‹ Une femme du monde au XVIIIe siècleChapitre 44 sur 106 · Voir la Souvelle Iléloïse · texte numérisé non relu

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voyage dans le pays, non de Vaud, mais de Gex, on lui donnerait un petit chapitre tous les matins en prenant le chocolat, ou du chocolat. Je prie le prophète de me prophétiser quelque chose de bon sur le Père de famille. Mille respects, et si la belle philosophe est paresseuse, mille injures. »

Toute la coterie de la cour détestait les encyclopédistes et l'on savait d'avance qu'elle ferait opposition au drame de Diderot. La représentation du Père de Famille était un grand événement, non seulement pour le petit cercle dont nous nous occupons, mais pour tout le public parisien. Les amis de l'auteur connaissaient la pièce et la portaient aux nues, Diderot seul avait peur.

Un drame était, à bette époque, un spectacle absolument nouveau; le public, habitué aux tragédies en vers, où fîgm*aient toujours des princes et des rois, pouvait accueillir fort mal une pièce dramatique écrite en prose et dont les héros étaient tout simplement choisis dans la bourgeoisie ; on rompait ainsi avec toutes les traditions. Malgré ces difficultés, les comédiens du Théâtre-Français s'emparèrent delà pièce, qui avait été déjà jouée à Lyon et imprimée, ils la coupèrent, l'arrangèrent sans l'assentiment de Diderot, qui n'assista qu'aux deux dernières répétitions. Enfin le drame fut joué. Une cabale formidable était organisée, on comprend l'émotion des amis de l'auteur; heureusement le sentiment général, favorable à

la pièce, écrasa la cabale et le Père de famille remporta un éclatant succès'.

Diderot, impressionnable et nerveux comme il l'était, ne put se décider à assister aux premières représentations, mais enfin, entraîné par ses amis, il se rendit à la troisième. Ils revinrent tous ensemble souper chez madame d'Epinay et la conversation ne roula que sur la pièce. On se pâma d'étonnement sur la vérité et le naturel de l'ameublement du salon et de l'appartement, car il était admis désormais que tout ce qui se rapportait au Pèi^e de famille devait être un chef-d'œuvre de naturel. Madame d'Epinay admirait comme les autres, mais elle ne trouvait pas les acteurs à la hauteur du décor et critiquait leur débit ampoulé et déclamatoire, leur jeu dénué d'aisance et de souplesse. « Il est plus facile , répondit Grimm avec raison, de changer un décor que de modifier en un jour les allures d'un théâtre comme la Comédie- Française et les habitudes traditionnelles qui durent depuis un siècle. » Enfin on tomba d'accord pour déclarer que la force du drame, la nouveauté

1. Il ne faut pas oublier que cette pièce est le point de départ du drame moderne, c'est son principal titre à nos yeux, et son succès en dehors de cela nous semble bien exagéré. Le style est ampoulé , la sensibilité forcée , la situation dramatique repose sur >ui quiproquo qu'on peut faire cesser ou prononçant un si.'ul mot. La Harpe reproche à Diderot, avec justesse, de transformer tous ses personnages en lui-même : « Tous, dit-il, ont son esprit et son style hoiùmes, femmes, valets, tous sont philosophes. Ce n'est pas d'un poJtc drama!i([ui'. »

du sujet et la vérité des sentiments triompheraient des défauts de l'exécution ; ce qui eut lieu en effet. Peu de temps après la représentation du Père de famille, madame d'Epina\- eut le chagrin de voir partir un de ses plus intimes amis, le marquis de Croismare.

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