‹ Une femme du monde au XVIIIe siècleChapitre 19 sur 106 · GRIMM A MADAME D EPINAY · texte numérisé non relu

GRIMM A MADAME D EPINAY

« M. de Jully est adorable. Voilà comme il faut être galant ou ne pas s'en mêler. Nous sommes tous enchantés de lui. Cette action fait un beau contraste avec les procédés de son frère. Madame votre mère s'est donnée la satisfaction d'apprendre à M. et madame d'Houdetot, en présence de votre mari, la manière honnête dont 31. de Jully en use avec vous. Sa réponse a été impayable : « Mais cela est tout » simple, a-t-il dit ; Jully est veuf, il n'a ni enfants » ni dettes, il peut faire des présents, il le doit » même. » — « C'est-à-dire, reprit madame d'Hou- » detot, que ce sont vos enfants qui vous ruinent, et » que c'est par ordonnance du roi que vous avez » fait des dettes »

» C'est donc ma prétendue infaillibilité qui est cause de tous ces tourments de la plus excellente tête du monde. Tu ne m'as jamais vu balancer sur rien, donc je ne devais pas partii-. Oh ! quelle logique ! En attendant, il faut soullVir que cette douce Louise se moque de mes injures et tourne en plaisanterie mes sublimes avis.

» Nous avons fini encore un volume aujourd'hui ; demain, nous entamons le troisième. Vous voyez que je ne perds pas un instant pour hâter le moment de notre r(^uninn. Je ne vois que madame votre mère et Diderot; nous ne paraissons pas chez le baron; on nous croit tous deux à la campagne. Adieu, ma tendre amie, vite, vite, de vos nouvelles. »

La correspondance entre- M. et madame d'Épinay n'était pas des plus actives. Les rares lettres qu'ils échangeaient n'avaient trait qu'à des discussions d'intérêts

Au commencement de 1759, M. d'Épinay, acculé par ses créanciers, crut nécessaire d'entretenir avec sa femme une correspondance plus suivie. Il se lamentait beaucoup sur le mauvais état de ses affaires, la priait d'y avoir égard, et se plaignait entre autres des dépenses exagérées de son fils, pour son entretien, bas, souliers, etc. Il insistait très vivement pour que sa femme revînt à Paris le plus tût possible prendre la conduite de ses

i. On se rappi'lle qu'tni vortu d'un 1^'gs de M. de Bellegarde, .M. d'Épinay devait à sa femme une rente annuelle de 13,000 livres par an; de plus, pour la nourriture de son fils, celle du précepteur, pour leur domestique et tous les frais subséquents, il avait été convenu, lors du départ pour Genève, qu'il paierait iOO livres par mois. Madame d'Épinay touchait ces diverses sommes au moyeu de lettres de change tirées sur un banquier de Paris.

affaires; sa présence, disait-il, était indispensable. Madame d'Epinay répondit assez vertement.

MADAME D EPINAY A M. D EPIXAY.

«J'ai reçu hier, mon ami, votre lettre du 19 de ce mois. Je ne sens que trop l'embarras où vous devez être. Je fais du mieux qu'il m'est possible pour apporter l'économie dans les dépenses qui vous concernent...

» Vous ne devez pas douter à mon retour de mon zèle à vous être utile. Je me suis toujours offerte à conduire vos afïaires, et j'y étais portée par devoir et par goût ; aussi n'est-ce pas ma faute si je suis depuis si longtemps comme un meuble plusà charge qu'utile dans votre maison. J'y reprendrai le rôle que j'y dois jouer toutes les fois que je le pourrai convenablement et sans me manquer. La seule récompense que j'ambitionne dans la conduite de vos affaires est que vous cessiez d'y mettre le désordre d'un côté, tandis que je les arrange d'un autre. Vous me le promettez, mais vous m'avez appris à douter.

» Je vous l'ai dit il y a longtemps, les défauts de jeunesse, les étourderies de vingt ans deviennent des vices lorsqu'on les repète à quarante... »

M. D KPINAY A MADAME D EPINAY.

« Je suis Lien éloigné, ma chère amie, de disconvenir de tous les torts que j'ai eus, et, quoiqu'ils ne soient pas aussi graves qu'on ait voulu les dire, ils l'ont été assez pour me mettre dans le cas du repentir. Tirons le rideau sur le passé ; j'espère que l'avenir vous rassurera sur la sincérité de mes intentions.

» Vous savez que M. de Silhouette vient d'avoir la place de M. de Séclielles. Nous avons été en corps lui en faire notre compliment ; il nous a fort bien reçus et nous a assurés non seulement de sa protection, mais de l'intention où il était de ne rien changer à tout ce qu'avait arrêté son prédécesseur. Mais parlons de votre santé ; le lait vous réussit ; c'est un grand point qui me donne de grandes espérances pour votre ^uérison. Si le mieux se soutient, j'espèie vous revoir plus tôt que vous ne le dites. L'amitié de M. Tronchin pour vous le rendra difticile sur le temps de votre retour. Il me paraît très suspect pour la permission que vous vous proposez de lui demander. Ainsi, je vous prie de ne pas vous en rapporter tout à fait à lui.

Adieu, ma chère amie, des affaires par-dessus la tête m'empêchent de vous en dire davantage. ^)

Madame d'Epinay venait de recevoir cette lettre lorsqu'elle éprouva une rechute des plus graves. Tronchiu lui-même la crut perdue. Elle eut encore la force entre deux crises d'écrire à Grimm et de le prévenir de son état.

MADAME d'ÉPIiN'AY A GRIMM.

Février 1759.

(c Un vomissement beaucoup moins fort que vous ne m'en avez vu souvent m'a mis dans un tel état de faiblesse qu'on travaille aujourd'hui à me fortifier, comme au sortir d'une maladie. Mon régime est tout changé; je n'ose entreprendre de détails, ma tête ne me le permet pas ; qu'il vous suffise de savoir, mon tendre ami, que je ne souffre pas aujourd'hui. Le sauveur exige de moi un grand repos ; pour Dieu, écrivez-lui et ne me cachez pas la réponse. Vous en saurez plus par lui que par moi, et c'est de vous, mon ami, que j'attends des nouvelles sûres de .mon état. Je vous avoue que je commence à perdre la confiance en vou^ voyant si p(^u avancé. Je désire me tromper cette fois, mais je suis obsédée de pressentiments sinistres sur mon état, qui ne m'ont

presque jamais trompée. Ne dites rien de ceci à ma mère... »

L'amélioration momentanée qui avait permis à madame d'Épinay d'écrire ne fut que de courte durée. Le mal s'aggrava et M. de Jully, efï'rayé, se hâta de prévenir Grimm.

GUIMM A MADAME d'ÉPINAY.

« Je reçois la lettre de M. de Jully, et je pars. Après la lettre que je reçois aussi de M. Tronrliin, il m'est impossible de me croire menacé du plus grand des malheurs; sans cette lettre, je ne serais plus, je crois, en vie. Je viens d'acheter une chaise de poste. Comme je ne pourrai pas partir domain avant midi, quelle que soit ma diligence, j'attendrai la poste qui m'apportera de vos nouvelles du 18; mais demain, à cinq heures du soir, je ne serai plus à Paris : voilà sur quoi vous pouvez compter. J'irai jour et nuit; ainsi, mardi ou mercredi, j'espère être bien près de vous. Madame votre mère se désole de ne pouvoir aller vous rejoindre. Adieu, ma tendre amie, je vous porte un cœur déchiré par la douleur et le désespoir. Un moment passé auprès de vous me fera oublier toutes ces peines.

» Je descendrai chez vous ou chez M. de Jully. »

DERNIÈRES ANNEES DE MADAME D'EPINAY 85 GRIMM A MADAME d'ÉPINAY.

« Je viens de recevoir une seconde lettre de M. de Jully qui me rassure entièrement sur votre état, ma chère et tendre amie. Je pars donc avec la consolation de vous savoir sans aucun danger. Je vais monter dans ma chaise pour avoir le double bonheur de vous voir et de vous voir sans craindre pour votre vie. Oh! ma tendre amie, rassurez-vous, et, quand tout me console, ne soyez pas la seule à me mettre au désespoir. Tous vos parents et vos amis sont assemblés chez madame votre mère. Ils versent des larmes de joie sur la seconde lettre de M. de Jully. Je vous parlerai d'eux tous et de votre mari, qui ne peut se persuader que vous ne soyez pas encore guérie. Que de tendresses, d'embrassements je vous porte ! Si je n'arrive pas aussi vile que je voudrais, ce sera mon laquais qui en sera cause. 11 faudra bien le ménager pour qu'il puisse fournil la route. J'arrive, ma tendre amie ; que je serai heureux de vous revoir! »

Enfin Grimm s'annonce, il n'est plus qu'à quelques heures de Genève. Vite, on envoie au-devant de lui le vieux, le fidèle Saint-Germain. Cette fois c'est le bonheur, la santé pour madame d'Epinay.

86 DERNIÈRES ANNÉES DE MADAME D'EPINAY UADAMK d'ÉPINAY A GRIMil.

« IZn recevant votre lettre, mon cher ami, je fais partir Saint-Germain pour aller au-devant de vous, vous dire que je suis assez bien à présent, surtout depuis que jai Tespérance de vous voir. Je suis si remplie de ma joie que je ne sais ce que je dis ni ce que je fais... Avant deux heures d'ici, peut-être, je vous embrasserai. Les portes ne se fermeront qu'à neuf heures \ Arrivez, mon bon ami, pour achever ma guôrison. Je vais me promener pour la première fois. Suivant ce que mademoiselle Drinvillé mande, peut-être que ma mère vient aussi. Que de joie!... Voilà votre laquais. Quoil vous n'êtes qu'à deux lieues d'ici?. . . Je fais partir Saint-Germain sur-le-champ... Vous verrez que ceci était écrit avant . . . mais arrivez ! . . . Bonjour. »

1. Genève était une ville fortifiée et ou levait les ponts-levis à l'heure où sonnait le couvre-feu ; personne ne pouvait plus alors pénétrer dans la ville. On obtenait cependant quelquefois par faveur exceptionnelle que les ponts resteraient baissés une ou deux heures de plus.

Grimm à Genève. — Correspondance avec Diderot. — .ModiflcatioDs dans les fermes générales. — Confidences de M. d'Épinay à sa femme. — Discussions d'intérêt. — La comédie aux Délices, — Voltaire achète Tournay. — Mademoiselle Fel aux Délices. — Rupture de Diderot avec Duclos. — Madame d'Épinay quitte Genève. —

A peine Grimm était-il arrivé à Genève qu'il reçut une lettre de Diderot.

DIDFROT A GUI MM.

« Eh bien, mon ami, ètes-voiis arrivé? Êtes-vous un peu remis de votre frayeur? Je ne sais pas ce que vous aviez dit à madame d'Esclavelles, mais elle envoya chez moi le surlendemain de votre départ,

dès les six heures du matin, pour me faire part des nouvelles qu'elle avait reaies de sa fille. Il nous aut un mot de votre main qui remette un peu nos esprits, que je vous sache arrivé en honne santé, et qui me dise que madame d'Épinay est mieux. Oh ! que je serai content d'elle, de vous et de moi, si nous en étions quittes pour une alarme

» Tandis que vous alliez, nos amis nous supposaient tous deux à la campagne ; ils n'ont su qu'hier votre départ. J'apparus comme un revenant chez le haron au milieu de la grande assemblée. Je le pris d'abord à part, je lui contai ce qui vous était arrivé, et au milieu du dîner il le répéta tout haut. Je n'ai été réellement content dans cette occasion que du marquis de Croismare. Chacun bavarde à sa guise sur .cet événement.

» Bonjour, mon ami, bonjour, jouissez de votre voyage, écrivez -moi tout ce que vous ferez... Vous avez dans le cœur un principe qui ne vous trompera jamais. N'écoutez que lui où vous êtes, et de retour à Paris n'écoutez encore que lui. Heureusement cette voix crie fortement en vous et elle étouffera tout le petit caquetage de la tracasserie qui ne s'élèvera pas jusqu'cà votre oreille. Je vous souhaite heureux partout où vous serez.

» Je vous aime bien tendrement. Je le sens et

quand je vous possède et quand je vous perds. Ne m'oubliez pas auprès de M. Tronchin; présentez mon respect à M. de Jully, à madame d'Épinay, et dites à son fds que je l'aimerai bien s'il est bon et que c'est de la bonté surtout que nous faisons cas. Lisez et corrigez les paperasses que je vous envoie et que je sacbe du moins que je n'ai plus rien à y faire et que vous êtes content. Adieu encore une fois. »

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