VOLTAIRE A MADAME D EPINAY
Ferney, le 26 décembre 1760.
« Ma belle philosophe, je ne sais ce qui est arrivé, mais il faut que M. Bouret* fasse une bibliothèt[ue de Czars; il a retenu tous ceux que je lui avais adressés. Il y a beaucoup de mystères auxquels je ne comprends rien, celui-là est du nombre.
» Ne regrettez plus Genève, elle n'est plus digne de vous. Les mécréants se déclarent contre les spectacles. Ils trouvent bon qu'on s'enivre, qu'on se tue, qu'un de leurs bourgeois, frère du ministre Vernes, cocu de la façon d'un professeur nommé Necker^,
1. On a vu dans la lettre à M. de Lubière que M. Bouret avait renvoyé en Suisse tous les exemplaires du Czar. M. Bouret mangea, dit-on, 42 millions et mourut insolvable. Il afâcbait un luxe dont on ne peut se faire idée, et qui le poussait au point d'avoir nourri une vache avec des petits pois verts à 150 livres le litron, pour régaler dans la primeur une femme qui ne vivait que de lait. Ce fastueux financier désirait former une liaison avec mademoiselle Arnould. Il se jeta à ses genoux, elle parut inexorable; il lui jura de l'aimer toute sa vie, elle fut inflexible; il lui présenta un superbe diamant, elle sourit et lui dit, en parodiant le mot de Henri IV à Sully : « Relevez-vous, on croirait que je vous pardonne. »
2. Ce professeur, nommé Necker, n'était autre que le frère du célèbre ministre des fiuauces. L'aventure roma-
tire un coup de pistolet au galant professeur, etc., etc., etc. ; mais ils croient offenser Dieu, s'ils souffrent que leurs bourgeois jouent Polyeucte et Atlialie ; on est prêt à s'égorger à Neufchâtel. pour savoir si Dieu rôtit les damnés pendant Téternitéou pendant quelques années. Ma belle philosophe, croyez qu'il y a encore des peuples plus sots que nous.
» M. le duc de Villars a pris possession de
mes petites Délices ; j'espère qu'il ne lui arrivera pas ce qui vient d'arriver à un beau-frère de M. de la Popelinière, et à un abbé d'Héricourt, conseiller de grand'chambre, qui se sont avisés de venir mourir à Genève pour faire pièce au docteur Tronchin. L'abbé d'Héricourt est une perte, car il était prêtre et conseiller, et il n'était ni fanatique, ni fripon.
» Adieu, madame, je désespère de vous revoir, mais je vous serai toujours bien respectueusement attaché. »
VOLTAIRE A MADAME d'ÉPIXAY.
Foruey, le 19 février 1761.
« Quoique ma belle philosophe n'écrive qu'à des huguenots, cependant un bon catholique lui envoie
nosque à laquelle fait allusion Voltaire donna lieu à un procès; elle est racontée tout au long dans la correspondance de Julie de Boudeli et attribuée au ministre lui-même ; c'est une erreur.
sespetites lettres. On suppose en les lui envoyant qu'elle est très engraissée ; si cela n'est pas, elle peut passer la page 20, où Ton reprend un peu vivement l'ami Jean-Jacques d'avoir trouvé que les dames de Paris sont maigres; il ajoute qu'elles sont un peu bises; mais comme ma belle philosophe nous a paru très blanche, ello pourra lire cette page 20 sans se démonter; à l'égard des autres pages, elle en fera ce qu'elle voudra.
» On se flatte que le Père de famille a été joué, et qu'il l'a été avec succès ; ce succès est bien nécessaire et bien important ; il pourrait contribuer à mettre Diderot de l'Académie; ce serait une espèce de sauvegarde contre les fanatiques et les hypocrites de la ville et de la cour, qui blasphèment la philosophie et qui insultent à la vertu.
» Pour Jean-Jacques, ce n'est qu'un misérable qui a abandonné ses amis et qui mérite d'être abandonné de tout le monde. Il n'a dans son cœur que la vanité de se montrer dans les débris du tonneau de Diogène*, et d'ameuter les passants, pour leur
1 . Voltaire écrivait à la même époque à Damilaville. '( Qu'un Jean-Jacques, un valet de Diogène, crie du fond >' de son tonneau contre la comédie , après avoir fait '. des comédies (et même détestables); que ce polisson >' ait l'audace de m'écrire que je corromps les mœurs » de sa patrie; qu"il se donne Tair d'aimer sa patrie (q-il
faire contempler son orgueil et ses haillons ; c'est dommage, car il était né avec quelques demitalents, et il aurait eu peut-être un talent tout entier, s'il avait été docile et honnête.
» Je fais mes compliments à toute la famille, à tous les amis de ma belle philosophe, je tiens qu'elle vaut beaucoup mieux que madame de Wolmar'. Prendelle son café, ou le café, dans l'entresol? Je la supplie aussi de me dire si les jardins de la Chevrette ne sont pas plus beaux que ceux de l'Étange. Qu'elle sache, au reste, que ceux de Ferneyne sont pas sans mérite; si elle voulait faire encore un petit
» se moque de lui); qu'enfin, après avoir changé trois » fois de religion, ce misérable fasse une brigue avec des » prêtres sociniens de la ville de Genève pour empêcher le » le peu de Genevois qui ont des talents de venir les exer- » cer dans ma maison, laqueUe n'est pas dans le territoire » de Genève : tous ces traits rassemblés forment le portrait » du fou le plus méprisable que j'aie connu...
» Vous me trouverez un peu de mauvaise humeur, mais » comment voulez-vous que je ne sois pas outré? Je bâtis » un joli théâtre à Feruey, et il se trouve un Jean-Jacques, » dans un village de France, qui se ligue avec deux co- » quins, prêtres calvinistes, pour empêcher un bon acteur » de jouer chez moi. Jean-Jacques prétend qu'il ne con- » vient pas à la dignité d'uu horloger de Genève de jouer » Cinna chez moi, avec mademoiselle Corneille. Le polisson ! » le polisson! S'il vient au pays, je le ferai mettre dans un » tonneau, avec la moitié d'un manteau sur son vilain petit » corps à bonnes fortunes.
» Pardonnez à ma colère, monsieur, vous qui n'aimez » point les enthousiastes hypocrites. >>