GRIMM A DIDEROT
Mars nj9.
« Vous avez dû, mon ami, recevoir un mot de moi que j'avais adressé à madame d'EscIavelles, pour vous apprendre mon arrivée. Vous me pardonnerez aisément de ne vous avoir pas écrit depuis.
» Si l'état de madame d'Épinay n'est pas effrayant pour le moment présent, je vous avoue qu'il n'en est pas moins inquiétant pour l'avenir. L'excès de faiblesse où elle est ne se conçoit pas; il m'est démontré que si elle n'eût pas pris le parti de venir ici, elle n'existerait plus actuellement.
» Vous imaginez bien que je ne puis rien vous dire encore sur mon retour. Je suis résolu de rester tant que je lui serai nécessaire. Je tâcherai de vous
aider d'ici sur le reste de votre besogne, dont j'ai déjà pris lecture.
» La dernière partie de votre ouvrage me paraît un chef-d'œuvre de philosophie et d'éloquence,
» J'ai bien pensé que le baron et compagnie blâmeraient mon voyage et la précipitation avec laquelle je lai entrepris, mais j'ai fait mon devoir, que m'importe le reste. Quant aux propos que l'on tient sur le séjour de madame d'Épinay ici, je sais bien qu'il faudrait qu'elle mourût pour en justifier la nécessité; mais pourvu qu'elle se rétablisse, elle prendra tout aussi aisément que moi son parti sur l'injuslice du public.
» Je n'ai encore vu qu'une fois Voltaire. J'ai été fort content de la manière dont il m'a parlé de vous ; il se plaint de votre silence. Pour Dieu, écrivez-lui donc ; vous avez si peu de gens qui vous rendent justice et qui vous veulent du bien, que vous n'êtes pas pardonnaljle de les négliger.
))M. de Jully est fort sensible à votre souvenir. Ses soins pour sa belle-sœur nous le feraient aimer, s'il n'était encore le meilleur des humains. Un peu plus de nerf et moins d'ignorance en feraient un homme précieux.
» Bonjour, mon ami, parlez-moi de vous, parlezmoi du Ijaron, et surtout du marquis de Crois-
mare. Tenez-moi un peu au courant de tout ce qui vous arrive et aimez-moi tant que vous pourrez. »
Grimm pouvait supposer qu'après quelques plaisanteries sur son départ, on ne tarderait pas à s'occuper d'un autre sujet. Il n'en fut rien. Ce voyage réveilla l'attention du public, qui ne songeait plus guère à madame d'Epinay, et, pendant les premiers mois, les plus méchants propos coururent la société. Diderot fut indigné de cette malveillance et en fit l>art à Grimm qui lui répondit.
GRIilM A DIDEROT.
Mai 1759.
« Quoi! Diderot, vous en êtes encore là? L'injustice et l'inconséquence des hommes vous étonnent ? Ah ! ne voyez-vous pas que c'est vous qui êtes injuste en vous révoltant contre eux? N'en attendons que ce qu'ils peuvent nous rendre, c'est-à-dire peu de chose ou rien
» J'ai brûlé votre lettre , comme vous l'avez voulu ; mais n'exigez plus ces sacrifices de moi ; vous savez que j'aime à garder tout ce qui me vient de mon Diderot, et c'est sans aucun inconvénient que j'aurais conservé celle-ci comme les autres. Premièrement, madame d'Epinay n'a jamais de curiosité embarrassante pour ce qui ne la regarde
pas ; de plus, croyez que tous ces faux jugements, ces petites critiques qui viennent de gens qui ne font pas profession d'être de ses amis , ne la
touchent pas
» Il ne faut pas, je crois, compter sur notre retour avant le mois de septembre; ce terme, quoique éloigné, alarme déjà la pauvre malade. J'épuise pour l'encourager tout ce que la philosophie peut dicter de plus vrai, et, il faut l'avouer, de moins consolant pour un cœur sensible ; c'est que je cherche moins à la consoler qu'à diminuer en elle cette ivresse qui ferait le bonheur de ma vie si nous étions destinés à vivre comme nous avons vécu depuis quatre mois. Elle sera toujours l'objet de toute ma tendresse et de tous mes soins; mais je pourrais bien à mon tour être détourné de cette douce occupation par des devoirs et des affaires, qui, à vue de pays, vont se multiplier.
» La ville de Francfort me presse de me charger d'entretenir une correspondance avec elle*; cette oc-
1. Depuis le commencement de la guerre do Sept ans, la ville de Francfort avait de continuelles réclamations à adresser à la cour de France ; les magistrats se plaignaient d'avoir trop de troupes à loger, d'être imposés au delà de leurs moyens, etc., etc. C'est M. Blon<lel, ancien envoyé de France à Francfort, qui voulait bien se charger de transmettre leurs doléances au ministre. Eu i~u9, quand Clioiseul arriva aux affaires, il refusa d'entendre M. Blondel, qui n'avait pas de
cupation me plaît et me convient fort, en ce qu'elle me met à portée de montrer ce qu'on sait faire. Je n'attends pour accepter que le consentement du prince* que j'espère recevoir ces jours-ci. Ne pai'lez de mes projets à personne ; du secret dépend peutêtre leur réussite.
» Bonjour, mon ami, tenez-vous en joie et donnez-moi toujours des bonnes nouvelles de votre santé et de votre tête. Vous ne me dites pas si vous êtes content de ma besogne; j'attends les derniers cahiers de la vôtre. »
Depuis la rechute de madame d'Epinay, on évitait de lui parler de son mari et de ses affaires.
M. d'Epinay vivait plus que jamais avec les Verrière ; un véritable esprit de vertige semblait s'être emparé de lui : chaque jour voyait naître une nouvelle folie. Tantôt il dépensait plus de vingt mille francs pour un rendez-vous de chasse, tantôt il achetait des immeubles, les démolissait, les reconstruisait, les meublait, les démeublait, jetant l'argent sans compter. Une meule déchaînée de créanciers le
caractère officiel. Les magistrats de Francfort furent donc oljligL's d'accrt'diter auprè's de la cour de France un envoyé qui put défendre leurs intérêts, si fréquemment lésés par les troupes en campagne; ils choisirent Grimm, qui se trouva ainsi revêtu de fonctions diplomatiques. Le premier mémoire qu'il présenta à Choiseul est du i décembre ITo'J. {Archives des All'aires Etrangères.)
i. Le duc d'Orléans.
94 DERNIÉREi=; ANNEES DE MADAME D'ÉPINAY
poursuivait, et il ne savait plus comment leur faire face.
Un coup terrible allait frapper le prodigue et le mettre à deux doigts de sa perte. Des modifications furent apportées au bail des fermes, et le revenu de M. d'Épinay diminué de moitié. Il faillit en perdre la tête ; aussi s'empressa-t-41 d'aviser personnellement sa femme de ce fatal événement
M. B EPLNAY A MADAME D EPINAY.
« Je ne vous écris qu'un mot, ma chère amie, pour vous informer d'une nouvelle qui va bien vous surprendre et vous affliger, puisque nous en serons la victime. M. de Silhouette, après avoir convoqué hier de la part du roi tous les conseils et les avoir tous rassemblés au Conseil d'État, a proposé trois moyens de subvenir aux engagements du roi, qu'il a peints dans un discours hardi et éloquent, comme à la veille de faire banqueroute. Le premier est la suspension de plusieurs privilèges qui mettront les titulaires dans le cas de payer la taille. Le second, la diminution, la suspension et la suppression totale d'une gi'ande partie des pensions que fait le roi, et le troisième, la résiliation du bail des fermes, qui continuera d'être toujours régi parles fermiers ordinaires, mais à des conditions fort dures.
» Voilà mon revenu réduit à moitié. Je ne sais où donner de la tête, au moyen des engagements que j'ai pris avec tous mes" créanciers. Je vais les rassembler pour les engager à me donner des facilités. Je vais faire des retranchements daiis mon intérieur. Je compte aussi sur vos procédés dans cette occasion, ma chère amie, et sur ceux de madame d'Esclavelles. Je suis persuadé que vous vous prêterez toutes deux aux circonstances où je me trouve.
» Si quelque chose peut me consoler de cette position, c'est de voir M. de Lucé privé de la pension qu'il a eu la bassesse d'exiger sur ma place. Mais quel dédommagement vis-à-vis d'une suppression de plus de 60,000 livres de rente! J'en frémis quand j'y pense. Dieu veuille que je n'y succombe pasî Ne lirez i)lus de lettres de change sur moi, surtout le mois prochain. Je vous enverrai à l'avenir ce que je pourrai. Arrangez-vous, je vous prie, en conséquence...
» J'ai déjà fait des retranchements considérables, et j'ai commencé comme de raison par les dépenses de plaisir. Je me suis défait de ma loge à l'Opéra et j'ai réformé la moitié de mon écurie. Je conserve à madame votre mère 5,000 livres pour les 90,000 livres qu'elle m'a prêtées pour mes
fonds. Je compte vous envoyer le mois prochain 1,200 livres, et ainsi de mois en mois, et vous recevrez d'ici à quinze jours l'état de dépenses sur lequel je compte monter ma maison à votre retour. Plaignez-moi, je n'ai pas le courage de vous en dire davantage. Bien des compliments à M. Grimm. Adieu, revenez le plus tôt que vous pourrez. »
Ce dernier souhait n'était ni une ironie ni un mensonge. Après le scandale de son inconduite, M. d'Épinay sentait qu'il n'y avait pour lui de salut que dans les apparences d'une vie régulière. Il comprenait parfaitement que, vis-à-vis du contrôleur général aussi bien que vis-à-vis de ses créanciers, il n'obtiendrait de répit qu'en donnant des gages de sagesse.
Madame d'Epinay, soutenue par Grimm, quil'encourageait à la fermeté, répondit fort sèchement :
MADAME d'Épinay a m. d'épinay.
(( ...... Je vois que l'état des financiers qui restent
est beaucoup meilleur que plusieurs lettres arrivées ici ne nous l'avaient fait espérer, et un homme qui oserait se plaindre d'être réduit à 100,000 livres de rentes se ferait jeter la pierre avec raison...
» Vous me parlez de retranchements déjà faits, soit. Mais, de bonne foi, croyez-vous que ce soit
une petite loge et d'autres pareils objets qui vous aient si cruellement abîmé. Si vous le croyez, vous me faites trembler, car je vous vois sans ressource. Vous devez sentir que ce sont des dépenses bien différentes qui vous ont ruiné, et vous devez vous les reprocher à ebaque instant. Elles ont été de tout temps un objet de scandale pour le public^ et comment seriez-vous si cruellement abîmé si, depuis le commencement du ti"aité actuel, vous n'aviez pas continué de vivre dans le désordre? Voilà où il s'agit de faire des retranchements. Si vous aviez eu le courage de me parler de la tin de ces désordres dans vos lettres, elles m'auraient fait plus de plaisir que votre situation ne m'eût causé d'inquiétude.
» Le résultat de toutes mes réflexions est que je vous vois perdu sans ressources, un peu plus tôt un peu plus tard... »
En toutes autres circonstances, M. d'Épinay aurait fort mal pris le ton acerbe et tranchant qu'employait sa femme, mais la diminution de ses revenus l'avait porté à la mansuétude; loin de lui répondre aigrement, il la prend pour confidente, et entre avec elle dans les détails les plus incroyables :
M. d'épixaya madame d'éiixay.
« Votre dernière lettre, ma chère amie, me fait voir tout l'intérêt que vous prenez à notre maliieiireuse position. Je ne prétends pas excuser plusieurs dépenses extraordinaires, inutiles ou déplacées que j'ai pu faire depuis trois ans; il eût été plus sage ou plus convenable à tous égards de ne les avoir point faites, mais ce sont des sottises passées sur lesquelles on ne peut revenir. Au reste, ce ne sont point de? dépenses que j'ai cru pouvoir faire sans me déranger, qui m'ont mis, depuis six mois, dans une gêne qui vient d'augmenter par le nouvel arrangement des linances, c'est le malheureux bâtiment que j'ai fait à Épinay, qui, au dire de l'architecte, à qui je ne le pardonnerai jamais, devait ne coûter que 80,000 livres et qui me reviendra à plus de 400,000 livres. Si cet objet était assuré, je me trouverais au-dessus de mes affaires.
» Je vous enverrai 1,200 livres tous les mois, d'ici à votre retour ; il m'est absolument impossible d'y ajouter un écu, et si vos lettres de change étaient plus fortes, je serais contraint d'y manquer...
» Revenons maintenant à un article de votre lettre qui mérite toute mon attention. Songez que, dans ce moment, c'est moins à ma femme qu'à mon amie
que j'écris. Vous avez assez d'esprit et de philosophie pour que je risque une confidence qu'un mari craindrait sans doute de faire à toute autre femme que vous; ainsi je compte que vous n'en ferez nulle mention dans votri3 comité.
» Tous pensez bien que, dans ma position présente, je me suis vu forcé de cesser des dépenses, qui, en eontrihuant au plaisir et au bien-être de mademoiselle Verrière, à laquelle je dois de l'amitié, me procuraient aussi des amusements que je trouvais plus doux qu'ailleurs , parce que j'y goûtais plus de liberté et que j'en étais le premier moteur. J'ai cru tout simple de lui exposer ma situation ; elle y a été très sensible, et je lui dois la justice de dire que son premier mouvement a été de m'offrir ses diamants et ses bijoux. Le mien a été de les refuser. Mais je vous avouerai qu'après quelques réflexions, malgré tout ce qu'il m'en a coûté, les difficultés, pour ne pas dire l'impossibilité de trouver l'argent dont j'ai un si pressant besoin, m'ont déterminé à accepter l'offre de mademoiselle Verrière jusqu'à concurrence de 40,000 livres. Je lui en payerai comme de raison pendant sa vie l'intérêt à 10 7o« Je ne sais si vous avez su que, par un arrangement indispensable, je lui lis déjà, il y a deux ans, 6,000 livres de rente
iôiJ U E R N 1 É R E s ANNÉES U E MADAME D ' É P I X A Y
viagère? L'imprudence que j'ai eue de porter sa dépense à une somme beaucoup plus forte lui rendra vraisemblablement fort dure la nécessité de la réformer; mais sa sœur et elle pensent assez bien pour ne point m'en savoir mauvais gré ; elles ont pris leur parti, elles se défont de leurs chevaux et de quelques domestiques, et sont déterminées à vivre dans la plus grande simplicité. Jo vous dirai de plus que mademoiselle Verrière voulait vendre sa maison de campagne pour me tirer de peine; je lui en ai su d'autant plus de gré qu'elle y est fort attachée, et je n'ai pu consentir à lui voir faire le sacrifice d'un effet qui sera peut-être à l'avenir tout son plaisir.
» Pour moi, ma chère amie, après toute la confidence et le détail que je viens de vous faire, qui est dans l'exacte vérité, je vous donne ma parole d'honneur que je cesse dès ce moment toutes mes dépenses pour mesdemoiselles Verrière ; seulement, je me charge de l'état d'anciennes dettes que je leur ai occasionnées et pour le payement desquelles je prendrai des arrangements, afin qu'elles ne soient point inquiétées.
» Mais, me dira-t-on, peut-être aurez-vous toujours les mêmes habitudes chez mesdemoiselles Verrière , les mêmes liaisons subsisteront-elles tou-
D'ERNIERP:^ ANNKKS DK madame D'EPINAY lOi
jours, et n'est-il pas à rraiiidre qu'elles ne vous engagent à continuer les mêmes dépenses, à déranger encore vos affaires, et enfin à faire tort à vos enfants? D'abord, il est facile de penser que l'amour, s'il y en a eu, est compté en pareil cas pour bien peu de chose après une liaison de huit ou neuf années. Mais quel est l'homme sensé qui pourrait me savoir mauvais gré de l'amitié que je dois conserver pour une personne que je connais depuis longtemps, de qui je n'ai nul sujet de me plaindre, et qui vient de me donner en dernier lieu une preuve d'attachement que d'autres accorderaient bien difficilement? Qui pourrait me blâmer de chercher à me procurer quelquefois un amusement réel dans la société et les talents de deux amies en qui j"ai reconnu des qualités aimables et estimables! Non! non! ma rhère amie, je vous le répète et je vous en réitère ma parole d'honneur, je ne changerai rien au plan que je me suis fait, et si je vais nfamusiM- encore quelquefois chez mademoiselle Verrière, soyez assurée que ni vous ni mes enfants n'aurez jamais aucun sujet de vous en plaindre.
» Je ne sais si vous me saurez gré de ces aveux, mais ils m'ont coûté plus que je ne peux vous dire. C'est plutôt à mon amie qu'à ma femme que j'écris.
Vous êtes faite pour connaître plus que personne toute la force de ce mot, et je compte en tout ceci sur la discrétion que vous m'avez mis en droit d'attendre de vous. Adieu, il est trois heures, je n'en puis plus et j'ai besoin de repos. D'ici à une quinzaine, je compte pouvoir vous envoyer le tableau exact de mes affaires et de ma situation. Ménagez votre santé, ma chère amie, et mettez-vous en état de revenir promptement; j'ai besoin de votre pré- ,.sence pour bien des raisons. »
On peut aisément conjecturer que celte lettre inouïe ne produisit pas précisément sur madame d'Épinay l'effet qu'en attendait son mari, mais elle le connaissait cependant trop bien pour en être très surprise. Elle lui riposta avec indignation qu'elle n'acceptait aucune des réductions proposées , « qu'elle ne cherchait point à diminuer le mérite des sacrifices de mademoiselle Verrière, mais qu'elle pensait que M. d'Épinay trouverait toujours tant qu'il lui plairait à échanger des diamants contre des rentes, surtout à dix pour cent et sur une tête de vingt ans ' ! »
M. d'Epinay répondit à sa femme qu'il lui demandait d'attendre l'avenir pour le juger. Il lui déclarait en outre qu'elle ne devait pas compter sur plus
1. Inutile de dire que mademoiselle Verrière toucha sa jente, mais ne douna pas ses diamants.
de 1,500 livres par mois en tout et pour tout: ses mesures étaient prises si juste, qu'il avait été obligé d'emprunter à ses gens le mois précédent 54 livres pour ajoutera la somme qu'elle avait tirée sur lui. Si cette somme de 1,500 livres ne suffisait pas, on n'avait qu'à lui renvoyer son fils et Linant, qui coûteraient infiniment moins à Paris qu'à Genève.
Louise réplique avec une énergie dont elle n'est pas coutumière :
M.VDAME d'ÉPINAY A M. d'ÉPINAY.
« Vous me demandez de vous renvoyer mon fils. Je vendrai plutôt ma chemise que de le renvoyer avant moi, mais je ne la vendrai jamais pour en conserver une à mademoiselle Verrière. Je n'accepte pas de réduction et j'entends toucher la somme qui m'est due, suivant nos conventions....
» Vous donnez des fêtes à Épinay et vous ne rougissez pas d'emprunter oO livres à vos gens! L'honneur vous permet devons humilier devant vos valets et ne vous pei'met pas de rompre une partie de plaisir que mille considérations auraient dû vous empêcher de lier... »
M. d'ÉPINAY a MADAME d'ÉPINAY.
« Vous répondez très mal, ma chère amie, à la confiance que je vous ai marquée, et le ton, tantôt
dur et tantôt ironique que vous prenez dans vos dernières réponses est on ne peut plus déplacé.
» Je pourrais me dispenser de vous parler des tournures fausses ou captieuses que vous donnez à quelques articles de ma dernière lettre, mais je ne puis m'empêcher de relever l'article où vous dites que je paye 10,000 livres de rentes à mademoiselle Verrière. Il est bien vrai que je les lui dois, mais il ne l'est pas que je les lui paye. . . C'est dans le même esprit, sans doute, que vous traitez de fête un souper et un concert donnés à Épinay à la comtesse d'Houdetot, et à quelques femmes et à quelques hommes de sa connaissance et de la mienne. Si ce sont là des fêtes !
» Je compte toujours que vous abrégerez votre voyage autant qu'il vous sera possible; il est temps que vous me rameniez mon fils; il y a assez longtemps que j'ai pour vous la complaisance de m'en priver. Ce n'est pas pour vous faire de la peine que je vous le redemande ; je vous en ferais peutêtre davantage si je vous disais combien toute ma famille a été étonnée de ma condescendance ; elle sera toujours la même pour vous, malgré le ton que vous prenez avec moi, et sur lequel vous n'avez pas bien réfléchi.., »
DERNIÈRES ANNÉES DE MADAME D EPINAY Ito
La tendresse dont tous ses amis entouraient madame d'Epinay faisait heureusement diversion à ces pénibles discussions d'intérêt :
« La vie (|ue je mène ici, écrivait-elle à !\I. d'Affry, est trop douce, trop délicieuse, pour ne pas empoisonner toule celle qui ne se passera pas de même. J"ai toutes les après-dîners un cercle de sept à huit personnes ; on joue aux échecs, on cause, on politique, quelquefois un peu trop librement, selon moi ; j'en dis mon avis, et je les fais taire. M. Grimm est au comble de la joie. Vous savez son goût pour la politique. Sans lui, j'imposerais silence plus fréquemment. Tout cela se jtasse gaiement. Oh ! que je voudrais vous voir passer un mois avec nous! »
En effet, pendant les huit mois du séjour de Grimm à Genève, la vie de madame d'Epinay fut très douce; ils travaillaient ensemble à la Coi'respondance littéraire. L'esprit sérieux et l'instruction solide des Genevois plaisaient fort à Grimm. Les de Saussure, les de Luc, Charles Bonnet, Mallet», etc.,
1 P. -H. .Mallet, ué à Genève eu ll30, nommé eu 1753 professeur à Copenhague, revint à Genève eu 1758, fut nommé professeur à TAcadémie et mourut en 1807. Il a écrit une histoire du Danemark dont Grimm a rendu compte dans sa Corresponfauce lillèraire, et qui est assez esti-
tous les Tronchin et tant d'autres, formaient un groupe d'intelligences remarquables, au milieu duquel il se trouvait très au courant de toutes les nouvelles scientifiques ou littéraires qui l'intéressaient.
Voltaire luiétait également un précieux auxiliaire; il connaissait Grimm de longue date; en 1753, quand le petit prophète de Bœmishbroda parut, il écrivait à Gauffecourt, qui le lui avait envoyé : « De quoi s'avise ce bohémien-là d'avoir plus d'esprit qu'on n'en a à Paris * ? « Il trouva qu'il avait autant d'esprit de près que de loin ; il lui lisait ses tragédies, Tancrède, entre autres, à laquelle il travaillait alors, et s'accommodait assez de ses critiques.
Le patriarche était plus que jamais aux petits soins pour sa philosophe, et il ne cachait pas son bonheur quand il pouvait la posséder chez lui. Mais, depuis que nous avons quitté Voltaire, de ■graves mésaventures avaient troublé son existence et il possédait maintenant tant de domiciles qu'on ne savait où le joindre.
Au début de son séjour aux Délices, il se montra fort satisfait. Vivant dans un beau pays, sous l'aile de Tronchin, accueilli à merveille par la
mée. On lui doit encore les Histoires de Hesse,de Brunsii-ick, de Mecklemboiu-g, de la ligue hanséatique, etc, etc. Ces travaux le mirent en rapport avec les souverains de tous les petits États d'AUemague.