‹ Une femme du monde au XVIIIe siècleChapitre 49 sur 106 · Paris, 7 octobre ITilI · texte numérisé non relu

Paris, 7 octobre ITilI

Le prol)lème, c'est de savoir si on lui en fera confidence ou non. »

Ce petit commentaire est assez clair et rend fort plaisante cette lettre de Voltaire.

AOLTAIRE A MADAME d'ÉPINAY.

24 auguste 1761.

(( Ma belle philosophe, je ne suis pas comme vous, je suis très aise que frère Saurin soit marié ; il fera de bons cacouacs\ nous en avons besoin; c'est aux philosophes qu'il appartient de faire des enfants. Si je me mariais, je prierais frère Saurin de faire des enfants à ma femme

» Je voudrais bien , madame, vous voir avec vos sabots, je vous montrerais les miens ; vous me diriez s'ils sont du bon faiseur, j'en ai réellement à Ferney. J'ai cédé les Délices au duc de Villars , qui a

1. Les cacoiiacs étaient le titre d'un libelle contre les philosophes par l'avocat Moreau. Voici l'explication que Diderot donne de ce mot à mademoiselle Vollaud. « Les cacouacs? n c'est ainsi qu'on appelait l'hiver passé tous ceux qui » appréciaient les principes de la morale au taux de la raison, » qui remarquaient les sottises du gouvernement et qui s'en » expliquaient librement... Tout cela compris, vous compreu- » drez encore que je suis cacouac en diable, que vous l'êtes » un peu, et votre sœur aussi, et qu'il n'y a guère de hou » esprit et d'hounète houiuie qui ne soit plus ou moins de » la clique. »

toujours des souliers fort mignons ; mais malheureusement il n a point de jambes et il est venu prier Tronchin de lui en donner »

Quand madame d'Épinay parlait à Voltaire de ses sabots, elle lui disait vrai. Installée à la Chevrette depuis la disgrâce de Grimm, elle la quittait le moins possible, et s'y intéressait aux moindres détails , car la nécessité de restreindre ses dépenses l'obligeait à s'en occuper. Diderot s'amusait volontiers, lorsqu'il était chez elle, à partager ses soins de ménagère ; il l'accompagnait au jardin potager, dans la basse-cour, et ne dédaignait pas non plus la cueillette des fruits dans le verger. Un jour, dans une de leurs excursions matinales, ils découvrent dans un angle de la basse-cour une petite cabane récemment construite ; madame d'Épinay s'informe et apprend que cette demeure est destinée à un solitaire arrivé le matin même; aussitôt ils vont le visiter et Diderot écrit en rentrant à mademoiselle Volland.

(( Ce cénobite est un personnage très heureux qui s'est établi dans un coin de la basse-cour. Il boit, il maniïe, il s'ençrraisse à vue d'œil; il sort peu, je ne saurais vous dire s'il réflécliit beaucoup. Je le crois de la secte d'Épicure. Sa gaieté, au sortir de sa cellule, me donne la meilleure opinion de l'emploi qu'il y fait de son temps. Nous l'allons visi-

ter deux fois par jour, je vous assure qu'il ne se soucie point de nous. Quand il était très jeune il n'avait point de nom, je l'ai appelé Antoine ou dom Antonio. C'est la fermière qui a soin de son entretien et de sa nourriture; il n'est pas difficile, ce n'est pas qu'il ne gronde souvent, mais c'est moins d'humeur que par un tour de caractère qui lui est propre. Si le reste de son histoire vous intéresse je m'en instruirai; je suis peu curieux, je jouis des gens sans m'informer qui ils sont ni d"où ils viennent. »

Peu de jours après Diderot retournait à Paris et écrivait de nouveau.

« Je m'étais presque engagé d'aller retrouver à la Chevrette, mes pigeons, mes oies, mes poulets, mes canetons et le cher cénobite. C'est une partie remise. Je viens de recevoir de Grimm un billet qui blesse mon âme trop délicate. Je me suis engagé à lui faire quelques lignes sur les tableaux exposés au salon; il m'écrit que si cela n'est pas prêt demain, il est inutile que j'achève. Je serai vengé de cette espèce de dureté, et je la serai comme il me convient. J'ai travaillé hier toute la journée^ aujourd'hui tout le jour. Je passerai la nuit et toute la journée de

demain, et, à neuf heures, il recevra un volume d'écritures.

Il tint parole : le volume d'écritures fut expédié le surlendemain à Grimm, qui en demeura « stupéfait d'admiration ». Ce volume était la première partie des fameux Salons qui certainement forment une des œuvres les plus attrayantes de Diderot ; Grimm accom-Lit chez son ami ; la chaleur et la sincérité de ses éloges mirent un baume sur la plaie du philosophe, qui oublia la légère blessure faite à son âme ti'op délicate K

Les Salous de Diderot - ont exercé une grande influence sur le goiit artistique de ses contemporains. Il est le premier qui ait senti les beautés des toiles de Greuze, de Chardin, de Fi-agonard. On n'appréciait alors que les peintres flamands, hollandais ou italiens; l'école française n'occupait aucune place dans les cabinets des amateurs. M. de Jully fut également le premier qui eut l'idée de rassembler une collection de tableaux français et, sans Diderot, il ne l'eût peut-être jamais eue,'

1. Nous remarquerons eu passant combien Diderot était facile à blesser, mais avec quelle facilité il oubliait l'oCfense et combien il fallait peu de chose pour ramener à soi ce cmur si bon et si chaud! A l'esceplion de Rousseau et de Falconet, jamais Diderot ne s'est brouillé avec personne. Il écrivit même cette phrase charmante, lorsque Rousseau traversa Paris en llGu : « J'ai l'aison de rendre l'entrée de mon cœur » difficile, car ou ne peut en sortir sans le déchirer. »

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