ARRIVEE DELVIRE A SAINTE-MARIE
Ces dernières lettres relatent l'arrivée d'Elvire à Sainte-Marie, la joie d'Irma, des postulantes, des religieuses, en la voyant parmi elles.
Irma s'efforce de consoler sa pauvre mère avec tout ce que la tendresse filiale peut trouver de plus ingénieux. Mais écoutons-la, et nous apprendrons ce qu'un cœur aimant sait inventer et écrire :
A SA MÈRE
« Octobre 1852.
« Ma tant aimée mère,
« Demain I 0 ma mère, remerciez Dieu avec moi. Est-ce trop demander de vous ? Non, vous aurez assez de courage pour remercier notre bon Dieu d'avoir amené Elvire jusqu'ici. Demain, oui, demain soir, cette chère enfant sera avec moi ! A peine si j'ai pu dormir la nuit dernière, tant sa pensée était forte dans mon cœur. Je me disais : Comme les saints et les anges doivent nous attendre avec impatience ! Je pensais à mon père, lui qui voit si bien les dangers qui nous environnent : comme il sera heureux quand nous
UNE FEMME APÔTRK 44-9
?erons au port ! Jamais je n'avais si bien compris la joie des saints à l'arrivée de l'un de nous au ciel. I! me semble que je vais introduire Elvire dans la maison de Dieu, dans la société des élus. Hélas! ma mère, je suis si heureuse aujourd'hui, et cependant nous ne sommes que dans le portique du Seigneur, nous ne sommes pas entrées dans ce sanctuaire qui n'a pas été bâti par la main de l'homme, nous pouvons encore nous perdre I Mais lui, notre père chéri, est au ciel; il y retrouve sa mère et tous ceux qu'il aimait. Plus je pense à mon père, plus un sentiment de reconnaissance, je dirai même de bonheur, s'empare de mon âme. Il a augmenté par sa présence la joie de tous ceux qui étaient partis avant lui, car leur félicité peut encore s'accroître. Je me disais : Elvire ne manquait pas à mon bonheur, cependant elle l'augmente, ainsi ferons-nous pour nos amis du ciel. Oui, ma mère, levons les yeux au ciel, c'est là notre chez 7ious de l'éternité ! Notre chez nous de l'exil, c'est le tabernacle, c'est la maison de notre père, de notre frère, de notre époux. Oh I comme j'ai prié pour vous pendant notre retraite, comme j'ai demandé à Jésus son amour! Avec lui on a tout ! Je n'ai demandé qu'une fois que vous n'alliez pas en purgatoire, parce que ma faiblesse, plus encore que la vôtre, me fait appréhender les souffrances pour vous. Que sont cependant quelques heures d'absence sur la terre, comparées avec l'absence d'un Dieu? et dans le purgatoire
nous serons séparées de lui. J'ai honte de mon peu de courage.
(( Quand, le 11 octobre, j'appris par le télégraphe, que le vaisseau était arrivé à New-York, j'éprouvai une immense joie. Nous étions à dire nos vêpres, je les continuai ; puis, avec une voix bien émue, je dis tout haut: « Nous allons réciter un Pater et un Ave pour « remercier Dieu de l'arrivée de Monseigneur à New- « York.)) La prière fat répondue de la même manière, plus d'un œil était mouillé. Nous sommes allées ensuite à Notre-Dame-de-la-Vallée (au lavoir) faire part à nos sœurs lavandières de la bonne nouvelle; là nous avons remercié la Sainte Vierge. Comme ma mère Théodore me manque 1 nous nous serions si tendrement embrassées! mais une autre consolation lui était réservée, celle d'aller au-devant d'Elvire. Chère Elvire, elle est arrivée le jour de Saint-François de Borgia. Comment aimez-vous le nom de Borgia? Je lui avais choisi celui de Marie-Eustelle ; mais mère Théodore désire qu'elle s'appelle Liguorj. Peut-être Monseigneur a-t-il déjà donné un nom à Elvire (1). Mère Théodore et moi avons été, pour ce futur nom, comme la famille avant la naissance de Clémentine. Pauvre cher oncle de la Motte, il voulait l'appeler Esther, pour lui dire ; « Viens à ton vieil oncle Mardochée. »
il) Elle reçut celui de Marie-Joseph.
■ « 20 octobre.
« C'est aujourd'hui qu'après onze ans d'absence je vais revoir ma sœur chérie ! Oh ! puissé-je être pour elle un modèle, un appui! mais, hélas ! je suis loin de pouvoir dire comme saint Paul : « Soyez mes imita- « teurscommejelesuis moi-même de Notre-Seigneur « Jésus. » Priez-le pour moi, car vous savez par expérience combien est pesant le poids de l'exemple.
« Je vais aller cette après-midi au-devant de toute notre nouvelle famille. Déjà madame Piquet est arrivée ; c'est une charmante femme, je suis bien aise qu'Elvire ait voyagé avec elle. Hier les postulantes préparèrent cinq lits pour leurs futures compagnes ; elles ont eu soin de mettre sur celui d'Elvïre la bonne couverture de laine que vous m'avez envoyée et du linge portant ma marque. Elles peuvent à peine étudier, tant elles ont envie de voir leurs nouvelles sœurs. Ce n'est que quatre jours avant l'arrivée ûnsteamboat que j'ai su, par une lettre de Monseigneur de Saint- Palais, qu'Elvire venait enfin. Jusqu'à ce jour mère Théodore et moi nous avons fait bien des actes de confiance et de résignation, et même en lisant la lettre de Monseigneur, car ce n'est que dans le post-scriptum qu'il disait : « Je viens de recevoir des nouvelles « de Saint-Servan : tout est arrangé, Mademoiselle le
« Fer viendra. »
« tz octobre.
« Enfin je l'ai vue, je l'ai embrassée ! Ma mère, je
n'ai pas reconnu ses traits, mais comme j'ai vite reconnu son cœur! C'était la famille tout entière. « Vous « la retrouverez en Elvire, » m'écrivait notre mère ' Marie. Oh oui, ou plutôt je ne l'avais jamais perdue, elle était peinte au fond de mon âme, cette chère famille; elle y est burinée; mais Elvire est le cadre où ces personnages si aimés me parlent et s'animent. Nos sœurs, notre Père Corbe, tous enfin, la trouvent délicieuse. La vieille sœur Olympiade en est rajeunie de dix ans. Je crains que nous ne la gâtions, cette chère enfant. Je vous écrirai dans huit jours, ou plutôt à Lorette, car tout ce cher monde doit avoir le cœur bien gros. Je répondrai à tous. Merci, merci, ma mère, d'avoir consenti à nous envoyer votre trésor 1 »
A sa tante Marie, qui s'était un peu formalisée de ce que la sœur François-Xavier avait désiré des épreuves pour sa grand'mère et pour les différents membres de sa famille, elle écrivait :
(c Eh bien, ma marraine chérie, êtes-vous encore fâchée contre moi? Oh non; vous vous réjouissez aujourd'hui quand vous entendez dire : « Bienheureux « ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés.» Bienheureux sommes-nous quand Notre-Seigneur nous fait verser des larmes qu'il doit essuyer un jour! Si je regrette quelque chose pour ma chère grand'mère, c'est qu'elle n'ait pas eu plus de souffrances. Je me console, en me rappelant que son imagination inquiète lui donnait mille occasions de faire des sacri-
fices. Notre sainte tante Jennie se crucifiait elle-même. L'abbé Cardonnet a été accablé d'opprobres et de maladies. Oui, nous aurions honte d'aller dans le paradis sans avoir rien fait. Je disais il y a quelque temps au père Michel, qui se trouvait le plus heureux des hommes à Sainte-Marie-des-Bois, et qui a maintenant un cancer au nez : « Mon bonhomme, vous auriez été « tout seul de votre espèce dans le paradis, il vous « aurait fallu un coin à part : tous les autres saints « ont souffert ; mais puisque vous êtes si triste, que « vous ne pouvez plus ni manger ni dormir, nous « allons cependant faire une neuvaine pour vous à « Notre-Dame de la Salette. »
u A peine les prières ont-elles été commencées, que le père Michel a retrouvé sa paix et sa joie ordinaires. Il a offert au bon Dieu le sacrifice de sa figure et de sa vie; mais la Sainte Vierge a voulu qu'à dater de la fin de notre neuvaine le mal soit allé en diminuant. J'aurais eu bien du chagrin de voir notre chantre manquer de résignation, car c'est le bonhomme le plus aimable que l'on puisse voir. Il a taillé toutes les pierres de notre nouvelle maison gratis pro Deo. « Je « suis trop heureux, disait-il, de faire quelque chose « pour Notre-Seigneur. » Il est en admiration devant Elvire, qui de son côté le trouve charmant.
« On m'écrit que vous êtes toujours telle que je vous ai laissée, toujours occupée des autres ; que ma bellesœur Natalia dit en parlant de vous, dans son français
imparfait : « La bonne tante Marie pince (1) à tout le « monde. » Tâchez de bien sanclifier cette disposition que vous avez reçue de deviner les besoins des autre s, vous pourrez acquérir beaucoup de mérites devant Noire-Seigneur, qui récompense même un verre d'eau donné en son nom. Il faut que nous fassions profit de tout, nous nous enrichirons probablement dans le petit commerce au détail: sou par sou on fait fortune.
« Hier soir, on me fit une fête superbe; vous seriez heureuse si vous voyiez avec quelle tendresse on m'aime. Je me disais : « Mon Dieu, que vous tenez « bien votre parole! même en ce monde vous récom- H pensez ceux qui ont tout quitté pour vous. » Je ne m'attendais plus, en laissant ma famille, à toutes ces douces joies de l'amitié; mais Notre-Seigneur m'en a donné et m'en donne encore tous les jours. Chaque année, quand arrive le 3 décembre, j'ai un redoublement de reconnaissance ; mais cette année, cette année qu'Elvire était là à m'embrasser !... Allons, il faut maintenant que je sois bien bonne et bien fidèle, afin de n'être pas ingrate.
« A la bénédiction, Elvire chanta un cantique en l'honneur de saint François-Xavier. J'eus des couplets, de la musique, des fleurs; on m'avait fait un trône couvert du manteau de ma sœur. Je trouve
(1) Pense.
qu'en vieillissant je deviens comme ma grand'mère ; j'étais sur le point de demander mon petit couplet, quand on commença à le chanter. Sœur Olympiade en improvisa deux ou trois, auxquels Elvire mettait à mesure la rime ; le Père Corbe riait de tout son cœur. Ce matin, j'ai eu toutes les communions et aussi la messe (car je connais les habitudes de notre père). La mère Théodore n'était pas la moins heureuse. Elle se réjouissait surtout de me voir en bonne santé, bien différente d'une de nos sœurs qui m'écrit ; « Que « n'êtes-vous encore malade, et moi à vous soigner, « c'était le plus beau temps de ma vie! »
« Il me semblait hier voir saint François-Xavier aller trouver mon père et lui dire en souriant : « Eh « bien, Monsieur le Fer, n'êtes-vous pas content d'avoir « deux de vos filles dans mon diocèse de Vincennes? « Il faut maintenant que nous priions pour ces en- (t fants-là, afin qu'elles amènent ici un bon nombre « d'âmes avec elles. » Puis, mon père faisait une inclination à saint François, et ils allaient tous deux prier Notre-Seigneur. Ah! ma tante, qu'ils ont de bonheur dans le paradis! Comment pouvez-vous regretter qu'on y aille?
« Dites à mon cousin Charles (de Kraoul) que je lui dois une de mes plus consolantes pensées. Elvire me racontait que pendant la maladie de mon père, le médecin ayant prescrit du mouton (1) un jour où
(i) Ea 1852, le carême était encore observé assez fidèlemeat à
l'on ne ne pouvait pas s'en procurer, Charles de K... avait offert de faire tuer l'agneau chéri de ses fils. Je sentis à ce trait mes yeux s'humecter ; mais quand je fus à la chapelle, je me dis : « Quoi ! Dieu nous a tant « aimés qu'il a consenti à immoler son seul agneau, « son Fils unique, afin de nous guérir en nous donnant « son sang à boire, et après cela nous pourrions dou- « ter si un tel médecin aime ses malades! » 0 ma tante chérie, il me semble que de tous les péchés le plus grand c'est la défiance. »
La sœur François -Xavier profitait de toutes les circonstances pour adresser à sa mère des paroles de consolation, et adoucir autant que possible la douleur que Madame le Fer ressentait du départ de sa fille Elle lui écrivait, à l'occasion de quelques Français qui étaient allés visiter Henri V dans l'exil :
« La nuit, souvent j'ai revu dans mes rêves ce Dieiodonné, ce cher prince donné par Dieu à la France tout mon sang royaliste était en émotion et je trouvais M. de G... bien heureux d'avoir fourni une preuve de fidéhté à son roi proscrit, plutôt qu'à son roi sur le trône. Alors, ma mère, j'ai pensé que nous aussi nous avons notre souverain dans l'exil. Oh! comme il nous reçoit bien quand nous allons lui rendre visite ! comme il nous fait approcher de sa personne! quels
Saint-Servan pour que vers le milieu de la semaine sainte on ne trouvât pas moyen de s'y procurer des côtelettes ; il fallut aller en chercher à un hôtel de la viUe voisine.
doux regards il jette sur nous I II nous invite à sa table; il nous communique ses secrets. Que d'autres le reconnaissent pour leur Seigneur quand il viendra dans la gloire de son Père ; pour nous, notre bonheur est de lui dire : « Mon Dieu et mon roi » pendant qu'il est dans sa prison d'amour. Ma mère chérie, Notre- Seigneur peut bien pardonner nos fautes ; il peut bien nous placer dans le ciel pour un seul acte de contrition fait au moment de la mort ; mais ce qu'il ne peut donner à l'homme pécheur et absous c'est un souvenir de fidélité. La grâce des grâces, c'est d'aimer Jésifi lorsqu'il est exilé et de lui prouver notre amour par nos sacrifices, de pouvoir lui dire : «Vous m'avez par- « donné, mon Dieu, c'est beaucoup, c'est bien plus « que je ne mérite; mais vous avez fait plus, vous « m'avez permis de vous rendre quelques petits ser- « vices, et, pendant que les autres saluaient les sou- « terains qui se disputent le monde, je suis restée « près de vous sans désirer leur faveur... »
« Si Henri V avait demandé à M. de G... un de ses enfants, s'il lui avait dit : « C'est par voire fils que je « compte reconquérir un royaume qui m'est plus cher « que la vie, » le lui aurait il refusé? aurait-il pleuré tous les jours son absence? l'aurait-il redemandé par ses soupirs? Vous le connaissez ce royaume si cher à Jésus ; ne voulez-vous pas que votre Elvire soit l'heureuse choisie pour conquérir des âmes? Je ne doute pas que Notre-Seigneur ne vous pardonne vos faiblesses ;
mais je doute que dans le ciel vous vouliez vous les pardonner à vous-même si, avant d'y entrer, vous ne dites pas de bon cœur à Jésus que vous lui confiez et ( ffrez votre cher trésor, votre El vire. Mais vous l'avez déjà fait, ma bien-aimée mère ; votre cœur a combattu, et l'amour de Dieu a gagné la victoire; vous pleurez la victime, et vous ne la reprenez pas. - « Avant hier, je parlais aux pensionnaires des joies du ciel; puis je leur rappelai ce qu'il vous en avait coûté pour me voir partir. Je leur répétai les paroles que vous m'aviez dites : « C'est pour leur bonheur, « c'est pour leur salut que je vous donne. » Je leur parlai de votre second sacrifice et je leur dis qu'un jour au ciel elles essuieraient vos larmes, elles vous remercieraient, elles vous entoureraient. Il y eut une scène d'attendrissement. Le soir, toutes les pensionnaires allèrent faire des amitiés à Elvire. »
Madame le Fer de la Motte ne reprenait pas le nouveau sacrifice qu'elle avait fait à Dieu, car à cette époque elle écrivait à la mère Théodore :
« Je charge mes filles bien-aimées de vous rappeler notre jour d'engagement, le vendredi, en l'honneur du sacré cœur de Jésus; en ce jour je me réunis à elles particulièrement dans le cœur de ce divin Sauveur auquel je les ai données. Qu'elles le sachent bien, je ne m'en repens pas. Si quelquefois un nuage vient obscurcir la douceur de grands sacrifices faits à un Dieu , d'amour, sa main miséricordieuse vient l'écarter... »
Elle ajoutait;
« Je soigne toujours les fleurs du jardin de mon Irma. J'ai transplanté une touffe de ses myosotis dans la plate-bande d'Elvire. Elles n'ont pas besoin de me parler leur langage, ces petites fleurs bleues que mes filles aimaient tant, car il y a dans mon cœur toute une vie de souvenirs pour ces chères absentes. Je les pleure à Saint-Servan, mais je leur souris à Sainte-Marie-des- Bois. Je demeure ici, et pourtant je vis avec elles. Si je les interroge au delà de l'océan, elles répondent à mon oreille : c'est un dédoublement du cœur, une puissance mystérieuse de l'amour maternel, que les mères par nature ou par grâce peuvent seules ressentir et comprendre. »
En 1853, Irma écrivait à M. Collet :
« 16 août 1853.
« Un mot, oui, un mot de joie et de bonheur : Notre enfant a reçu le saint habit ; elle a laissé là les 'vêtements du monde pour se revêtir des livrées de Jésus pauvre et méprisé. Oh I comme votre cœur aurait pleuré de joie en la voyant si modeste et si pure au pied des autels! Je l'offrais pour vous à Dieu cette fille de votre âme. Je l'offrais pour ma mère, pour mes sœurs, pour tous ceux que Dieu m'a donnés et qui savent apprécier un si grand bonheur. Oui, présenter une telle victime était une précieuse faveur. Aujourd'hui encore, en la regardant sous son
voile noir, je me disais : Sont-ce bien mes yeux qui la voient? Mère Théodore était, je le crois, aussi heureuse que moi-même. Le Père Corbe, en la considérant dans son nouveau costume, n'a pu que lui dire : « Pauvre sœur Marie Joseph ! » Monseigneur prétend qu'elle me ressemble encore plus depuis qu'elle a l'habit.
« L'autre soir, nous parlions, Elvire et moi, des personnes qui aimaient nos âmes. Je nommai l'abbé Cardonnet, et elle son cher M. Collet. Tous deux nous aiment en Dieu. Je dis « nous aiment » car celui qui est parti n'a pas cessé de le faire au pays de l'amour. Là nous avons des amis et des frères; comme cela fait du bien de se savoir aimél
« Elvire riait en m'entendant dire : « M. Collet ne ferait pas ceci ou cela; » elle me dit que je parlais de vous comme si je vous connaissais. Je répondis qu'il ne m'était pas venu dans la pensée que vous me fussiez étranger, et me voilà malheureusement à commencer votre portrait : des cheveux blonds, un peu frisés, des yeux bleus, etc. Quand j'appris que j'avais si mal imaginé, je me gardai de lui dépeindre M. D... (1). Après tout, lui dis-je, cela ne m'empêche pas de connaître très bien M. Collet, et si je me trompe sur les traits de son visage, il n'en est pas de même sur les sentiments de son cœur.
(1) Un autre ami de la famille le Fer.
M\RIAGE DE MADEMOISELLE CECILE LE FER DE LA. MOTTE. — MORT DE M. JOSEPH CHOESNET
Peu de temps après la mort de M. le Fer de la Motte, sa fille Cécile épousa M. Joseph Choësnet. Irma, comme nous l'avons dit, avait compté longtemps que cette sœur la rejoindrait un jour. Dès que la volonté de Dieu se fut manifestée, elle s'y résigna facilement et encouragea sa sœur à suivre sa vocation... Elle lui disait :
« Eh bien, ma chère Cécile, Notre-Seigneur t'appelle donc à te sanctifier dans le sacrement du mariage, dansée sacrement que saint Paul compare à l'amour de Jésus pour l'Église son épouse? Oh oui, tu aimeras celui que notre bon père t'a choisi, tu seras heureuse avec lui... Comme le jeune Tobie et Sara, vous êtes les enfants des saints. Vous vous aiderez à supporter les peines de la vie, vous aurez l'espérance de vous rejoindre au delà de la tombe. Mère Théodore m'a fait voir toutes les voies de Dieu sur toi, elle est par-
iaitement tranquille sur ton avenir. J'approuve de tout mon cœur ton choix ; assure mon nouveau frère de mes prières et de mon affection. Courage, mon enfant, courage, Dieu veille sur nous; aimons-le bien ce cher Sauveur qui nous aime tant! »
Plus tard elle écrivait à M. Joseph Choësnet :
« ... Croiriez-vous que Mademoiselle Cécile avait oublié de me dire votre beau nom ? Quand, après son mariage, elle me l'a appris, j'ai senti une grande paix, une grande joie. J'ai envers saint Joseph tant d'obligations de famille, tant d'obligations personnelles, qu'il m'a semblé que c'était une sorte de remerciement d'offrir à celui qui porte son nom une compagne si aimante et si dévouée.
« Si quelque orage vient troubler votre paix, apprenez à votre chère Cécile à se réfugier avec vous dans le cœur de Jésus ; c'est un asile toujours ouvert et toujours sûr. Mes bien chers amis, les joies de ce monde passent rapidement et sont souvent suivies de larmes ; pour sanctifier leur courte durée, vous aurez la religion. Les peines sont plus longues, mais la foi vous aidera à les supporter. Ah ! puissiez-vous, par les unes comme par les autres, arriver un jour à notre belle patrie... »
Ainsi que l'écrivait la sœur François-Xavier, les joies de ce monde durent peu, et le bonheur de sa sœur Cécile ne tarda pas à être troublé. Les embarras d'une succession embrouillée, qui ne se régla que
très difficilement, apportèrent une certaine gêne dans le ménage.
Irma écrivait à sa sœur :
« Je comprends bien ta position inquiétante : des dettes, des affaires qui ne finissent pas; mais que sont les affaires du temps devant la grande éternité ; quelques cents francs dus aux hommes devant les registres de Dieu? Oh ! qu'une demi-heure de réflexion fait de bien, et qu'il fait bon se donner, s'abandonner à Dieu I Que tu as raison de te jeter dans son sein pieds et poings liés 1 Tu es si peu patiente que, sans les cordes de cette divine grâce, tu pourrais donner à droite et à gauche. Chez moi, comme chez toi, il n'y a que cette seule grâce qui puisse me faire consentir à tes souffrances. En lisant ta lettre, Elvire et moi disions de temps à autre : « Tant mieux, l'épreuve la « rendra plus forte et la fera avancer dans la vertu ; » puis nous ajoutions : « Pauvre Cécile 1 »
En 1853, elle lui écrivait:
« Cécile, tu es d'une nature inquiète, mais ce ne doit pas être du côté du ciel que doivent se porter tes craintes. Sois sûre de Dieu, et après cela défie-toi de qui tu voudras. Redemande-lui ta vieille âme, cette âme créée par lui et pour lui! Plus que jamais je voudrais vous prouver à tous deux que je vous aime. Je fais pour vous des prières spéciales, je vous recommande à saint Joseph pendant son beau mois. Elvire prie beaucoup pour vous, et aussi mère Théo-
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dore qui l'aime bien tendrement, plus tendrement que jamais; c'est bien heureux que tu ne sois pas venue ici, car certainement elle t'aurait trop gâtée. Cependant elle te destine un sermon sur la confiance en la providence de Dieu; elle ne veut pas du tout que tu te défies de l'avenir : tu auras toujours ce qui te sera nécessaire. Dis à Joseph que je ne prierai plus pour lui, s'il ne renonce à ses idées de voyage. A quoi donc vous servira d'avoir entendu : « Malheur aux rite ches ! » si dans votre cœur vous désirez les richesses? Vous voulez tous deux aller au ciel, et tous deux vous voudriez vous charger d'un fardeau qui vous ferait rester à la porte. Quoi donc! un royaume éternel, un royaume préparé par Dieu, ne peut-il pas s'acheter par quelques privations? Allons, mes chers amis, ranimez votre foi. « Dieu laissa-t-il jamais ses enfants « au besoin ? Aux petits des oiseaux il donne la pâ- « ture, » et sa bonté s'arrêterait à eux seuls?»
« Faites donc quelques visites à Nazareth, voyez comme tout y est simple ! Deux petites pièces, l'une est l'atelier, Joseph y rabote quelques planches, avec son fils adoptif ; dans l'autre, une femme est assise et raccommode quelques vêtements. Point de tapis, point de sofa, dans cette pauvre demeure. Cette cabane n'est-elle pas la maison de notre mère? Cette femme, qui est elle-même sa servante et la servante de sa famille, n'est-ce pas Marie, Marie la mère de Dieu et notre tendre mère? Joseph, s'il n'eût suivi
que son inclination, eût aimé à lui élever un trône. Volontiers, il aurait traversé les forêts du Liban pour y choisir les bois précieux destinés à faire les meubles charmants qu'il aurait voulu lui offrir; mais il savait que Dieu la voulait pauvre ; que c'était au ciel seulement qu'elle devait être reine, et que là, au milieu des splendeurs de sa gloire, elle aimerait encore le souvenir de Nazareth.
« Mon cher Joseph, ne sommes-nous pas les héritiers d'un royaume qui n'est pas de ce monde, pourquoi chercherions-nous à avoir ici-bas nos biens et nos consolations? Nous sommes chrétiens, nous avons renoncé sur les fonts du baptême aux pompes et aux vanités de la terre. Regardons le ciel, là on nous bâtit un palais, là on nous attend. Moins nous aurons de bagages, plus nous marcherons vite, et, à notre arrivée, nous serons fiers d'avoir porté les glorieuses livrées de Notre-Seigneur.
« Je demande pour vous l'amour de la sainte médiocrité. Demandez pour nous celui de la pauvreté. Puisque j'ai épousé cette chère vertu, elle doit vous être un peu parente. Je laisse à Cécile à vous prouver qu'elle eût pu être heureuse même sans son cachemire; elle a un cœur qui n'a pas besoin d'être réchauffé. Votre bonté, vos vertus, votre sincère piété, sont pour elle un bien plus précieux que tout ce que votre inventive générosité voudrait lui offrir. »
Une inquiétude bien plus vive, bien plus sensible
que les embarras de fortune vint s'ajouter à ceux-ci. Il y avait à peine deux ans que M. Choôsnet était marié, quand il fut atteint d'un crachement de sang, prélude d'une de ces longues et douloureuses maladies de poitrine que les forces de la jeunesse peuvent combattre pendant quelques années, mais dont elles ne triomphent jamais.
Quelquefois le mal semblait céder aux remèdes, ou du moins ne pas faire de* nouveaux progrès, alors M. Choësnet se livrait à l'espoir et se flattait de guérir; mais plus souvent la tristesse envahissait son àme, surtout quand il songeait à sa jeun :sse, à tant d'années de bonheur qu'elle semblait lui promettre encore et qui allaient lui être enlevées. Dans ces alternatives d'abattement et d'espérance, malgré sa foi vive et sa piété sincère, la douceur de son caractère s'altéra sensiblement. Cette triste conséquence de sa maladie fut une souffrance de plus pour lui, et aussi pour sa compagne qui, n'attendant plus de secours de la terre, implorait encore plus vivement celui du ciel.
Ce fut le 7 janvier 1855 que la ville de Saint- Servan célébra la gloire de la Vierge immaculée. Tous les habitants, riches et pauvres, rivalisèrent de zèle pour témoigner leur amour et leur joie de pouvoir avec l'Eglise la proclamer toujours pure et sans tache. Toutes les maisons, toutes les fenêtres étaient ornées de banderoles et d'oriflammes, sur lesquelles les titres de gloire et les grandeurs de
Marie étaient représentés. Madame Choësnet avait inscrit sur le sien ces seuls mots : a Pitié, ô Marie! » Plus tard, elle envoya en Amérique ce symbole de sa douleur. Irma y faisait allusion en écrivant à sa mère :
« Maintenant, ma mère chérie, vous pouvez mieux voir la différence de nos parts. Si j'avais une devise à inscrire sur mon étendard, j'y mettrais : « Merci, ô « Marie ! » La reconnaissance est le sentiment qui, dans mon cœur, surnage sur tous les autres. Vous aussi, vous êtes reconnaissante pour la part que Dieu nous a faite, et cependant, chose étrange, vous trembleriez si une autre de vos filles vous demandait à jouir du même bonheur, et, plus volontiers peut-être, la verriez-vous se marier. Le bon Dieu est vraiment le bon Dieu de vouloir bien aimer et récompenser ceux qui craignent tant que leurs enfants se donnent entièrement à lui. »
Elle écrivait à son beau-frère pour le consoler et l'encourager dans ses souffrances :
« Le bon Dieu veut donc vous tenir tout près de lui, il veut donc que les jouissances les plus innocentes de la vie vous soient refusées, oui, même celles de la santé, afin que vous tourniez votre cœur plus entièrement vers lui. Oui, mon bon frère, vous avez besoin que nous priions pour vous, car vous êtes vraiment dans l'heure où la nature va défaillir si le Seigneur ne la soutient.
« Un bon Père jésuite écrivait à notre chère petite
novice Joséphine, qui est maintenant au ciel, et qui vous aimait beaucoup, parce que vous aviez son nom et aussi son genre de souffrance : « Prenez courage, « mon enfant, c'est Jésus qui vous présente sa croix « sous toutes ces formes. Vous voudriez sortir, et « vous restez enfermée dans votre chambre; eh bien, « c'est une croix; vous toussez, c'est une croix; vous « êtes oppressée, c'est une croix; vous êtes triste et « tentée de découragement, c'est une croix... »
« Je vouc^ sis poiivoir vous envoyer le Père Gleizal lui-même, il est comme une onction pour adoucir les croix. Il est souvent malade, mais, bien qu'il ait surmonté ses propres faiblesses, il est tout compassion pour les autres. Il ressemble, pour les traits, à mon hien-aimé père ; peut-être est-ce pour cela que ses paroles me semblent si bonnes. Dieu vous a enlevé, comme à nous, un père vertueux ; quand j'irai en paradis, je ferai connaissance avec lui, et là aussi vous verrez celui que Cécile aurait tant désiré vous présenter sur la terre. Cette chère Cécile, j'aime à penser qu'elle est près de vous comme l'ange qui consola Notre-Seigneur dans son agonie. Elle vous rappelle que le salut est resté au fond de la coupe des souffrances. Mon bon Joseph, lorsque nous serons au ciel, nous ne nous souviendrons plus de nos maux, sinon pour bénir Dieu de nous les avoir envoyés. "^
« Cécile et vous, vous êtes, aux yeux de la foi, deux enfants chéris , deux enfants privilégiés , mais le
monde et la nature vous trouvent sans doute bien malheureux. Hélas ! notre pauvre cœur dit quelquefois comme eux. Ces temps-ci je suis oppressée et je tousse pendant la nuit, alors je pense à vous. Dans le jour, je vois ma bien-aimée mère Théodore s'affaiblissaat depuis trois mois, ou plutôt depuis un an; alors je pense à Cécile et je me dis que mon cœur, comme le sien, souffre plus où il aime que là où il est retenu. C'est depuis que mère Théodore est tombée dans rohio l'année dernière qu'elle est toujours malade; elle ne peut plus sortir de la maison, et elle a été obhgée de rester au lit, dans les missions qu'elle a voulu visiter ; mais j'ai la confiance que nos prières à sainte Anne vont lui faire du bien. Nous avons une grande dévotion à cette sainte.
« Nous parlons de vous, Elvire et moi ; cette chère Elvire est bien souvent dans votre chambre par la pensée, et elle vous amène souvent dans notre chapelle par ses prières. Elle vous dépose tous deux aux pieds de Notre-Seigneur. Nous sommes unis de prières, donnez-nous aussi une part dans vos souffrances ; un jour, au ciel, nous jouirons des mêmes joies... »
La sœur François-Xavier ne connut pas la mort de son beau-frère. Quand la lettre qui annonçait sa fin parvint en Amérique, elle-même avait cessé de vivre.
MORT DE MADEMOISELLE MARIE LE FER DE LA MOTTE. — EXAMEN DE CONSCIENCE DE LA GRANd'mAMAN.
Ce fut le 1" janvier 1854 que Mademoiselle Marie le Fer de la Motte fut enlevée subitement à l'affection de sa famille. Irma écrivait à l'occasion de la mort de sa tante et marraine, qu'elle aimait particulièrement :
A SA TANTE, MADAME DE LA SALLE
« 8 mars 1854.
« Ma bien-aimée tante, « Hier matin, je disais à Elvire : « Je vais écrire à « ma pauvre vieille marraine, » et l'après-midi nous avons appris qu'elle n'était plus, ou plutôt qu'elle est là où elle voit mes pensées, où elle entend mes prières. Ma tante chérie, vous n'oublierez pas celle que vous avez présentée à Dieu le jour de sa naissance, et qui verse des larmes loin de votre tombeau 1 A chaque malheur qui frappait la famille, je trouvais des paroles de consolation à offrir à ma bien-aimée marraine, et il me semble aujourd'hui que c'est moi qui
ai besoin d'être consolée. Le bon Dieu m'a donné Elvire pour pleurer avec moi, pour me rappeler votre courage à tous, votre résignation et votre amour pour lui. Il nous a donné aussi dans notre dévouée supérieure un modèle de toutes les vertus, et un cœur qui comprend toutes les faiblesses. Elle est plus occupée de nous et de vous que de ses souffrances, qui sont cependant bien fortes. Notre-Seigneur nous a encore donné notre bon Père Corbe, qui, ce matin même, a dit la messe pour sa chère tricoteuse (1), comme il l'appelait; ce ne sera pas la dernière fois qu'il l'offrira à son intention ; il avait l'habitude de le faire souvent, avant que la mort ne nous l'eût enlevée. Puis, toutes nos sœurs feront jeudi leur communion pour ma tante. J'espère bien que c'est elle qui prie pour nous, mais, comme disait mon père : « Il faut tout de même prier, « cela servira à d'autres. ■» Je suis bien aise que ma pauvre marraine n'ait pas eu les angoisses du dernier moment. Elle si tremblante, qui avait toujours le Quando judex sur les lèvres, elle s'est réveillée aux harmonieux cantiques des anges! Ah! tante chérie! fallait-il appréhender si vivement votre bonheur!...
« Mes cousines tiennent une grande place dans
mon affection, mais je neveux pas vous parler d'elles, ni même y penser. Aujourd'hui, j'ai trop mal à la tête, et j'ai promis à mère Théodore de ne plus pleurer. Parlons donc de notre bon saint-père Pie IX. Quelle (l) C'était elle qui le fournissait de bas.
joie la lettre de mon cousin Henri de la Motte nous a donnée (1), quand j'ai vu que le pape disait : « Vous « êtes d'une bonne race, je bénis votre sainte famille.» Allons, me suis-je dit, si le saint-père lui-même se prononce, bien sûr le bon Dieu ne peut pas se fâcher que nous nous louions un peu. Notre bonne grand'mère n'aurait plus eu de contrition de ses fautes, si elle avait entendu la lettre de Henri.
€ Je me souviens qu'un jour, pendant que je faisais ma toilette dans le petit cabinet, ma grand'mère était assise dans son fauteuil, devant sa table. Elle me dit:, « M. Sauvage (2) va venir, aide-moi donc, ma petite « fille, à faire mon examen : je ne peux rien trouver. — Vous avez pensé, lui dis-je, pendant vos prières, « si la cuisinière trouverait du poisson, puis à ce que « vous pouviez faire mettre pour le dîner? — C'est « vrai, me dit-elle, et puis? — Vous avez vanté vos « enfants et vos petits-enfants... — Ils sont si bonsi « soupira-t-elle, et puis, ma fille ? — Quoi donc, ma « grand'mère, que voulez-vous de plus ? Excitez-vous « maintenant à la contrition de tout votre cœur, et « allez bien vite à la chapelle. » J'étais à bout de ma science, et je crois que j'avais trouvé l'alpha et l'oméga des fautes de ma bien-aimée grand'mère. Oh ! ma bonne tante, quand serons-nous avec cette chère famille du ciel?... »
(1) Il racontait son voyage à Rome et son audience du pape.
(2) Son confesseur.
« Avril 1854.
A SA SŒUR EUGÉNIE
« Je te plains d'avoir perdu notre excellente tante Marie ! Qu'elle était aimable et combien son cœur nous était dévoué !...
» Qui nous remplacera ces bons amis, me dis-tu? Personne parmi les étrangers. Non, mais Jésus notre père prendra leur place : lui, qui nous a vus naître et grandir; lui, qui a connu les joies et les chagrins de notre enfance ; lui, qui nous a tant de fois consolés, qui nous aime si bien, qui sera là pour nous encourager à mourir: nemo tam pater (1), a dit saint Augustin. Ah ! qu'il fait bon l'avoir, qu'il est doux d'être à lui ! Ce pauvre monde passe, mais Jésus demeure ! Dis à Cécile que ce sera lui qui restera le dernier de nous. Quand le douzième se croira seul, Notre-Seigneur sera là avec lui ! L'un prend la diligence le soir, l'autre le lendemain matin, peu importe, pourvu que nous nous retrouvions à la fin du voyage. Hélas ! je plains le malheureux Lamennais ; quelle différence entre mon père et lui ! Je suis dégoûtée de l'esprit, de la science et surtout de l'orgueil. Je me roule dans ma petitesse, ma misère, mon incapacité ; je m'enveloppe dans toutes mes gaucheries. Prie Dieu que je reste dans ce bienheureux manteau. Ah 1 vanité des
(1) Nul n'est meilleur père.
vanités, que tout est vain, excepté d'aimer Dieu ! ^ « Tu me dis que ton âme est dans la sécheresse, dans les déserts sans eau. Je connais cet état plus par ce qu'en disent les autres que par expérience, le bon Dieu me gâtant comme une enfant qu'il veut s'attacher par de petits présents. Les échantillons m'ont suffi pour que ma nature ait jeté les hauts cris, en présence de cet aperçu de désolation et de ténèbres. Le bon saint François de Sales dit d'excellentes choses là-dessus. Je me rappelle qu'il parle si avantageusement de cette situation qu'il me prenait presque envie d'y passer, car c'est alors qu'on sert Dieu pour luimême.
« Remettons notre âme entre les mains de ce bon Père, le priant d'en faire ce qu'il voudra, et ramons tranquillement avec l'aviron de notre livre, quand le vent nous manque pour enfler les voiles de notre entendement. Je t'en prie, Eugénie, ne t'attriste pas, il fait si bon d'être anéantie à ses yeux ! Je vais prier de tout mon cœur pour toi : la prière, c'est là le grand remède ; les autres ne sont que comme la tisane d'orge que prescrivait le bon docteur L... Ils ne font pas de mal, mais ne font guère de bien.»
A MADAME DE LA SALLE
2 mai
« Ma bien-aimée tante, « J'avais recueilli par-ci par-là bon nombre d'his-
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foires que je voulais vous raconter, et maintenant que je viens causer avec vous, mon premier besoin, c'est de vous dire : Merci, mille fois merci pour votre chère lettre. Je savais bien que vous nous aimiez toujours; c'eût été trop ingrat de ne le pas faire, mais néanmoins un petit mot de l'unique tante fait du bien... <( N'avez-vous pas^à nous aimer pour les trois autres? Personne ne me remplacera ma marraine chérie, mais nous nous retrouverons bientôt ; aussi suis-je tranquille pour ceux qui sont partis. Je prie davantage pour nos garçons, car pour eux le temps est plus que l'éternité. Tout leur paraît bien important dans ce monde ! Pauvres enfants, s'ils avaient reçu les grâces qui m'ont été données, ils seraient meilleurs que moi, car la pire chose est de connaître le néant de ce qui passe, la grandeur de Dieu, et de vivre ensuite comme si Ton avait oublié tout cela. Cependant il ne faut pas que je vous mésédifie et vous laisse sans espoir de conversion pour votre nièce. Il] me semble que depuis Noël je suis un peu plus raisonnable pour voir mourir ceux que j'aime. J'ai une chère petite novice qui est charmante et sur laquelle j'avais placé bien des espérances; elle se meurt sous mes yeux, et à peine si je dis un mot à Dieu pour la retenir. Elle est si pure, si innocente, si bien préparée 1 Chaque matin, je pense qu'elle ne verra pas le soir ; le soir la retrouve vivante et elle voit encore le matin. Il y a douze jours qu'elle a reçu l'extrême-onction ; elle se meurt de la
poitrine. Oh ! comme il fait bon avoir tout quitté avant que la mort nous sépare de ce qui nous est cher ! Je me souviens d'un mot de ma bonne tante Jennie lorsqu'elle sut que je voulais aller en Amérique. « Ma « pauvre fille, me dit-elle un jour, que tu seras heu- « reuse à l'heure de la mort de n'avoir plus que ton « corps à quitter ! »
« Comme elle appréciait bien les vocations religieuses ! Oh ! elle aussi avait tout donné à Dieu et lui avait fait un sacrifice qui chez moi n'est pas achevé : elle avait immolé son orgueil. Ma tante Jennie est pour moi la personnification de l'humilité et de la vie cachée en Dieu; je la propose souvent pour modèle à mes novices : mieux vaudrait que leur maîtresse put leur représenter ce même type vivant.
« Nous avons eu bien des persécutions en perspective, depuis que la société des Know nothing est en honneur ; mais ils sont allés si loin à Baek-Burry que leur conduite a été blâmée, même par les protestants. Ils ont inspecté la maison des sœurs de Notre-Dame, sont entrés jusque dans l'infirmerie; ils ont bu du vin dans les caves, etc., etc. Enfin l'un d'eux a pris le chapelet d'une sœur et a voulu l'embrasser; mais les religieuses se sont si bien conduites, que le chef de la bande a été obligé de donner sa démission ; il ne pouvait plus occuper la place dans la ville, tant il était bafoué par tous les partis.
« Nous avons toujours près de nous nos chers
Irlandais qui perfectionnent notre rail road (1) pour aller de Sainte-Marie à Terre-Haute. Dans cinq minutes, nous faisons maintenant nos cinq quarts de lieue. Si vous voyiez comme l'aspect de notre forêt a changé depuis douze ans ! mais les âmes se sont encore plus améliorées, je l'espère, et pourtant il y a encore bien de l'ignorance à détruire. L'autre jour, le P'èreCorbe alla confesser un pauvre homme qui se mourait; il lui donna une pénitence bien courte (je le sup- « pose d'après les nôtres). L'homme lui dit : «Mon père, « sijenepeuxpaslafaire,mafemmelaferapourmoi.» <( Nous avons maintenant un confessionnal à la porte de l'église. La grosse Madame Jearboc n'aura plus à appuyer la main sur le genou de notre père pour se relever. Pauvre Madame Jearboc 1 je ne sais comment j'ai le courage d'en plaisanter : elle est maintenant folle à l'hôpital. Cela ne l'empêchera pas d'aller en paradis, car sa folie était d'y vouloir conduire, bon gré, mal gré, son mari et ses enfants ; elle les battait pour tâcher de les rendre pieux. Mais revenons à notre confessionnal : c'était un meuble tout nouveau pour un de nos renards (2) du jubilé. Pendant qu'un homme se confessait, notre Père Corbe entend gratter de l'autre côté, et gratter encore; enfin l'ouverture se fait, notre père se retourne et voit deux yeux braqués surlui.« Commentl malheureux, lui dit-
(1) Chemin de fer.
(t) Pécheurs.
« il , VOUS ne pouvez pas prendre patience pendant « que votre compagnon se confesse? — Eh donc! « reprit l'homme, je croyais que vous étiez là-dedans « à m'attendre. » Notre père se calma en voyant la bonne intention de son pénitent. »
« 16 mai.
« Notre chère petite sœur Joséphine est morte. Fleur odorante du printemps, elle a exhalé tous les parfums de son amour dans le sein de sonami,de Jésus, qui était tout pour elle. Elle était belle comme on peint les anges et pure comme notre chère Séraphine. Un jour mère Théodore lui disait: « Ne vous inquiétez (( pas pour vos prières vocales , dites seulement de « temps à autre à Notre-Seigneur:« Mon Dieu, je vous « aime. — Ahl dit-elle en souriant, il y a longtemps « qu'il sait cela. » Oui, il savait cela et elle pouvait bien dire comme David : « Que désiré-je au ciel et sur la « terre, sinon vous, ô le Dieu de mon cœur? »
«Le pauvrePèreCorbe a pleuré autant que moilaperte de notre chère enfant ; nous avons cru qu'il ne pourrait jamais achever les prières de son enterrement. Heureusement le père Michel vint à son secours, lui à qui la voix n'a même pas manqué pour le requiem de sa femme. Il est très bon, mais jamais aucune émotion ne lui a fait perdre une note. »
Irma écrivait à Mademoiselle Martha, une de ses anciennes élèves, qui lui avait confié son dessein de se faire religieuse :
« Chère Martha,
« J'ai été heureuse de savoir de vos nouvelles, car j'étais inquiète de vous. Ne me faites pas d'excuse sur votre style, je le trouve toujours bien quand il vient du cœur, mais je vous permets de justifier votre paresse, car je l'accuse très fortement d'être -la cause de votre silence.
« J'ai montré votre lettre à notre mère Théodore, car c'est près d'elle que je puise mes plus claires lumières, quoiqu'elle vous connaisse moins que moi. Je prie pour vous et pour votre frère; ayez bon courage, espérez en la miséricorde de Notre-Seigneur. Peutêtre cependant Dieu vous fera-t-il payer sa conversion par des sacrifices, ou plutôt l'acheter par des larmes. Le ciel est digne de toutes nos soufi'rances, et quand il nous sera donné, il nous semblera qu'une vie entière de privations n'a aucune proportion avec l'immensité de notre bonheur.
« Je suis bien aise que vous ne parliez de vos projets à personne : le secret que Dieu garde est le mieux gardé; mais soyez confiante envers cet ami fidèle, demandez-lui des lumières et surtout des forces, et commencez à agir purement pour lui.
« Ma sœur Saint-Charles me dit qu'elle a reçu une de vos lettres ; elle ajoute que vous êtes un mystère pour elle; je ne lui ai rien dit de vos confidences, je n'y ai fait aucune allusion. Il n'est pas étonnant qu'elle
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ne devine rien. Je suis sûre qu'elle prierait pour vous de tout son cœur si elle se défiait de vos projets, si elle connaissait vos lettres et vos belles espérances.
« Pourtant on vous écrit qu'il y a des épines sous les roses de Sainte-Marie-des-Bois, et vous croyez que je vais vous détromper? Non, je vous dirai comme à mes postulantes : Ce sont les épines de la couronne de notre Sauveur, de notre Roi ; elles ont été si fortement enfoncées dans son chef adorable, que les pointes en sont restées éraoussées. Ne les craignez donc pas ; si elles blessent encore, elles guérissent en même temps par la vertu du sang qui les colore. Adieu, chère Martha, je suis votre dévouée amie.
« Francois-Xavie?., »
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