Savous, xviii8 siècle à l'étrangpr
DERMKUKfS ANNKKS 1>K M A 1) .\ M K D'El'lNAY iT
sa mère, et voulait t|ii'(in lui mandAl de Paris le? plus petits incidents.
MADAMi: IJ l.l'l.NAV A (IRIMM,
« Je vous en prie, dites-moi, mon ami, l'efTct que la nouvelle de mon accident a produit, paiticulièremcnt sur ma lille et sur tous nos amis, entre autres le baron d'Holbach et le marquis de Groismare.
» Je veu\ vous demander aussi ce que c'est qu'une lettre imprimée de Rousseau, qui parait, à ce qu'on mande à Voltaire, et où il arruse un ami de la plus indigne de toutes les trahisons'. On dit qu'il désigne Diderot de manière à ne pas s'y méprendre. Qu'est-ce que c'est que cette nouvelle horreur? sur quoi fondée? et que veul-clle dire? Serait-ce ce que vous m'avez mandé relativement au ujarquis de Saint-Lambert? >;
(iRIMM A MADAMF; Il'r.l'iNAY,
«...J'ai toujours voulu vous parler de Pauline, et j'ai toujours craint de vous causer trop d'émotion.
i. C'était la Letlr' de Rousseau sur les .%pi;r taries. Voii' les Sfiit Sa'/i'ratfssi'S! de Rousseau, Jeiinr'ssi> df Madumi^ d'Ejtitiay, \K IVM.
» La pauvre petite s'est trouvée mal en apprenant votre accident, et Ton n"a pu parvenir à lui faire prendre de nourriture que lorsqu'elle a vu de votre 'écriture. Elle prend, depuis ce temps, deux leçons d'écriture par jour, pour pouvoir, dit-elle, marquer sa reconnaissance elle-même à M.ïronchin et le remercier de vous avoir sauvé la vie. C'est une jolie enfant, bien intéressante, mais bien décidée. 11 faut voir ce que ce caractère deviendra. Elle se porte très bien;n'en ayez nulle inquiétude.
» M. dcFrancueilest venu tous les jours savoir de vos nouvelles. Il i-eprctte bien, dit-il, de ne vous avoir pas accompagnée. Je crois que vous ferez l»ieu de mettre dans une de vos lettres un mot de remerciements pour lui qu'on puisse lui lire.
» Je suis encbanté de nous, de >I. Tronchin, de Voltaire, de M. de Jully, de tout ]o monde. ' » Voici ce que vient de faii-e ce malbeureux Rousseau et l'explication que nous me demandez. Il a lulminé contre Diderot, l'a accusé hautement d'avoir trahi méchamment son secret et manqué à la con- .nance,etc., et cela, pour s'être e\pli(pu'' avec le mar- ((uis de Saint-Lambert sur celte lettre que Rousseau lui devait écrire. Les criailleriesoni été si indérentes et si publiques, que Saint-Lambert s'est donné la peine d'aller lui-même trouver Rousseau à TErmi-
dernières; ANNEES DE MADAME D'ÉPI. NAY 29
tage pour juslificr Ditlcrot et couler à Rousseau comme l'explication s'était jiassée. Il l'a quitté couvaincu qu'il l'avail dissuadé de ses soupçons, et ))ivt à faire à son ami une juslidcation publique. Point du tout. Quatre jours après, il paraît une lettre imprimée de Rousseau uù il redouble les accusations contre Diderot, et le note comme un homme sans honneur et sans rclii^iun. Cette lettre était sous presse, tandis qu'il jurait au marquis qu'il était bien doux pour lui de trouver son ami innocent,
» Votre réponse à sa lettre est très bien; mais on dil (pie Rousseau semble moins pressé de sortir de votre maison. Pour moi, je crois qu'après Iniit ce qui s'est passé, vous ne pouvez l'y laisser sans \uus manquer.
» Madame votre mère a été demander à dîner au hai'on; cette débauche a été reçue avec le pjusi^rand succès. On a bu à votre santé. Le pauvre mar([iiis de Croismare ne sait que devenii- : il dit (pTil ne passe pas de\ant votiv [)orte sans émotion. Le clievalier de Valory arrive après-demain. Adieu, ma tendre amie. »
Lfi soiMéti'' j,'enéV(»is(». — Vollaii'i' à Laiisaiiiic. — Coiresinjudaiici; iiiliiiif avec (jfiimu. — Voltaire aux Di'liei'.s.
Avec :î(}11 csjiril (l'(il)sci'val ion cl ilc liiic ciil i(|ii('. iiiadame dEiMiiav dcv.iit IniiniT niir alidiulanle m'oissoii à récolter dans cette société genevoise, si différente de la société française. La peinture qu'elle en fait est d'une rare exaolilnde, et ses [)i(|nanles descri[)tions sont aussi vraies aujourd'hui qu'il y a cent ans. C'est à Grimm (|u'clle raconle tous les drtails de sa vie :
MADAMK l)"i:i'I.NAY A (;RIMM.
«... Je me lève entre siv et sept luMu'es ; foules mes matinées sont libres. A midi, je descends sur ma
DERNIERES ANNEES DE MADAME DEl'l.NAY 31
terrasso, rf je nio proiiii''i)(' dniis le jnrdin ]iiilili(' lorsque le temps h; permet, l.cs l'cmiiirs ont ici In liberté (l'aller partout, à pied, seules, sans huiuais et sans servant(,'s. f.es étrangères mêmes se feraient remarquer et suivre, si elles en usaient autrement. Cette liberté me plaît et j'en use.
» Je dîne à une heure ordinairement, chez M. Troncliin ou chez moi. De})uis deux jusipi'à six, on fait ou on reçoit des visites; à six heui'es, tout est mort dans la ville, et les étrangers dans la ])lus complète solitude, parce que chacun se rasseudile dans sa société particulière. Chacun tient l'asseuddée à son tour; on y prend le thé comme en Angleterre; mais la' collation ne se borne pas à c*; breuvage, on y trouve d'excellente pâtisserie, du café au lait, du chocolat, etc. Les asseudtlées qui portent le Udiu de sociétés sont composées d'hommes et de femmes; on n'y admet guère de hlles; elles ont leurs sociétés 'particulières où les honnnes et les garçons ne sont inlioduits que lorsqu'un(^ d'elles vient à se marier.
» Dans ces sociétés on s'y occupe diversement suivant l'âge et les goûts de ceux (pii les composent. Un y jone beaucou}), on } travaille, on \ l'ail (jik^Iquefois de la nnisique. Le jeu me pai'aît être le plaisir dominant i\t'^ l'einmes, el j'en sois éloniu''e, car on m'a dit (iiTclIcs étaient toutes aussi instniilcs
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que celles que j'ai vues, et elles le sont beaucoup. Il va quelques sociétés composées toutes de femmes. Il y a de même des assemblées dbommes où les femmes ne sont pas admises, qu'on nomme cercles. Mais il n'est pas vrai qu'on y fume et qu'on s'y enivre. Ces cercles se tiennent dans des appartements qu'un cei'tain nomlire de gens qui se conviennent louent à frais communs. On s'y rassemble tel jour de la semaine convenu; on n'y Ixiit ni n'y mange ; on y trouve les papiei-s publics, et l'on y politique à perte de vue. On s'épuise en conj(Mqures et en découvertes sur les vues et les projets des potentats, et quand l'événement ne confirme pas les conjectures de ces messieurs, ils n'en sont pas moins contents de leur sagacité d'avoir trouvé incontestablement ce que telle puissance n'a pas fait, mais ce ({u'cilc aurait dû l'aire*. C'est que
1. Le Consistdii'i' do la villi' de. Genève ne voyait pas les cercles d'aussi bon œil que madame d'Épinay ; dix ans auparavant , il avait adressé au Magnifique Conseil la représentation suivante : « Le mal va croissant depuis trenti- » et quarante ans; il y a actuellement plus de cinquante " cercles tant dans la ville que dans la banlieue ; s'il y a « des cercles de gens de mérite, il y en a d' artisans de bas » étage, d'autres où il n'y a que di's enfants mineiu's ; on y » boit et mange, on y joui^ aux cartes, on y perd le » temps et même les nuits, on y }iuise l'esprit de dis- ') sipation, d'oisiveté et d'irréligion ; enfin , les femmes et ') les filles sont poussées, par l'abandon où on les laisse à
DKRNIERES ANNEES DE MADAME DKIMXAY :!:i
tous les hommes sont les mêmes partout, ;i quelques petites modifications près, car je conncm à Paris de ces originaux-là. Cependant, ils sont en général plus occupés ici de leurs affaires que de celles des autres ; mais presque tous les Genevois ayant leurs fonds placés en France, en Angleterre et en Hollande, il est assez simple qu'ils prennent une part très intime à ce qui s'y passe. Mais me voilà bien loin de ce que je voulais dire ; c'était, si je ne me trompe, qu'à siK heures je me trouvais à peu près seule. Eh bien ! ce serait l'heure où je commencerais à vivre si j'étais ici en famille et avec vous. Au reste, les mœurs et la manière de vivre de ces hommes-ci sont plus touchantes et plus satisfaisantes à voir qu'aisées à décrire. La vertu, l'honnêteté et surtout la simplicité sont la base de leur politique. Tout cela est cependant saupoudré d'un petit vernis de pédantisme qui, autant que j'en puis juger, est nécessaire chez eux pour maintenir leur simplicité, en quoi consiste toute la force de leur état...
» J'ai eu hier une conversation fort longue avec Tronchin sur ma santé et sur le terme qu'il met à ma guérison. Sans prononcei- aflii-mativement, je
» faire des sociétés entre elles, où rcgae aussi l'esprit de dis- » sipation. »
(Cramkh. Elirait des [ieijislres du Consistoire.)
vois qu'il compte sur un an de séjour ici. Je n'ai pu lui cacher l'effroi que me causait cet arrêt. En ellet, mon tendre ami, que deviendrais-je, s'il fallait être ce temps absente? Ne vous serait-il pas au moins possible de venir me voir apivs le retour de mon tuteur? ...
» J'ai été passer encore une journée chez Voltaire. J'y ai été reçue avec des égards, des respects, des attentions que je suis assez portée à croire que je mérite, mais auxquels, cependant, je ne suis guère accoutumée. 11 m'a fort demandé de vos nouvelles, de celles de Diderot et de tous nos amis. Il s'est mis en quatre pour être aimable, il ne lui est pas difficile d'y réussir. Sa nièce est à mourir de rire ; c'est mie petite grosse femme toute ronde, d'environ cinquante ans, femme comme on ne l'est point, laide et bonne, menteuse sans le vouloir et sans mécbanceté; n'ayant pas d'esprit et en paraissant avoir, criant, décidant, politiquant, versifiant^ raisonnant, déraisonnant, et tout cela sans trop de prétention, et surtout sans choquer personne, ayant par-dessus tout un petit vernis d'amour masculin, qui perce à travers la retenue qu'elle s'est imposée. Elle adore son oncle^ en tant qu'oncle et en tant qu'homme ; Voltaire la chérit, s'en moque et la révère. En un mot, cette maison est le refuge et l'assemblage des
contraires, et un spectacle charmant pour les spectateurs.
» Voltaire m'a beaucoup plaisantée sur ma confession de Chàlillon; il prétend que cette démarclie ne va point cà ce qu'il connaît de moi ; je m'en suis assez bien tirée sans me compromettre, ni dévoiler mes véritables sentiments.
» Mademoiselle Drinvillé me mande en détail ce que vous me dites en ({uatre mots de mon enfant. Comme je lui réponds, je me contente de vous dire que la sensibilité de cette enfant m'a fait pleurer de joie. Quelle différence d'elle à son frère ; je n'ai pas le temps de vous rien dire de lui aujourd'hui. Bonjour, mon tendre ami. »
GIUMM A MADAÎJK DKPI.XAY.
<( Je ne m'attendais pas au terme que M. Tronchin met cà votre guérison ; il n'y a cependant pas deux partis à prendre, il faut persévérer. Ah! ma chère et tendre amie, que je serais heureux d'être libre! de n'avoir plus d'autres soins que de te plaire et de passer ma vie près de toi. Dis-moi si tout ce que tu écris à ta mère est exact, et si Tronchin retient en effet tes lettres lorsque tu es incommodée. Cela me paraît bien dur et bien sage ; hélas! il ne retiendrait
pas les miennes, car, depuis \olre départ, je suis comme luie pierre, rien ne me touche, vous avez emporté mon cœur avec vous.
» Je crains bien que, lorsque j'aurai partagé votre exil, nous ne désirions qu'il soit éternel. 11 est plaisant que depuis que tu es à Genève, l'idée de m'y établir me persécute comme si tu devais y passer ta vie; je ne vois de bonheur que là...
» J'admire tout ce que me dit cette sublime Louise, mais elle me payera cher un jour la qualilicalidii iVorigindu.! qu'elle ose donner à certains politiques de ma connaissance. On voit l'intention cachée sous les généralités ; laissez-moi reprendre ma vigueur tyrannique et vous verrez I
» J'ai passé liier la soirée chez madame votre mère, elle se porte à merveille, le chevalier de -Valory etM.dÉpinay y étaient. Mademoiselle Drinvillé nous a lu la lettre où vous lui faites le détail de votre santé et du traitement du sauveur, nous en étions tous dans l'admiration. Mais M. d'Èpinay s'est avisé aujourd'hui de dire cliez le baron, au milieu de vingt personnes, qu'il espérait que Tronchin vous rendrait la médecine si ridicule que vous guéririez de tous vos maux, à force de rire.
» Nous sommes convenus, madame votre mère et moi, de ne lui transmettre aucun détail sur ce qui