VOCATION ET DEPART DE MADEMOISELLE ELVIRE LE FER DE LA MOTTE
Peut-être pouvait-on adresser à la sœur François- Xavier un reproche que l'on fait souvent aux religieuses: celui de vouloir attirer les jeunes personnes au genre de vie qu'elles ont embrassé elles-mêmes. Sans prétendre la disculper sur ce point, je dirai seulement que son grand désir de procurer la gloire de Dieu lui faisait souhaiter de voir s'accroître le nombre des ouvriers propres à travailler à la riche moisson qui, de tous côtés, s'étendait autour d'elle. Puis, les âmes hbérales et généreuses ne savent pas posséder un trésor sans éprouver le besoin d'en faire part aux autres, et Irma se trouvait si heureuse dans sa vocation, qu'elle aurait voulu procurer ce même bonheur à tous ceux qu'elle aimait.
Si Dieu avait inspiré l'attrait de la vie religieuse à ses deux sœurs Cécile et Clémentine, il eût certainement exaucé un de ses plus ardents désirs ; mais elle
n'aurait jamais songé à les attirer en Amérique, si elle avait cru aller contre les desseins du Seigneur.
Elle exprimait souvent à sa famille le besoin de voir s'augmenter le nombre des sœurs missionnaires. Elle écrivait :
« On nous offre continuellement de nouveaux établissements que nous sommes obligées de refuser. Cela me va droit au cœur! Toutes, nous avons au moins un tiers plus d'ouvrage que de temps. Quand je vois dans mon esprit tant de personnes en France occupées à des riens, et que je me rappelle les années que j'ai passées ainsi, je pousse de gros soupirs. Priez Dieu de nous envoyer des sujets choisis par lui et propres à son œuvre, qui est mûre et ne demande que des ouvriers... Monseigneur de la Nouvelle-Orléans vient de nous écrire et de nous proposer deux villes de son diocèse pour y former des établissements ; mais nous n'avons pas assez de sujets, même pour rindiana. »
Ailleurs elle écrit encore :
« La population européenne prend un accroissement rapide. Il arrive tous les jours des centaines d'Allemands et d'Irlandais. On nous demande de tous les côtés. Si nous avions aujourd'hui soixante sœurs de plus, elles seraient employées demain... Nous avons quatre-vingt-quatre pensionnaires ; à peine pouYons-nous suffire à faire des lits ; nous venons de
tondre nos quarante-huit moutons ; nos sœurs sont à
plumer les oies. On invente beaucoup dans un pays nouveau. »
Toutes les lettres de la sœur François-Xavier sont remplies de l'expression de son bonheur et des sentiments de sa reconnaissance.
« Mon temps est bien rempli, écrit-elle à sa mère, et, bien que je ne fasse pas grand'chose, je ne suis jamais à rien faire. Je crains quelquefois d'être trop heureuse pour une religieuse. Que Notre-Seigneur savait bien ce qu'il disait quand il promettait le centuple en ce monde à celui qui quitterait tout pour le suivre! Quand je l'ai suivi, je ne pensais guère à ce centuple, qui me semblait impossible; mais celui qui est tout amour est aussi toute puissance. Il y a des secrets pour l'âme qui ne peuvent être compris que quand ils sont goûtés. Il est pour votre fille un frère, un ami, une patrie. Que vous dirai-je de plus? Il est une mère, oui, une mère pour la tendresse ! »
Citer les passages où elle parle de son bonheur, ce serait les multiplier à l'infini, ils sont si fréquents qu'il devient plutôt nécessaire de les supprimer.
Si la sœur François-Xavier désirait vivement voir le nombre des sœurs augmenter, rien ne l'effrayait plus que la pensée d'admettre à Sainte-Marie des jeunes filles qui n'auraient pas une vocation véritable.
Elle écrivait à sa sœur Eugénie :
« Nous avons bien besoin de sujets, mais il nous
les faut solides. Prie saint Joseph de nous obtenir une faveur, celle de ne point permettre que Monseigneur de Saint-Palais (1) nous amène des personnes qui n'aient pas une bonne vocation. Je crains parfois qu'il ne rencontre des jeunes filles exaltées qui, sans avoir une vraie vocation, voudraient venir ici. J'espère que Dieu nous préservera de ce. malheur, mais nous en courons les risques. Ne crois pas que mon goût pour admettre de pauvres gens parmi nous ait changé. Non ; il me semble que je n'ai jamais hésité à donner ma voix à une fille vertueuse, quand elle n'aurait ni un sou ni un vêtement. Mais nous avons trouvé tant de fausses vocations, tant de vocations de convenance et de nécessité, que nous sommes devenues plus regardantes maintenant, surtout quand il s'agit de faire venir de France des personnes qui n'auraient pas le moyen de payer le retour. »
A sa sœur Pépa qu'elle aimait très tendrement, et qui lui témoignait quelquefois le désir de se donner à Dieu, elle écrivait :
c( Je ne me rappelle pas t'avoir dit que le désir setd suffit. S'il en était ainsi, tu aurais une excellente vocation, et je ne t'ai jamais crue appelée à la vie religieuse. Non seulement nous voulons des sujets ayant une bonne vocation , mais il faut encore que cette vocation soit assurée par de bonnes œuvres. »
(1) Il était alors en France.
Elle écrivait encore à la même, en lui parlant d'une de ses amies qui était religieuse.
« Souvent je rêve voir X... dans sa famille et je lui dis: « Comment peux-tu rester si longtemps hors de ta « communauté ?» Elle me répond : « Et toi, Irma, qui « t'a donné la permission de quitter la tienne? » Je me regarde, je me vois habillée en demoiselle, et je jette un cri de désespoir. Ce sont là mes mauvais rêves, ou, comme les appelait mon oncle, mes bons rêves, puisqu'au réveil je me réjouis de la réalité. Souvent aussi je rêve que tu portes l'habit religieux avec moi, mais je t'avoue tout bas que tu me fais honte par tes manières trop mondaines, et le matin je suis heureuse de te savoir à la maison. Oui, ma chère Pépa, tu seras la Philothée de saint François de Sales. Tu peux être aussi parfaite dans le monde que bien des religieuses dans le cloître. Tu prendras soin de nos bien-aimés parents dans leur vieillesse; tu réjouiras la famille dans les afflictions que le bon Dieu enverra, car il faut penser que les croix nous attendent; mais, ces chères croix, il les faut recevoir amoureusement. »
Les desseins de Dieu ne sont pas les desseins des hommes : il n'inspira ni à Cécile ni à Clémentine la pensée de se donner à lui, et il choisit pour son épouse la cinquième fille de M. et de Madame le Fer, Elvire,' sur laquelle la sœur François-Xavier n'avait pas jeté ses vues. — Elvire avait alors vingt-six ans.
Aussi aimable, aussi gracieuse et sensible que sa sœur Irma, elle avait en plus beaucoup d'ordre pour le gouvernement d'une maison et des aptitudes très variées pour ces mille ouvrages de femme qui tiennent une grande place dans un pensionnat de jeunes filles. Depuis plusieurs années, elle songeait à se consacrer à Dieu, mais elle hésitait sur le choix de la congrégation où elle entrerait, et pendant quelque temps pencha pour l'ordre des Petites-Sœurs des pauvres. Elle fit part de ses desseins, en 1851, à la sœur François-Xavier et s'appliqua, dans l'intérieur de la maison de ses parents, à l'exercice des vertus qui font la véritable religieuse.
Sa sœur lui répondait, sur les ouvertures de vocation qu'elle lui avait communiquées :
« Quand tu as communié et que tu es en silence devant Jésus, prie-le de te faire connaître ce qu'il veut de toi, et, s'il te demande le sacrifice de tout ce que tu aimes, dis-lui de prendre ton cœur, si tu n'as pas le courage de le lui donner.
« Je serais bien fâchée si tu étais portée à venir h Sainte-Marie -des-Bois pour moi. Si Dieu t'appelle en te donnant la sainte vocation des missions, tu trouveras dans la mère Théodore un guide et une amie sincère ; mais ni pour elle, ni pour moi, il ne faudrai faire un tel sacrifice. Jamais, pendant une minute, je ne me suis repentie d'avoir quitté la France ; mais je l'ai quittée pour Dieu, et j'ai retrouvé sur la
terre étrangère ce bon Sauveur qui m'appelait. » Ce ne fut qu'après' avoir longtemps réfléchi, prié et consulté son directeur, M. Collet, vicaire à Saint- Servan (1), qu'Elvire se décida à passer en Amérique. Le désir de vivre près de sa sœur et de la mère Théodore entra pour bien peu de chose dans sa détermination ; mais elle voyait qu'en France on trouve, même dans le monde, un grand nombre de femmes généreuses et dévouées qui consacrent une partie de leur temps aux bonnes œuvres, tandis que, dans rindiana, les religieuses seules s'occupent du soin des pauvres, de l'instruction catholique des enfants, etc., etc., et, pour cette raison, elle jugeait que sa vie y serait plus utilement employée à la gloire de Dieu et au salut des âmes. Afin de ne pas affliger sa famille à l'avance, elle voulut lui laisser ignorer complètement son projet jusqu'au moment où elle trouverait une occasion favorable pour l'exécuter.
Ce fut à cette époque et avant qu'elle eût fait connaître ses intentions à ses parents, que M, le Fer fut enlevé de ce monde. Elvire, en pleurant un si bon père, se réjouissait cependant de n'avoir pas à l'affliger par l'annonce de son départ. Elle se demandait si, à l'instant où Dieu envoyait à sa mère une si profonde douleur, elle devait, loin de la consoler, lui imposer un nouveau sacrifice en sollicitant la permis-
(1) Actuellement curé de cette ville.
sion de s'éloigner d'elle pour toujours. Elle eût peutêtre hésité à le faire, si Dieu n'avait envoyé en France Monseigneur de Saint-Palais (1). Les intérêts de sa mission l'appelaient en Bretagne, oii il voulait aussi voir la famille de la sœur François-Xavier. El vire profita des quelques jours qu'il passa chez sa mère pour lui faire part de son désir de se consacrer à Dieu dans les missions. Il fut convenu que, si Madame le Fer lui accordait son consentement, elle irait en septembre rejoindre Monseigneur de Saint-Palais à Rennes, pour faire sous sa protection le voyage d'Amérique. Irma écrivait à M. Collet, le directeur d'Elvire :
« Monsieur et digne ami,
« Dieu nous a demandé un grand sacrifice. Il fallait sans doute que notre bien-aimé père allât remercier Notre-Seigneur de l'honneur qu'il faisait à sa fille en la choisissant pour épouse. J'ai besoin de m'élever au-dessus de la prudence humaine, afin d'adorer et de bénir, sans les comprendre, les voies de notre divin Maître. Il ne permettra pas que la mort de mon père retarde, ou du moins empêche, le sacrifice d'Elvire. Il va lui-même préparer par la douleur des cœurs qu'il possède déjà : ma mère pourra pleurer, mais elle n'hésitera pas. Que ne puis-je prendre sur moi toute l'amertume de cette séparation I
(1) L'évêque de Vincennes.
(( Monseigneur de Saint-Palais doit être bientôt à Saint-Servan ; il a déjà quelques jeunes fdles qui se destinent aux missions ; elles sont à Ruillé, en attendant qu'on les emmène en Amérique. Nous pensons qu'il est mieux qu'Elvire reste avec ma mère jusqu'au moment du départ de Sa Grandeur. Il me semble que Dieu ne sera pas mécontent qu'elle demeure avec sa famille affligée autant de temps qu'elle pourra. Elle peut apprendre à la maison un genre de peinture et autres ouvrages qui lui seront très utiles ici. Elle y apprendra surtout comment on sert Dieu, comment on bénit sa volonté sainte au milieu des plus dures épreuves. Nos forêts solitaires seront un jour habitées par des familles à qui elle aura enseigné le nom de Jésus. Elle fera connaître ce divin Maître dans un diocèse qui a pour patron un des saints les plus zélés de la compagnie de Jésus, ce grand Xavier, qui a gagné à Dieu cinquante-deux royaumes, qui a baptisé des milliers d'infidèles; nous n'avons pas son bras, qui est au Gésu de Rome, mais nous avons une belle image qui le représente avec la croix qu'il aimait tant. Elle le priera pour vous, c'est aussi votre saint patron et il me semble que vous êtes, non seulement l'ami de toute ma famille, mais encore celui de toute la com-» munauté.
« Je ne saurais vous dire combien votre souvenir m'inspire de reconnaissance. Vous me donnez une sœur, vous donnez à Jésus une épouse bien-aimée.
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Vous la lui avez conservée, lors même qu'elle craignait presque de lui appartenir. Oh ! que je vous remercie d'avoir gardé son cœur et sa personne pour notre divin Sauveur ! Je vous joins ensemble dans ma pensée, parce que c'est vous qui deviez faire tomber les écailles des yeux de celle qui avait dit de toute son âme, bien que d'une voix effrayée : « Seigneur, que (( voulez-vous que je fasse? »
Madame le Fer ne se montra pas moins généreuse au départ de la seconde de ses filles qu'elle ne l'avait été pour la première. Sans doute, à l'instant où Dieu lui enlevait le plus cher objet de ses affections, elle eût voulu rassembler près d'elle tous ses enfants, afin de combler autant que possible le vide que lui laissait la perte de son époux ; aussi désirait-elle garder Elvire au moins encore une année. Mais la santé de sa fille avait déjà beaucoup souffert de ses hésitations et de la résolution de quitter sa patrie et sa famille, et c'était prolonger l'angoisse du départ de le lui laisser un an en perspective. Puis, l'avantage de voyager avec l'évoque de Vincennes ne se représenterait plus l'année suivante. Madame le Fer de la Motte se résigna donc à faire tout de suite le sacrifice que Dieu lui demandait, sacrifice dont lui seul put connaître l'étendue; car Elvire, par ses complaisances, son dévouement de chaque jour, avait su remplacer près de sa mère, sans toutefois la faire oublier, cette autre fille exilée et toujours chère à son cœur.
De son côté, Irma écrivait à sa sœur Eugénie :
« Enfin, j'ai dit la grande nouvelle à notre communauté; il y a eu des larmes de joie. Les postulantes et les novices battaient des mains de bonheur. Elvire, ma chère Elvire, sera aimée de toutes. J'ai été bien contente de sa lettre. On prie ici, on crie vers le ciel , le bon Dieu fera certainement que ma mère consentira à la voir partir. Le bon abbéCardonnetme disait souvent que Dieu tourne comme il le veut le cœur des hommes. Oh 1 ayons confiance... Je raconte à Elvire la peur qu'a eue la mère Théodore. En ouvrant sa lettre, ses yeux sont tombés sur le mot cloître... Sans aller plus loin, elle entre dans ma chambre d'un air consterné. « Elvire entre dans un cloître, me dit-elle. «Eh bien, sœur Saint-François, que pensez-vous? « Vous ne répondez rien. — Notre-Seigneur sait ce qu'il « a à faire, lui dis-je, c'est à lui que j'ai confié Elvire. »
« Le coup aurait été dar pour moi, mais je crois qu'il l'aurait été davantage pour mère Théodore. Allons, mon Eugénie bien-aimée, pense au bien qu'Elvire fera ici, et puis, appartenir à Jésus, rien qu'à lui, oh ! que cela est doux! Que de fois j'ai eu envie de lui écrire ces paroles de l'Ecriture : « Oubhe ton « peuple et la maison de ton père, afin que le roi con- « çoive de l'amour pour toi ! » Mais j'aurais craint de l'influencer, j'abandonnais tout à Jésus. »
Dans la lettre suivante, supposant sa sœur en route pour l'Amérique, Irma envoie à sa mère les consola-
tions religieuses les plus puissantes, afin de fortifier celte âme éprouvée.
A SA MÈRE
« 14 septembre 1852.
« Ma trop aimée et affligée mère,
« Je voudrais vous dire tout ce que j'ai ressenti d'émotions en lisant votre lettre, mais il faudrait que mon cœur prît la place de ma main. J'ai compris toute votre douleur, j'en ai frémi longtemps à l'avance ; j'aurais voulu pouvoir la porter seule, et c'était moi, moi, qui devais me réjouir de vos larmes ! Cette réflexion m'accablait. J'eusse préféré mille fois me passer de consolations, pour vous les laisser. Je vous aurais même donné celles que Dieu m'accorde; mais non, il me fallait être en quelque sorte la cause de vos souffrances. Maintenant vous allez vous réjouir de notre joie, car vous n'êtes pas moins généreuse que vos filles.
« La pensée que mon père, si faible de santé et de cœur, n'a pas eu à supporter un tel sacrifice est pour vous un soulagement, je le sais; mais à présent il se réjouit d'un choix qui l'aurait si profondément affligé s'il était encore sur la terre. Comme il trouve Elvire heureuse d'être appelée à suivre Notre-Seigneur ! Il voit, ce père chéri, toutes les beautés, toutes les richesses, toutes les amabilités de Jésus. Ma mère, il
voit de pieuses religieuses entourées d'enfants qu'elles ont instruits et qui forment leur couronne. Il voit que ces chères religieuses portent vers leur mère un regard d'amour et de reconnaissance. C'est à leurs vertueux parents qu'elles doivent leur immense gloire : ils leur ont appris à connaître Dieu ; plus tard, ils ont consenti à leur départ; ils ont associé, comme Marie, leur sacrifice à celui de leurs enfants. Oh ! que les larmes des mères sont une semence précieuse pour faire germer des âmes à Dieul Elles sont comme le sang des martyrs pour former des chrétiens. A peine si je puis vous parler d'autre chose : je vois tant de grâces attachées à votre sacrifice, tant de faveurs pour mes frères, tant d'enfants et déjeunes filles qui, dans notre Indiana, devront leur salut à vos douleurs! Ohl mon heureuse mère, qu'avez-vous fait, qu'avons-nous fait pour que Dieu nous associe à l'œuvre de la rédemption du monde?
« Comment Cécile se conduit-elle? J'ai peur qu'elle ne soit pas assez courageuse. J'aime beaucoup mon nouveau frère, et je l'embrasse ainsi que sa chère petite femme et notre charmante Nataha. Assurez-la que notre évêque était parfaitement innocent du départ d'Elvire, c'est le bon Dieu qui a tout fait.
« Nus petits garçons vous ont tricoté une paire de bas ; ils prient Dieu de tout leur cœur pour leur grand'" mère. »