JOURNAL DE MADAME D EPINAY
« Les six joui's de ma route ont été, depuis mon départ de Genève, mes derniers moments heureux sans mélange. Le jour de mon départ fut un jour de désolation; on n'entendait dans ma maison que pleurs et que regrets. Cinq ou six personnes de ma société vinrent m accompagner jusque chez Voltaire où je dmai. 11 me marqua la plus grande peine de mon départ; il pleura en m'embrassant, mais les
pleurs d'un poète ne signifient pas toujours de la douleur. Dès que j'eus perdu de vue, et mes amis de Genève, et surtout M. Tronchin, je me crus perdue; je ne sais ce qui se passa en moi, mais il me semblait que j'étais une victime que l'on menait au supplice...
» Le dernier jour de notre route, mon mari vint au-devant*^de moi ; Jully l'aperçut le premier et nous l'annonça. Je pâlis et je pensai me trouver mal. M. Grimm me regarda et me rendit le courage ; je fis un effort sur moi-même et je reçus M. d'Épinay sans aucun trouble apparent. Il monta dans ma voiture. Jully eut l'air plus ému que moi. Après lui avoir demandé des nouvelles de ma mère, de ma fille et de tout ce qui m'intéressait, dont il ne put rien me dire parce qu'il y avait plus de huit jours qu'il ne les avait vues, il voulut me parler d'augmentations qu'il faisait dans sa maison de Paris ; mais je lui répondis que sa position ni la mienne n'exigeaient un tel soin et je le prévins que j'allais, au moins pour quelque temps, loger chez ma mère, tant pour jouir de la revoir que pour me mettre au fait de nos affaires.
))Ce début, auquel il ne s'attendait pas, l'étourdit un peu; Jully voulut se mêler de la conversation, mais, au premier mot ([ue lui dit son frère, la sueur
froide et le bégaiement' le prirent, il n'osa répliquer. Nous nous regardâmes, M. Grimm et moi, et cet essai nous prouva ce que nous avions bien prévu, c'est que jamais il n'aurait le courage d'avoir un avis à lui. M. d'Épinay, un peu remis par la victoire qu'il venait de remporter sur son frère, voulut reprendre courage et nous prouver que ses affaires étaient excellentes. Je lui l'épondis que c'était sur un tableau par écrit que je jugerais de la situation et non par des paroles en l'air.
(' -- Oui, oui, reprit M. d'Épinay, laissons cela, )\ nous aurons tout le temps d'en parler. A propos, ■> la comtesse d'Jloudetot m'a chargé de vous préve- » nir; elle est à la campagne, elle revient samedi, " elle a tous vos amis à souper, elle compte sur ' vous, il y aura de la musique, y) — « Je lui rends ') grâce , je serai très empressée de la voir , mais " je ne soupe point, je me couche à dix heures • et je ne changerai rien à mon régime. >^ — •^ <( Bon, mais vous n'êtes donc pas guérie? » — n « Pardonnez-moi , mais je ne veux pas retom- » ber malade. >■ — " Et comptez-vous vivre tou- » jours ainsi? » — .' Tant que je le croirai néces- ■' saire. »
1. Lorsque 31. de Jully éprouvait la moindre émotirin. il ftait pris d'un tégaif^ment impossible à gurraon^er.
') Nous arrivâmes à Paris le 9 octobre vers les cinq heures. En arrivant chez ma mère, je trouvai tous nos domestiques dans la cour ; dès qu'ils m'aperçurent, ils bénirent Dieu et poussèrent des cris de joie étouffés par les larmes. Mais que devins-je en voyant Pauline se précipiter dans mes bras ; à peine pus-je la reconnaître, tant elle étiit grandie et embellie. Je me débarrassai d'elle après l'avoir embrassée et je courus me jeter aux pieds de ma mère qui s'efforçait de descendre l'escalier, soutenue par mademoiselle Drinvillé et par sa femme de chambre. Elle me donna sa bénédiction, me serra dans ses bras : « 3Ion enfant, » ma chère enfant, me dit-elle en sanglotant, c'est » maintenant que je puis mourir en paix! » Je m'aperçus avec douleur qu'elle ne me voyait presque pas. Revenue dans son appartement, elle me serra de nouveau dans ses bras et me dit à l'oreille : « Mon enfant, la paix est rentrée dans » mon âme, mais elle va fuir do la tienne, les jours •' de peine et de tourment vont recommencer. » — • « Il n'ea sera pas pour moi, maman, lui " dis-je, étant près de vous et de mes enfants. »
» Ma mère ne se lassait pas d'embrasser tour ;i tour mon fils et moi.
•> Après le souper. M. ib> Jiillv. ^I. d'Épinay.
mon lils el M. Gi'inim s'en allèrent ensemble. Ils me souliailèient une bonne nuit, et M. Grimni, me serrant la main pour me donner courage, me dit qu'il enverrait le lendemain savoir de mes nouvelles. Ce mot, qui me montrait encore plus notre séparation, me brisa l'âme de nouveau et aclieva presque de détruire tout le charme de ma soirée. Je ne me sentais pas fatiguée, et j'aurais pi-éféré rester à causer toute la nuit entre ma mère, mademoiselle Drinvillé et mon enfant, plutôt que de me trouver entre mes quatre rideaux, livi'ée à mes réflexions. » Enfin, mademoiselle Drinvillé nous fit aperce- \oir que nous avions tous besoin de repos. Nous nous levâmes pour nous retirer dans nos appartements et, quoique ma mère, que je reconduisis dans le sien, fût soutenue par ses deux femmes, nous fûmes encore près d'une demi-heure à causer sur nos jambes avant de nous quitter. «
Le lendemain lui consacré aux visites de la famille et des amis. Seul, Francueil ne se présenta pas; madame d'Épinay s'étonnait à juste litre de ce manque d'égards, quand elle apprit qu'il résidait en ce moment dans sa terre avec les petites Ver rière; son mari en arrivait, lorsqu'il était venu au-devant d'elle.
Pendant les premiers jours du retour, M. d'Épinay
ne quitta pas son fils; il le menait courir les marchands, faire des visites inutiles et entin à l'Opéra dans sa petite loge '. Toutes ces nouveautés tournaient la tète du jeune homme. Heureusement pour lui, madame d'Esclavelles se plaignit de l'oubli où la tenait son petit-fils après une si longue séparation, et le père, se rendant à sa requête, laissa désormais Louis à la maison.
A peine reposée des fatigues du voyage, madame d'Épinay somma son mari de lui présenter enfin le tableau de sa situation financière. Au bout de quelques jours, Cahouet - apporta deux carrés de papier, écrits et chiffrés de la main de son maître. Toutes les sommes énoncées par à peu près, plusieurs articles ou époques restés en blanc, faisaient qu'il était impossible d'y rien comprendre; néanmoins les totaux étaient tirés avec assurance et les arrangements à venir fixés sans aucune difficulté.
1. "...Loge masquée par de? ;«tores, petit salon commodi-, entouré tout à la fois de monde et de mystère, où Lauzuu et madame de Stainville se dounaieut leurs rendez-vous. On y arrive en déshabillé. On y apporte son épagneul, son coussin et sa chaufferette. On y échappe aux importuns qui assiègent une femme avant l'heure du souper. On y reçoit le monde qu'on veut, et on y tient tout haut une conversation dont on n'interrompt le babil et les éclats qmpour regarder par le morceau de verre de son éventail. Lue partie du parterre est supprimée pour augmenter le nombre de ces petites loges, dont chacune rapporte par an 4.800 livres à la Comédie. » -
{De GoNCffURT, la Femme au xvuie siècle, p. 130.)