‹ Une femme du monde au XVIIIe siècleChapitre 40 sur 106 · Gliez Voltaire · texte numérisé non relu

Gliez Voltaire

2. On demandait à Voltaii'e des nouvelles de sa santé : « Je vais bien, répoudil-il, depuis que M. Tronchin m'a ordonné de co;(7ve le Pompiguandeux Lieures cbaque matin. »

3. Histoire de l'Empire de Russie sous l'icrrc-le-Grand. Voltaire la publia do 1751» à 1163.

chent le plus excellent naturel ; ainsi cela ne m'effraye pas. Admirez ma modération maternelle ! Je neveux pas qu'elle soit parfaite en un jour. Mon fils tourne bien, il commence à prendre de l'émulation, il a de la douceur ; il est resté bon enfant, en devenant mieux que cela ; je ne les troquerais pas tous deux pour d'autres. Voilà tout ce que je puis vous dire.

» Ma santé va un chemin de poste ; je serai bientôt trop forte. Un médecin que je rencontrai l'autre jour me proposa une saignée de précaution, tant il avait peur que je ne me portasse trop bien. Vous ne me parlez pas de votre chère femme ; nous nous brouillerons, mon ami, si vous avez de ces oublis-là : embrassez-la tendrement pour moi ; dites-lui que je la vois, que je parle souvent d'elle ; et dites-vous tous deux que je vous aime de toute mon âme, si vous aimez à dire de grandes vérités.

» Je reviens à vous, mon cher conseiller; si vous manquez la Dévideuse du cabinet de M. de Vence, vous n'êtes plus digne dans ma tête d'avoir des tableaux; et le Rembrandt qui est à côté' ? C'est un soHtaire! un escalier! une fenêtre! Un tout qu'il faut avoir. Bonjour. »

1. Le Rembrandt dont parle madame d'Épinay est au Musée du Louvre,

Quelques mois après son retour de Genève, madame d'Epinay avait placé Pauline au couvent : nous ignorons le motif de cette résolution, car elle était fort satisfaite de la direction que mademoiselle Drinvillé lui avait imprimée. Nous retrouvons l'institutrice installée de nouveau chez madame d'Epinay l'année suivante; à partir de ce moment, elle ne quitta plus son élève jusqu'à son mariage.

Il y a longtemps que nous n'avons vu apparaître mademoiselle d'Ette. Nous la retrouvons au Grandval juste au moment où Diderot y arrive. La fortune n'avait point souri à l'ancienne amie de madame d'Epinay; de chute, en chute elle s'était faite complaisante d'une vieille joueuse avec laquelle elle vivait et qui la défrayait de tout. L'adversité l'avait rendue plus méchante encore, et elle se répandait en propos perfides sur Louise et son entourage. M. d'AflVy l'apprit; il se rendit chez elle et lui signifia que , si elle voulait finir ses jours tranquille, il fallait qu'elle se déterminât à se taire. En vain voulut-elle se défendre, il avait acquis tant de preuves contre elle, et la maison où elle se trouvait était si suspecte, qu'il lui fut aisé de l'effrayer. Elle se tint pour avertie mais n'en chercha pas moins à rentrer dans la société '.

C'est dans une lettre du lo octobre à mademoi-

1. Elle mourut à Paris, le 24 mars 1783, rue Neuve-du- Lusembourrr, numéro 24.

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selle Volland que Diderot signale pour la première fois mademoiselle d'Ette au Grand val.

« A propos d'emplettes et de meubles, le baron a dit qu'il voyait la corruption de nos mœurs et le goût diminuant de la nation, jusque dans cette multitude de meubles à secrets de toute espèce. J'ai dit, moi, que je n'y voyais qu'une chose, c'est qu'on s'aimait, autant que jadis et qu'on se l'écrivait un peu davantage. \jne demoiselle d'Ette, belle autrefois comme un ange et à qui il ne reste plus que l'esprit d'un démon, a répondu que pour s'aimer bien, on était trop distrait : « Il me semble, ajouta- » t-elle., qu'il n'y a plus guère de passions fortes. ■> — C'est que, de tout temps, les hommes à pas- » sions fortes ont été rares. — Cependant, il n'y a ') qu'elles qui flonnent de grands plaisirs. — Et » de grandes peines. » Cette demoiselle d'Ette a été autrefois l'amie intime de madame d'Épinay, c'est à présent son ennemie déclarée. »

Comment mademoiselle d'Ette avait-elle pénétré chez les d'Holbach, qui recevaient les de Valory? c'est une énigme, mais le fait n'en est pas moins avéré; du reste, son apparition fut de courte durée, et la liaison intime de la baronne et de madame d'Epinay l'obligea bientôt à céder la place. Cependant sa pré-

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sence au Grandvalse signale immédiatement parles soupçons sur le séjour de Diderot à la Chevrette et par l'histoire de Pouf.

« Mais puisque je suis en train de vous écrire toutes nos minuties', il ne faut pas que j'ouhlie de vous raconter comme quoi Pouf, le fils de Thisbée, qui avait fait concevoir de lui de si grandes espérances, a jeté la division parmi nous. Thisbée est iinie élégante; Sibéli la vit et l'aima. Sibéli a été élevé à la cour des rois. D'abord, Thisbée fit la coquette, Sibéli se piqua de constance, et, au bout de trois heures, Thisbée couronna ses feux : trois heures de coquetterie pour des êtres dont la passion ne dure que quelques jours, c'est beaucoup. Je dis cela, pareo que je serais fâché qu'on prît une idée défavorable des mœurs de Thisliée. Thisbée mit au monde, autemp^ prescrit, deux jumeaux charmants; Pouf en fut un. Plusieurs grandes dames demandèrent Pouf : la dame d'Ëpinay fut préférée, et voilà Pouf installé dans son château et maître de ses oreillers et de ses coussins dont il usait peu discrètement, lorsqu'un ami de la dame regarda Pouf entre les deux yeux et prononça que, malgré

1. Diderot à iiiadciuoisrllf Voilant. Du r.raïKiva), li' 1". ne

i.pIuv nr.o.

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tout l'esprit du père et toute la gentillesse de la mère, cet enfant ne serait jamais qu'un sot. Aussitôt, la dame d'Épinay, qui ne voit que par les yeux de son ami, comme cela se pratique, se met à répéter que Pouf, malgré toute la gentillesse de sa mère et tout l'esprit de son père, ne sera jamais qu'un sot, quoiqu'elle eût dit auparavant qu'on en pouvait espérer beaucoup; et puis, elle écrit une lettre qu'elle remet à un de ses gens, avec un panier qui renferme Pouf, et Pouf, porté par le domestique, n'a pas sitôt fait quatorze lieues dans son panier qu'il est remis aux lieux de sa naissance. Avec quelles démonstrations de joie n'y est-il pas reçu? « — Ahl c'est toi, mon pauvre Pouf, mon petit ami, » et quand on l'a bien fêté, bien baisé, bien caressé, on lit la lettre de renvoi, où l'on ne trouve que faussetés, injures, détours et calomnies ; et l'on dit beaucoup de mal de la dame d'Épinay et l'on félicite Pouf de ne plus appartenir à une aussi méchante maîtresse. »

Madame d'Épinay ne se doutait pas de la gravité de ce renvoi et avait cru, en en témoignant un vif regret, arranger les choses. Pouf portait au cou un beau collier à plaque d'argent sur laquelle était gravé : « Je m'appelle Pouf et j'appartiens à madame d'Épinay. » On renvoya le collier à laChe-

di':rnieres années de .MAD.VME D'ÉPINAY ]t3

vrette avec cette ligne fort sèche. « Pouf se porte bien. » « Les politiques prévoient, écrit Diderot, que cette affaire aura des suites. » Le fond de la question était que Grirnm détestait les bêtes, « n'importe quel nom elles portent ni comme quoi elles marchent ». Cette bagatelle, exploitée par mademoiselle dEtte, jeta une certaine froideur dans les relations de la Chevrette et du Grandval , mais elle dura peu , et mademoiselle d'Ette en fut pour ses frais.

La vie relativement assez paisible de madame d'Epinay fut bientôt troublée de nouveau par de pénibles préoccupations d'argent.

M. de Silhouette avait dû quitter le contrôle général le 21 novembre 1759. Le lieutenant de police Bertin, qui le remplaça, trouva l'épargne vide et les fonds de 1760 consommés d'avance. Les besoins étaient pressants, il fallait à tout prix de l'argent.

Le contrôleur fît appel aux fermiers généraux pour un emprunt personnel et volontaire. M. d'Epinay, au lieu de représenter franchement sa détresse, souscrivit efl'rontément pour 30,000 livres dont il n'avait pas le premier sol. Acculé par une lettre pressante du contrôle général, il eut recours à sa femme, qui, n'ignorant pas ce qui se passait, avait eu la prudence de se faire appuyer par M. d'Affry auprès du ministre.

194 DERNIÈRES ANNEES DE MADAME D'EPINAY MADAME d'ÉPINAY A M. d'aFFRY.

« Grand merci, mon cher ami, de la lettre que vous m'avez envoyée pour M. Berlin? elle ne pouvait venir plus à propos. Le terme que M. d'Épinay avait demandé pour livrer ses 30,000 livres était expiré, et déjà il avait eu une lettre assez ferme de M, le contrôleur général. Enfin, il vint me trouver et me dire qu'après avoir fait l'impossible, il n'avait pu trouver que 15,000 livres; et que, puisque j^avais une lettre de vous pour le ministre, il fallait que j'y fusse avec lui pour le prier d'agréer cette somme qu'il devait toucher dans huit jours, et le tenir quitte du reste. Je lui dis que j'étais prête à le suivre et nous y fûmes. M. Berlin me reçut avec les marques du plus vif intérêt, mais il mit tant de distinction entre mon mari et moi, que j'en étais honteuse. Il nous a accordé notre demande, mais il a accompagné cette grâce d'un sermon si ferme et si imposant, sur le changement que mon mari devait apporter dans sa conduite s'il voulait rester en place, qu'en vérité je ne sais comment M. d'Épinay a pu le soutenir.

)) En sortant il me dit ; « W faut toujours que » ces gens-là prêchent, fassent le ministre; mais.

» à cela près , il nous a bien reçus , il a ac- » cordé tout de suite ce que nous demandions. — » Oui, lui dis -je , mais d'une manière bien hu- » miliante. — Bon! c'est du style. — Mais, » êtes -vous bien sûr de tenir parole dans huit » jours? — Je l'espère; un jour peut-être de plus » ou de moins. — Vous me faites trembler, vous » avez dit que vous aviez ces 13,000 livres ; à pré- » sent , vous ne devez les toucher que dans huit " ou dix jours i Si vous manquez cet engagement, » vous êtes perdu. — Bon! et M. d'Affry, vous » voyez ce que peut sa protection; au reste, je vais » faire quelques réformes d'éclat qui prouveront » comme je me sacrifie. » Tout en causant ainsi, nous arrivâmes chez moi, où nos amis nous attendaient dans l'appartement de ma mère. M. d'Épinay y entra un instant triomphant; lorsqu'il fut parti je leur contai ce qui s'était passé. En vérité, nous sommes depuis ce temps-là sur les épines. »

Madame d'Épinay n'avait pas tort d'être inquiète; son mari, après avoir emprunté à grand'peine les quinze mille livres , les avait déposées chez son notaire au lieu de les porter au trésor royal. Il était fort pressé d'aller au-devant des demoiselles Verrière qui revenaient de Chenonceaux avec Fran-

cueil, et pour ce grave motif il resta trois jours absent. Le notaire oublia d'envoyer l'argent, et le laissa saisir par les créanciers.

Madame d'Épinay dut retourner seule chez le ministre, le supplier de prendre patience encore quelques jours; il la reçut avec bonté, mais lui répéta à plusieurs reprises : « Je vous plains, madame », avec un air qui n'annonçait rien de bon.

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