‹ Une femme du monde au XVIIIe siècleChapitre 24 sur 106 · DIDEROT A DUCLOS · texte numérisé non relu

DIDEROT A DUCLOS

« Gardez-vous bien de venir, car, dans la colère où vous m'avez mis , je ne sais pas si vous sor-

tiriez de chez moi. De quoi vous méiez-vous? Est-ce que vous ne sentez pas que , pour nuire à un seul homme qui ne vous a jamais rien fait, vous en allez perdre sept autres, parmi lesquels il y en a un que vous avez appelé votre ami? Je conçois que l'on puisse faire du mal même à son bienfaiteur, mais je ne saurais comprendre comment on en fait à celui à qui ou a rendu cent services ; c'est là ce qui est vraiment contre nature. Demeurez chez vous ; je conserverai au fond de mon cœur la reconnaissance que je vous dois, mais je ne puis ni ne V(Mik pins vous voir. »

Le séjour de madame d'Épinay à Genève se prolongea jusqu'au moisd'octobre 1759 ; sa santé beaucoup meilleure, le désir de revoir sa mère et sa fdle, la nécessité de surveiller ses intérêts, l'engagèrent à quitter enfin la Suisse et à rentrer à Paris, mais il ne suffisait pas de s'y décider ; cette femme de fermier général était dans une situation tellement précaire, qu'elle ne possédait même pas l'argent nécessaire à son retour. Elle écrivit à son mari, qui offrit de prendre à sa charge la moitié des frais; mais, vu l'impossibilité où il se trouvait d'envoyer de l'argent, il conseillait à Louise d'emprunter, promettant d'acquitter la dette un jour ou l'autre.

Madame d'Epinay dut se résigner et recourir

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à ses amis pour trouver les fonds nécessaires au voyage.

Elle commençait ses préparatifs de départ lorsqu'une lettre de M. d'AflVy lui annonça qu'il était nommé ministre de France à Bruxelles, Elle ressentit vivement cette nouvelle, qui la privait d'une des plus grandes joies du retour.

Grimm apprit en même temps sa nomination comme envôvé de la ville libre de Francfort à Paris. Ce fut pour madame d'Epinay un nouveau sujet d'inquiétude. Une foule de réflexions plus sinistres les unes que les autres vinrent l'obséder, elle eût voulu ne jamais quitter Genève : là seulement l'avenir lui paraissait heureux. Après une nuit dïnsomnie elle descendit prendre l'air sur sa terrasse. Grimm l'y rejoignit et lui demanda la cause de sa triste se. Elle le lui dit avec une elTusion de cœur qu'elle ne put ("onlenir.

« Ma tendre amie, répondit-il, il faut remplir sa vocation ; la vôtre ne saurait être de vivre retirée et solitaire avec moi; nous ne devons nous consacrer que les moments de repos que nos devoirs nous laissent. Le bonheur dont nous avons joui depuis six mois ne devait jamais exister; c'est im bienfait da ciel dont noas devons être reconnaissants, une époqie heureuse dans notre vie, miis nous serions coupables de nous désoler de son peu de durée, tandis que nos devoirs nous rappellent ailleurs. »

C'était là sagement penser. Mais si, dans cette occasion, Grimm donnait à madame d'Épinay la mesure de son esprit calme, pondéré, plein do bon sens, il lui donnait en même temps la mesure de sa passion pour elle. Ces arguments, d'une irréfutable logique, étaient singulièrement placés dans la bouche d'un amant.

Le départ fut fixé au mardi 5 octobre. M. de JuUy et Grimm ramenaient madame d'Epina}'. Voltaire voulut recevoir une dernière fois à sa table les amis qui le quittaient peut-être pour toujours, et, le jour même de la séparation, il les réunit tous dans un dîner d'adieu.

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