D K K \ I K I^ E S ANNEES D E M A L) A M E DEFI X A Y
concerne votre régime. Les soins que Troncliin vous donnent sont dictés par rattachement, il n'est pas juste d'y répondre en y donnant lui ridicule.
» Vous voilà donc très bien avec Voltaire? Tant mieux, ma bonne amie, il duit \ ous être dune grande ressource.
» Adif'U. tendre cl eliérc nniic. »
MADAMi; u'iil'I.NAV A (.UIMM.
Fcvrii'f 17.18.
« ...Troricliin a en \ue une campagne délicieuse pour moi à la porte de la ville: il voudrait m'y établir au mois d'avril ; elle est toute meublée et me coûterait cent francs par mois, comme l'appartenient que j'occupe et que je ne garderais pas. Il y viendrait tous les jours, et il nu' promet d'y coucher deux fois la semaine. Ce projet me Ht, puisque Tronchin décide ([ue je ne puis rester ici uioiiis d'une année; mais il nie plaît surtout, parce ([ue je compte fermement que vous y viendrez; oui, oui! j'en suis sûre. Oh! qu'alors nous serons heureux! Mais y resteras-tu tout l'éié? Ne réponds pas, ne réponds pas, viens seulement... j'adore ton intention, ton désir. Eh! ne suis-je pas trop heureuse?...
» >hiis parlons de choses un peu plu-; élran-
gères. Mademoiselle Drinvillé me mande l'état affreux où vient d'être ta voisine ; j'en ai souffert pour toi. Je suppose qu'elle est bien, puisque tu ne m'en parles pas. Olil mon cher Grimm, n'aie point, je t'en prie, de chagrins pendant mon absence; tu n'aurais personne pour te consoler, et ta Louise serait dix fois malheureuse; voilà à quoi il faut que tu penses bien. Elle a donc fait dessiner ton profil, cette voisine? Elle l'a en sa possession? oui, mais j'ai le petit cordon noir, moi!... Cependant, ce profil est ressemblant!... Allons, fi! fi! Louise! »
Celte dernière phrase, mi-sérieuse, mi-plaisante, indique bien que l'éloignement augmentait encore le penchant naturel de madame d'Épinay à la jalousie. Voltaire, qui avait quitté les Délices à la lin de décembre pour passer l'hiver à Lausanne, la laissait aussi plus isolée et plus accessible aux tristes pensées.
VOLTAIRE A MADAMK d'ÉPINAY.
« On est aux pieds de la véritable philosoplie, on est pénétré de regrets de la quitter et de remords de n'être point allé à Genève ; on demande pardon. On souhaite trois ou quatre années de langueur à la vraie philosoi)he, afin (pi'elle ait besoin quatre ans du grand Tronchin. Les deux ei'mites lui sont atla-
chés avec tous les sentiments qu'elle inspire. Ah! si elle pouvait venir à Lausanne ! »
Cinq jours après, nouvelle invitation,
VOLTAIRE A MADAME d'ÉPINAY.
Lausanne, 27 décembre.
Des préjugés sage ennemie,
Vous de qui la philosophie,
L'esprit, le cœur et les beaux yeux
Donnent également envie
A quiconque veut vivre heureux
De passer près de vous sa vie,
Vous êtes, dit-on, tendre amie,
Et vous seriez cncor bien mieux.
Si votre santé raffermie
Et votre beau genre nerveux
Vous en donnaient la fantaisie.
« Heureux ceux: qui vous font la cour, malheureux ceux qui vous ont connue et qiii sont condanniés aux regrets! Le hibou des Délices est à présent le hibou de Lausanne ; il ne sort pas de .son trou, mais il s'occupe avec sa nièce de tolites vos bontés; il se llatte qu'il y aura de beaux jours cet
hiver, car, après vous, madame, c'est le soleil qui lui plaît davantage. 11 a dans sa maison un petit nid l)ien indigne de vous recevoir; mais quand nous aurons de beaux jours et des spectacles, peut-êlre, madame, ne dédaignerez-vous point de faire un petit voyage le long de notre lac; vous aurez des forces, M. Tronchiii vous en donnera-, j'espère qu'il vous accompagnera. Tous nos acteurs s'efforceront de vous plaire; nous savons que l'indulgence est au nombre de vos bonnes qualités.
» Je vous demande votre protection auprès du premier des médecins et du plus aimable des hommes, et je vous demande la sieime auprès de vous. Mais si vous voyez la tribu des Tronchin, et des Jallabert', et des Cromelin-, comme on le dit, vous ne sortirez point de Genève, vous ne viendrez point irLausanne. L'oncle et la nièce en meurent de peur.
» Recevez, madame, avec votre bonté ordinaire, le respect et le sincère attachement du hibou suisse. »
Il y avait alors à Lausanne une société charmante composée d'hommes instruits et de femmes aimables,
1. Jallabert (1712-1768), professeur distingué de philosophie a Genève.
2. M, de Cromelin fut plus t.ird résident de Genève à Paris, en remplacement de. M. de Sellon.
ItEUMKKKS ANNEKS DK M A l) A M K I) El' IN A Y U
les familles d'Armanohes, <lo BolleDs, de Polier, M. et madame de Brenles, les Langalerie, les Chandieii. etc. Ils se réunissaient souvent pour jouer la comédie. La présence de Voltaire les intimida d'abord un peu, mais il témoigna tant de bienveillance, s'enrùlant lui-même dans la troupe, qu'ils finirent par le prendre pour directeur ; son indulgence, ses saillies, sa présence aux répétitions animaient tout le monde. Ses bons conseils firent bientôt acquérir une véritable célébrité au petit théâtre de Mont-Repos sur lequel il joua lui-même les rôles de Liisignav, de Zopire, etc.'. Il se passionnait tellement pour ses rôles que, dès le matin, on le voyait descendre dans le jardin vêtu en Arabe, avec une longue barbe, lorsqu'il devait jouer le soir Mohadar, dans Fanime, ou en habit à la grecque [mur Narbas, donnant des ordres aux jardiniers, stupéfaits de voir leur maître en pareil équipage. Mais k ce triple métier de répétiteur, d'acteur et d'auteur, il finit par si bien se fatiguer qu'il en tomba malade. Sa nièce, madame Denis, qui ne se ménageait pas davantage, en fit autant.
1. Le jifiy» de Vaud était eiicoiv sous la domiuatiou bernoise et Voltaire ue manquait pas d'inviter M. le bailli de Berne à ses spectacles, tout en plaisantant sur la lourdeur de \'Ours bernois. Le vieux bailli prit un jour sa revanche. << Eh! que diable, M. de Voltaire, lui dit-il avec sou fort accent tudesque. vous faites toujours Uint de vers! A quoi bon? cela no mène à rien. Avec votre talent, vous pourriez devenir quelque chose. Moi, vous voyez, je suis bailli 1 ->