MADAME D EPINAY A M. D AFFRY
«... J'ai et;'' interrompue par le marquis de Croismare, qui est venu, les larmes aux yeux, prendre coneé de moi. Il a reçu des nouvelles de son fils et de sa belle-fille, qui sont tous deux établis dans la terre du marquis '. Sa belle-fille a la petite vérole, elle est très mal, son fils est au désespoir: il vole à son secours.
» Saint-Lambert est de retour ; il ne nous dédommagera pas du départ du marquis, cependant il vient nous voir assez assidûment ; il est aussi de nos dîners une fois la semaine chez le baron, et là,
1. Le château de Lasson est situé dans le canton de Ci'euUy, arrondissement de Caen ; il appartient actuellement au marquis de Montalembert, qui a bien voulu nous donner l'autorisation de le visiter en détail. Tout est conservé avec un soin minutieux et qui devrait servir de modèle à tous les héritiers de propriétés ou de mobiliers historiques. La collection de tableaux est fort intéressante : elle contient trois portraits du marquis de Croismare. Le parc et les ombrages sont superbes, ils rappellent les parcs anglais.
dans le nombre, il est beaucoup mieux; il a besoin d'être excité pour briller. Diderot est le génie créateur, il secoue son flambeau sur nos têtes, et cela rend ce que cela peut, suivant sur qui tombent les étincelles. Mais, toujours, nous en tirons parti pour nos soirées de confiance , soit en éloges, ou en critique lorsque nous sommes réunis, Diderot, le marquis, Grimm et moi... »
» Je reçois à Tinstant votre lettre par votre courrier extraordinaire, mon cher tuteur; il repart demain de si grand matin que je rie réponds que deux mots à toutes vos questions. Oui, mon tuteur, je suis heureuse, et très heureuse, autant qu'il est possible de l'être dans ma position. Ma mère et mes enfants se portent à merveille. Linant est plus nul et plus insupportable que jamais. M. Grimm est très content de sa nouvelle carrière. Il a très bien réussi auprès du ministre, sa besogne lui plaît et l'occupe sans l'excéder. Si l'on en excepte un jour par semaine qu'il passe à la cour, nous menons la même vie et nous le voyons autant qu'avant mon voyage... »
Eu dehors de ses occupations oflicielles, Grimm entretenait une correspondance suivie avec Malle t de Genève, et, comme ils avaient tous les deux la passiou delà politique, ils se tenaient mutuellement
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au courant de tout ce qui se passait. Mallet envoyait à plusieurs petites Cours d'Allemagne un journal politique dans le genre des Annales de Linguet et il s'était vanté auprès de son ami de lui faire représenter à Paris, une fois la paix faite, plusieurs de ces Cours,
M. d'AfTry était préoccupé de cette correspondance, et il écrivit dans ce sens à sa pupille qui répondit simplement que Mallet avait entamé pour Grimm deux affaires avantageuses, et que, sauf avis contraire de M. d'Affry, il lui semblait qu'il n'y avait pas d'inconvénient à le laisser agir. Courrier par courrier, Grimm reçut ces quatre lignes.
M. DAFFRY A GIlISIM.
« Gardez-vous d'écrire davantage à Genève, sous quelque prétexte que ce soit. Empêchez madame d'Épinay d'y écrire une seule ligne, cet avis est important; brûlez ce billet et ne m'écrivez absolument que par mes courriers. »
M. d'Affry n'était que trop bien informé, la correspondance de Grimm avec Mallet venait d'être interceptée à la poste et interprétée de la façon la plus fâcheuse. Voici un extrait delà lettre qui avait donné l'éveil et fait saisir les autres.
DERNIÈRES ANNÉES DE MADAME DÉPINAY 2(9 GRIilM A MALLET.
« C'est comme cela que vous travaillez à ma fortune et que vous faites ma cour aux princes et souverains, vos amis? Et moi, qui donnais là dedans, comme un nigaud que je suis, tout prêt à ci'oire que je vous avais écrit des choses sublimes, capables d'exciter une telle reconnaissance, qu'elles me vaudraient au moins cent millions de rente! Vous craignez peut-être que je n'aie plus le temps de vous écrire ces lettres qui vous font tant de plaisir, lorsque je serai liaut et puissant seigneur de votre façon: tranquillisez-vous, la reconnaissance fera plus pour moi que toutes les fortunes diplomatiques, politiques, hétéroclites, dont, en conscience , je ne me soucie guère. Je recommande à vos prières le capitaine Tempesta qui a fait une marche diablement savante pour parvenir à se faire prendre ses six pauvres petites pièces de canon.... »
Cette plaisanterie concernait le comte de Broglie dont l'imprudence entraîna le mauvais succès de la campagne *. La lettre fut interceptée à la poste,
1. « Le comte de Broglie a de l'esprit; sa petite taille, son » air crété, sa facilité à se mettre eu colère, le reudeut » piquant pour les femmes qui aimeut à le tourmenter; il » en a quelques-unes pour amies, et pas un homme, à 1 "excep-
et Grimm reçut immédiatement l'avis officieux de se démettre de ses fonctions de chargé d'affaires de la ville de Francfort. Voici un extrait de la conversation de Grimm et de madame d'Epinay*.
« Toute notre correspondance a été arrêtée, me dit Grimm; je passe pour espion, pour traître, il
tioa d'un ou deux, qui cependant le voyent tel qu'il est. Une chose fort singulière, c'est qu'avec beaucoup d'intelligence et de la valeur, et élevé, ainsi que son frère, dans les armes, il n'a jamais pu acquérir les grandes parties du talent mililaire. » [Besenval, t. II, p. 98.) — « M. le > comte de Broglie a voulu déuigrer les opérations de M. le comte d'Estaing. « Oui, lui a dit le roi, il a eu tort en effet de me conserver mes vaisseaux et leurs équipages qu'il me ramène en bon état, et vous qui n'avez fait que paraître en Alsace, vous m'avez fait déserter plus de vingt mille hommes. » On sait combien M. le comte de Broglie, bien différent du maréchal, son frère, d'ailleurs brave mililaire et négociateur adroit, est peu aimé à cause i) de sou extrême dureté et de ses emportements. » (3 janvier 1780. {Corresp. secrète.)
l. Ces pages sont entièrement écrites de la main de madame d'Épinay dans les fragments de son Journal, que nous avous sous les yeux. Nulle trace de cette aventure n'existe aux Affaires étrangères, mais nous avons trouvé dans les papiers Bethmann, deux lettres de M. Bethmann à M. Heuneuberg qui ne laissent pas le moindre doute sur la disgrâce en elle-même et sur sa date. Voici ces lettres :
Bordeaux, 21 février 1701.
« Je me réfère à mes diverses lettres, mon cher monsieur, » et j'apprends dans ce moment, par mes lettres de Franc- » fort, que M. Grimm a écrit au magistrat qu'un cas imprévu » et malheureux l'empêchait de pouvoir, à l'avenir, lui rendre » service et se charger des affaires de la ville. Je vous avoue » que cette nouvelle m'a terriblement surpris, et je ne peux » pas comprendre quelle peut en être la raison; si vous la
est démontré que je le suis, sans cependant être plus coupable que vous. — Grand Dieu! m'écriai-je, je l'avais pressenti, mais vous avez des témoins de votre innocence; Mallet lui-même ne vous refusera pas son témoignage. — Eh! que dira-t-il, je n'en jouerai pas moins un rôle déshonorant aux yeux de ceux qui ne liront pas notre correspondance depuis la première ligne jusqu'à la dernière. — II faut la faire imprimer. — Gela m'est interdit, elle est semée de plaisanteries contre le comte de Broglie ; c'est lui qui a fait arrêter nos lettres, il est implacable et veut que je sois puni. »
La situation était grave ; le duc d'Orléans se montra d'abord favorable et intercéda chaudement pour son secrétaire, mais un refroidissement subit, dû probablement à l'intervention du maréchal de Broglie et de son frère, s'opéra dans sa manière d'être. Il répondit à Grimm dans une seconde
» savez et que, sans iudiscrétion, vous puissiez me la dire, » je vous en aurai do l'obligation. »
Bordeaux, 3 mars 1761.
« La conduite de la ville de Hambourg me navre le cœur; » je vais écrire encore ce jour à un ami, aflu qu'il fasse » sentir le pn'judice qu'elle s'attire, et qui rejaillit sur notre » port en même temps; je crains que M. de Clioiseul tra- » vaille mal et de travers, je connais l'homme et son génie » capricieux et hautain; on me mande de Francfort qu'on » recommande beaucoup un M. Linan, jadis maître (rbètel, » pour remplacer M. (irimui, mais on souhaiterait monsieur » votre frère. Le maréchal de Broglie s'intéresse pour » M. Linan que personne ne connaît, et la ville ne peut pas » confier ses intérêts si légèrement. »
Diifrevue. « Tout ce que j'ai pu faire s'est réduit à .YÔiis laisser maître de rester en France, et c'est beaucoup. Ce n'est pas ma faute, si vous m'avez donné une mauvaise cause à défendre. Je crois que vous ferez bien de laisser assoupir tout ceci avant de reparaître à la cour. »
Peu à peu le bruit se calma et l'affaire fut oubliée. Mais au premier moment le public prit parti contre Grimm. C'est à cette aventure que fait allusion Diderot ; son ami avait évidemment gardé le secret le plus absolu sur la cause de sa démission :
u Nous avons eu, Grimm et moi, lundi matin, une grande conversation ; je ne vois goutte au fond de son âme, mais je ne sau?'ais la soupçonner. C'est\ depuis deux ans, toujours à son avantage que les c/toses obscures se sont édaircies. Sa conduite ressemble comme deux gouttes d'eau à celle de Gi-andisson dans les premiers volumes; il sent bien qu'il a contre lui les apparences et le jugement des indifférents, dont il ne se soucie guère. Au reste il dit que si nous allons jamais à Rome, il m'expli- .quera le mystère de sa conduite devant le Panthéon. »
La correspondance de madame d'Epinay avait beaucoup souffert des préoccupations que lui causèrent ces divers incidents; dès que le calme fut un
peu rentré dans les esprits, elle s'empressa de s'excuser auprès de Voltaire de son long silence.
MADVMK D EPINAY A VOLTAIRK.
« Je vois mon clicr pliilosophe, que je serais dupe d'une fausse honte, et parce que j'ai fait la sottise de passer mon temps à pi'ésider à des fades et ennuyeuses affaires, au lieu de me donner le Itien de vous écrire, ce n'est point du tout une raison pour n'oser réclamer votre indulgence et votre amitié pour moi; pendant tout ce temps, j'entendais publier vos bienfaits envers mademoiselle Corneille', et je leur disais : « Est-ce bien vrai
1. La petite-nièce de Corneille arriva chez Voltaire ii la lia (le 1700; elle avait à peine dix-sejit ans. Voltaire s'occupa ih^ poii rducatiou avec un soin minutieux et passionné tout à la fois, car il ne faisait rien à demi. << Elle est très bien servie, » écrit Voltaire, on lui a assigné une femme de chambre » qui est enchantée d'être auprès d'elle; elle est aimée de « tous les domestiques, chacun se dispute l'honneur de » faire ses petites volontés , et assurément ses volontés ne » sont pas difliciles.... Le premier soin doit être de lui faire » écrire sa langue avec simidicité et avec noblesse. Nous " la faisons écrire tous les jours : elle m'envoie un petit billi-t '> et je le corrige; elle me rend compte de ses heclures; il » n'est pas encore temps de lui donner des maîtres : elle, » n'en aura point d'autics (]nt' ma nièce et moi. Nous ne lui » laissons passer ni mauvais terme, ni prononciation vi- » cieuse: l'usiige amène tout. Nous n'ouidious pas les ])eUts » ouvrages à la main. Il y a des heures pour la Irctiire, des
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qu'un philosophe, une engeance maudite, un homme de sac et de corde enfin, fasse une semblable action aux yeux des dévots? » Ils resteront les bras croisés vis-à-vis un si bel exemple ! Ces gens-là ne rougissent point, ils s'humilient sous les affronts, ils suivent l'Évangile à la lettre , et lorsqu'on leur donne de tels soufflets, ils tendent fort bien l'autre joue sans s'émouvoir.
» Tandis que vous êtes en train de bien faire, ne célébrez-vous pas l'heureuse arrivée du petit nouveau-né, le fils du grand Pompignan. Cet événement mérite bien d'être chanté, et vous devez cette marque d'attention à l'amitié qui vous unit avec le chef de cette illustre famille.
» On veut ici que Luc' ait fait la paix avec la reine de Hongrie, nous exceptés; il y a vingt lettres de Leipsick qui le disent : nous le méritons bien.
))Vous a-t-on parlé d'un livre de M. de Mirabeau, intitulé Théorie de Vimpùt-1 C'est un orage, tout y est confondu, obscur; et puis des traits de lumière qui éblouissent, qui renversent, des calculs
» heures pour les tapisseries de petit point. Je ne dois » point omettre que je la conduis moi-même à la messe » de paroisse. » Ce dernier trait est curieux.