir mon père un petit instant en paradis!... Que je me trouvais heureuse I J'ai dormi ensuite toute la nuit, et ce matin je me sens capable de vous écrire. Que je me réjouis d'avoir demandé que mon père fît tout son purgatoire sur la terre 1 Je n'ai sollicité cette faveur pour personne autre, pas même pour moi.
« Nos sœurs et moi, nous faisions une neuvaine pour
(1) Le premier enfairt de M. et Madame le Fer de la Motte, qui mourut sans baptênae quelques jours avant sou aïeul.
notre cher malade, quand la triste nouvelle est arrivée. J'ai trouvé des larmes de sympathie parmi mes sœurs, et un cœur comme celui d'une mère dans mother Théodore. Je craignais même qu'elle n'allât trop loin dans les prières publiques qu'elle voulait faire faire pour lui. Je lui ai dit que mon père la blâmerait. (En communauté, il serait dangereux de faire des distinctions si marquées.) Je suis sûre que vous m'approuvez. »
Quelques jours après elle écrivait :
« J'ai tant de choses dans mon pauvre cœur, que je viens vous parler encore de notre absent bien-aimé. Samedi soir j'avais la tête si bouleversée, que je savais à peine ce que je disais, ce que je sentais ; mais, depuis ma petite visite, je veux faire comme vous; je veux aussi profiter de notre douleur pour avancer dans la vertu.
« Ce matin je me suis demandé : Comment mon père entendait-il la messe ? Il fermait les yeux de son corps et de son âme aux distractions. J'ai fait comme lui. Puis je me suis dit : Les devoirs de son état étaient ses devoirs chéris ; je vais donc donner mes leçons avec courage. Il faut que j'aille bien droit mon chemin, maintenant qu'il va voir toutes mes actions. Comme j'aimerai à le prier, à l'invoquer; mais surtout pour mes frères ! »
En écrivant à sa sœur Cécile, elle lui disait :
« Tu remercieras ma mère de ce qu'elle m'écrit de notre père bien-aimé. Je veux, à mon tour, lui rap-
porter un Irait de lui. Lorsque je revenais de Lorette à l'époque de mon passage à Saint-Servan, il me dit ceci : « Il me semblait que Notre-Seigneur me dece mandait combien de gouttes de sang je voudrais lui « donner, si chacune sauvait une âme. J'en donnai « d'abord quelques-unes, ajouta-t-il, puis plusieurs ; « enfin je lui dis : « Seigneur, prenez jusqu'à la der- « nière! »
« La première goutte de sang que mon père a donnée pour sauver les âmes a été son consentement à mon départ. Ma mère, souvenez-vous qu'il eût donné la dernière, celle qui devait lui ôter la vie. Mes sœurs bien-aimées, mes frères chéris, aimons Dieu comme l'aimait notre vertueux père; aimons Dieu, s'il se peut, comme ce Dieu si bon nous aime! »
Et un peu plus tard à la même :
« ... Les rêves de l'avenir ne valent pas mieux que les souvenirs du passé, à moins que ce ne soit vers les régions éternelles que se porte notre imagination. 0 beau séjour du ciel, nous pouvons penser à vous sans illusion, vous êtes notre vraie patrie. Pour voir Dieu, Cécile, mon père pouvait-il trop souffrir? Que Bont quelques heures de ténèbres, comparées à cet océan de lumière dont il est maintenant environné 1 II offrait à Jésus crucifié son sacrifice. Il souflfrait avec lui, et Notre-Seigneur a pour l'âme agonisante des consolations inconnues aux autres états de la vie. Comme il nous gronderait, ce père chéri, si nous
regrettions ses soutîrances, passées pour toujours! Ma mère pleure sous les arbres qui recouvrent ses cendres ; nous, près de l'autel où habite Notre- Seigneur. Nous avons communié le 8 avril, et, en' possédant Jésus, nous trouvons en lui le père qu'il nous a enlevé. Toutes les âmes des saints sont en lui comme dans le tabernacle. Elvire et moi nous nous disons souvent : On croit faire un grand sacrifice en se donnant à Dieu ; mais qu'avons-nous quitté? Ceux qui nous quitteraient, ceux que la mort et l'absence enlèvent chaque jour, et que nous retrouverons en Dieu qui est éternel. Quand serons-nous dans ce beau pays ubi neque luctus, neque clamor, neque dolor erit ullra ! »
A SA MÈRE
« Bénissons à jamais
Le Seigneur dans ses bienfaits!
« 3 juin 1S52.
« Ma mère chérie,
«...Du fond de l'abîme, Seigneur, je pousse des cris vers vous... Nous étions arrivées à ce passage de notre office, mère Théodore et moi. La nuit était calme et tranquille, la lune brillait à travers les grands arbres de notre forêt. Notre voiture passait le premier pont qui se trouve sur la route de Terre- Haute, lorsque je m'aperçois que le cheval recule; je saute immédiatement, et je vois que quelques pouces
(le planche seulement séparaient les roues de la voiture de l'abîme. Je crie : « Ma mère ! ma mère! sautez ! » Elle veut s'élancer, hélas! il était trop tard. Dans une seconde, la voiture, le cheval, ma mère, tout disparaît dans le précipice et je suis seule sur le pont ; je jette un cri : « 0 mon Jésus dans l'Eucharistie, venez « sauver notre mère I » puis je descends.
« Je vois le cheval sur le dos, la voiture.renversée, et, entre les roues et les pieds du cheval, la tête de notre pauvre mère. Elle me dit qu'elle n'est pas morte et d'appeler du secours. Je n'en attendais que du Ciel; je n'avais même pas vu une charrette qui était à une centaine de pas. Je cours, j'appelle; un jeune homme arrive, mais que le temps me semblait long! Un seul mouvement du cheval pouvait tuer notre mère. Oh I comme je la serrai dans mes bras quand elle fut à moitié sortie de la voiture I Elle fut obligée de me faire apercevoir le danger que je courais en me mettant entre les jambes du cheval, qui était encore sur le dos. Comme je remerciai le bon Dieu, et la Sainte Vierge, et saint Joseph! Notre mère était aussi calme que si elle sortait de la chapelle; ce ne fut que vingt minutes après qu'elle éprouva de l'émotion. Lorsque j'appelai au secours, je donnais à Notre-Seigneur au moins un bras et une jambe de notre mère; mais, quand je vis le jeune homme soulever la roue qui pendait sur sa tête, je diminuai mon offrande et je m'écriai : « Mon Dieu, mon Dieu, prenez le cheval ! »
Eh bien, nous n'avons même pas eu besoin d'un bélier pDur racheter notre chère victime; la voiture seule et mon voile ont payé pour tous. Pourquoi, comment me suis-je élancée sur le pont ? Je n'en sais rien. Je ne prévoyais pas le danger. Je savais seulement que le cheval était méchant et que notre mère ne craint rien tant qu'un cheval qui recule; c'était pour elle que je sautais hors de la voiture ; aussi lui dis-je en riant : « Me voilàsauvée.))Sinous étions tombées toutes deux, il est probable qu'une de nous se serait tuée, vu que la roue ne laissa de place que pour la tête de notre mère et encore en la froissant. Oh! que je remercie Dieu de lui avoir épargné ce que j'ai souffert pour elle'.! Elle ne voudrait jamais croire que je vis encore. Vous aviez prié pour elle ce jour-là, c'était le premier vendredi du mois, et Dieu avait entendu vos désirs, il a voulu conserver à notre communauté et à notre famille une mère et une amie. Voulez-vous avoir la bonté de faire dire une messe d'action de grâces, soit à Lorette ou à Nazareth, en souvenir de cette protection du Seigneur?
« Vous frémiriez si vous voyiez l'endroit où cette scène horrible et cependant si consolante s'est passée. Je ne veux pas vous dépeindre ce pont sans parapets, etc. Les Américains eux-mêmes, en voyant le lendemain les débris de notre voiture, ne pouvaient pas comprendre comment, en tombant là, mère Théodore ne s'était pas tuée. Oh! nous avons en Jésus
428 CNE FEMME APÔTRE
dans le saint tabernacle un secours qu'ils n'ont pas. Si dans la tentation je pouvais prier comme je le fis alors, jamais je ne pécherais. Oh ! comme j'avais de la confiance ! Notre mère m'a dit qu'en voyant arriver le jeune homme, la première parole que je lui adressai en français fut : « Notre-Seigneur dans la « sainte Eucharistie va sauver notre mère. » Je ne savais plus ce que je disais.
« Nous sommes arrivées vers onze heures à Sainte- Marie-des-Bois, où notre mère s'est fait une saignée; elle est encore bien brisée de sa chute. Pour moi, je m'étais un peu heurtée en sautant, mais ce n'est rien, et je vais, pour témoigner ma reconnaissance à Dieu, tâcher maintenant d'être bien bonne et de ne pas perdre une minute de mon temps. J'avais dit le matin la prière de Madame Elisabeth : Que rnarrivera-t-il aujourd'hui, etc., et je la récite depuis en union avec vous, ma bien-aimée mère. Nous ignorons ce qui se passe loin de nous. Quelquefois vous pleurez et je ris, quelquefois vous riez et je pleure; mais, larmes ou joies, que tout soit pour Notre-Seigneur !
« Aujourd'hui, fête du Saint-Sacrement, je viens d'offrir mes prières pour vous tous. C'est un bon jour pour tout demander et tout obtenir. Je vois avec grand plaisir qu'Eugène va entrer dans la société do Saint- Vincent de Paul. J'ai fait une neuvaine pour ce cher frère pendant le mois de mai.»
La sœur François-Xavier était restée en relations
avec le bon M. Dupont, de Tours. Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en mettant sous leurs yeux une lettre de ce fidèle ami de Sainte-Marie-des-Bois, le premier qui eût versé l'aumône dans les mains de la sœur François-Xavier pour sa mission de Vincennes. Cette obole, qui avait réjoui et attendri le cœur de la missionnaire, n'était que les arrhes des aumônes de toute sorte que le saint homme de Tours devait répandre sur ses obscures protégées.
« 7 septembre 1858.
« Ma chère sœur,
« C'est au son des premières vêpres de la Nativité que je commence à vous écrire. Ainsi donc : « Vive « Marie ! » Si les siècles précédents le disaient avec amour", aujourd'hui, combien plus encore devonsnous élever la voix pour chanter les louanges et raconter les bienfaits de notre bonne Mère! Elle en fait tant pour nous! Ses caresses, ne les multiplie-t-elle pas pour se soumettre les cœurs? Qu'ils sont donc à plaindre, hélas I ceux qui, à l'exemple des enfants mal venus, refusent le sein maternell
« Ce soir, adoration nocturne ; nous nous entretien- 'drons de Marie pour nous disposer à rendre de vrais hommages à son divin Fils, exposé dans le sacrement de son amour, et pendant toute la nuit, les adorateurs, avant de se rendre à la chapelle, se mettront aux pieds de Notre-Dame pour qu'elle leur obtienne
la grâce de bien s'acquitter de leurs pieux devoirs... '^ Il s'agit, vous savez, de l'œuvre de la Réparation des youtrages commis envers Notre-Seigneur dans son saint sacrement. La messe se dit à quatre heures du , matin. Nous serons conduits, pendant l'évangile, au berceau de la fille d'Anne et de Joachim... Les anges de la nouvelle alliance, qui voulaient s'habituer au voyage de la terre, prirent, aux premiers cris de la fille de David, le chemin de Nazareth. Ne devaient-ils pas être un peu pressés de saluer celle qui allait bientôt après devenir leur reine? Préludèrent-ils, près de ce berceau, aux concerts de Bethléem ? On ne le dii pas, mais tous les mystères de cette joyeuse fête ne sont pas connus. Suivant l'Évangile, Marie conservait au fond de son cœur toutes ces choses; et nous pouvons bien croire que Joachim et Anne n'ont point dévoilé tout ce qui se passa à la naissance de cette bienheureuse enfant, qu'ils avaient reçue sans tache entre leurs bénites mains.
« Vous trouverez, dans le paquet que vous destine votre chère cousine. Mademoiselle de la Valette, un peu d'eau de la Salette, et aussi une petite provision d'huile, prise dans une lampe qui, depuis le mercredi des Cendres de l'année 1851, brûle constamment devant la Sainte -Face. Mademoiselle Henriette vous donnera quelques détails à ce sujet-là, le temps me manquant... Vous pouvez croire, ma chère sœur, que mon silence vient uniquement de ce que je suis ab-
UNE FEMME APÔTRE 43î
sorbe par mille et mille affaires, toujours plus pressées les unes que les autres... Les enfants donnent cette excuse en mentant; les vieux pèlerins n'ont que trop raison quelquefois de la mettre en avant.
« Notre-Seigneur, toujours multipliant ses miséricordes, accable la vieille et si coupable Europe de ses bienfaits. Les choses arrivent à ce point d'évidence qu'un grand triomphe pour l'Église peut être annoncé à délai très court. Il est impossible que le déluge des grâces ne ramène pas à la vie au moins autant d'hommes que les eaux du déluge noyèrent de criminels au temps de Noé.
« Croyez-moi, ma chère sœur, en union de prières avec vous en Notre-Seigneur et aux pieds de Marie enfant.
« Votre bien dévoué serviteur,
« Dupont. »