Duclos
juger de cet ouvrage, et il est bon qu'il ait la sanction de l'Académie, à laquelle il sera dédié. »
Il n'était pas difficile à madame d'Épinay de s'acquitter de la commission, car Saurin était de plus en plus empressé auprès d'elle.
« Madame d'Épinay, écrit Diderot, a eu un accès de migraine dont elle a pensé périr. J'allai la voir le lendemain. Nous passâmes la soirée tête à tête. La sévérité des principes de son ami (Grimm) se perd; il distingue deux justices, une à l'usage des souverains. Je vois tout cela comme elle, cependant je l'excuse tant que je puis. A chaque reproche, j'ajoute en refrain : Mais il est jeune, mais il est fidèle, mais vous l'aimez, et puis elle rit. Nous en étions là lorsque Saurin entra. Comme il était réservé! comme il était froid! comme il était révérencieux! et comme, un moment après, il était violent,, emporté, bourru, impoli! Il est plus clair que le jour qu'il en est tombé amoureux. Ce n'est pas là son allure ordinaire.... »
Et quelques jours après. « Je suis arrivé à la Chevrette au moment où Saurin partait pour aller à Montigny chez M. Trudaine; nous en avons reçu deux lettres charmantes, moitié vers et moitié prose.
Il y en a une, la dernière, où sous prétexte de me donner des conseils sur le danger qu'il y a à regarder de trop près de grands yeux noirs, il fait une déclaration très line à madame d'Épinay. Cela l'a rendue d'abord un peu soucieuse. Son souci a fait le sujet d'une de nos conversations ; et de plusieurs excellents propos qu'elle m'a tenus, je n'en ai retenu qu'un. Je lui disais qu'on s'exposait à un ridicule quand on refusait des avances qu'on pouvait nier et qui n'avaient point été faites ; elle me répondit qu'il valait mieux s'exposer à un ridicule que de compromettre le bonheur d'un honnête homme. »
Cette lettre est importante, elle marque le changement qui s'est produit dans l'esprit et dans le cœur de madame d'Épinay. Ce n'est plus la Louise légère et coquette que nous avons connue et qui se serait fort amusée jadis de la passion qu'elle inspirait à Saurin, elle vo!t plus loin et arrête court l'imprudent sur la pente oii il va s'engager. 11 était véritablement épris; elle sut le ramener doucement à des sentiments plus honnêtes et il demeura son ami. N'est-il pas intéressant de constater par un témoignage étranger la réforme que madame d'Epinay s'ellbrçait d'apporter dans sa vie?
Ses assiduités ayant été repoussées très nettement, Saurin ne se montra pas inconsolable ; il épousa en
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juillet 1761 une femme jeune, jolie et spirituelle'. Louise, qui portait à son ancien adorateur un véritable intérêt, vit ce mariage avec regret ; elle redoutait la différence d'âge qui existait entre les deux époux : Saurin était sexagénaire ; avec son caractère vif, parfois même un peu brutal , on pouvait craindre qu'il ne fût jnloux. Cela n'arriva pas. Il disait souvent : « Je n'ai connu le bonheur que depuis mon mariage. »
Ses amis ne partageaient point cette opinion, mais foi't heureusement ils avaient eu le bon esprit de ne pas lui communiquer leurs impressions; les médisances ne manquaient pas dans la petite coterie :
<( Madame d'Épinay est à Paris, écril Diderot' à mademoiselle Voliand. J'ai soupe hier au soir avec elle, Grimm et l'ami Saurin, qui avait de la gaieté et de l'embonpoint. Cependant l'histoire de sa chère moitié est publique. 11 n'est question que de l'enfant.
1. Ello avait été fiaucét' à .Marmoulcl lorsqu'il lui uii.s u la Bastille. Pendant qu'il était eu prison il reçut par l'intermédiaire de jM. de Sartiues une lettre d'elle. Mademoiselle S. prenait la part la plus touchante à son malheur et l'assurait que ses sentiments pour lui n'en étaient que plus vifs. Marmontel répondit que la grande leçon qu'il rocovait de son malheur était de no jamais associer personne aux dangers imprévus auxquels l'exposait sa profession d'homme de lettres ; que sa situation serait terrible s'il avait derrière lui une femme et des enfants. Mademoiselle S. fut plus piquée qu'afiligée de la réponse et peu après elle s'en consola en épousant Saurin.