Les Salons parurent d'abord dans la Correspondance
Mais revenons au cénobite; mademoiselle Volland, intriguée par ce mystérieux personnage, pressa Diderot de questions. Il fallut bien avouer que l'intéressant solitaire n'était autre qu'un porc à l'engrais. L'anecdote peut sembler puérile, au premier coup d'oeil ; mais elle peint un caractère ! C'est au moment 011 Diderot écrit les pages éloquentes des Salons, au moment où il donne l'essor le plus élevé à son imagination poétique et à sa passion pour les arts, qu^il prend un plaisir enfantin à faire deviner cette naïve énigme à son amie et qu'il se complaît chaque matin à visiter les poules et les pigeons de la Chevrette !
littéraire, puis en 1796 on publia lo Salon de 17613 avec un Essai sur la peinture, outîu des fragments de celui de 1767 parurent dans une édition des œuvres complètes faites par Naigeou. Ils furent publiés en entier pour la première fois dans l'édition Brière, 1821 et 1822. Voici comment madame Necker les appréciait : « J'espère que JI. Diderot aura ma ré- » pouse à une lettre charmante qu'il a eu riionuèteté de m'é- » crire. Je suis enchantée de ses Salons. Je n'avais jamais » vu dans les tableaux que des couleurs plates et inaui- » mées; son imagination leur a donné pour moi du relief et ') de la vie ; c'est presque un nouveau sens que je dois à son » génie. » (M™c Neckeh, Mélanges, t. I, p. 241.)
YIII
DesLitutiou de M. d Épiuav. — Téiuoignaf^es daffectiou que reçoit madame d'Épi nay. — Elle s'installe au faubourg Monceau. — Le mariage du déserteur. — Rencontre avec M. de Maupeou. — Voltaire et les Corneille. — Les fêtes de madame Denis. — L'été à la Chevrette. — Suard et madame d'Holbach. — Rupture entre madame d'Êpinay elles d'Holbach. — Mariage de M. de Jally. — Voyage au Bourgneuf. — Installation à la Briclie. — Grimm est menacé de perdre la vue.
n janvier 1162.
« Les muses et les arts pleurent la disgrâce de deux de leurs illustres protecteurs : MM. le Riche de la Poupelinièrc ' et La Live d'Épinay viennent d'être
1. Alexaudre-Jean-Josepli Le Riche de la Popeliuière, (1692-1702), tinancier, bel esprit du xviu" siècle, s'est rendu célèbre par l'emploi qu'il fit de sa fortune eu protégeant les
rayés de la liste des Plutus de France. La gloire les dédommagera de cette disgrâce, leurs noms plus durables seront à. jamais écrits dans les fastes du Parnasse. Le premier encourageait les artistes et les gens de lettres, et possédait lui-même des talents précieux .... Le second tient sa maison ouverte à toute l'Encyclopédie : c'est un lycée, un portique, une académie. Sa digne épouse a vu longtemps enchaîné a ses pieds le sauvage citoyen de Genève, et tandis que son mari verse ses richesses dans le sein du mérite indigent, elle l'anime de ses regards, elle enflamme le génie et lui fait enfanter des chefs-d'œuvre. »
C'est en ces termes pompeux que le chroniqueur de l'époque raconte l'événement qui ruinait complètement M. d'Epinay. A la fin, le contrôleur général avait dû céder devant ropinion publique, outragée par de scandaleuses dilapidations.
Déjà six mois auparavant les affaires de M. d'Épi-
leltres et les arts. « La maison de la Popeliniére, dit Grimm, » était le réceptacle d'une foule de gens de tous les états, tirés » indistinctement de la bonne et de la mauvaise compagnie. » Gens de lu cour, gens du monde, gens de lettres, artistes, » étrangers, acteurs, actrices, tilles de joie, tout y était ras- » semblé. Ou appelait sa maison une ménagerie, et le maître, » le sultan. » 11 avait épousé la comédienne Mimi Dancourt, dont il se sépara à la suite de la célèbre aventure avec le duc de Richelieu.
nay étaient dans un tel désordre que la faillite paraissait imminente ; il avait près de 700,000 livres de dettes. Sa famille parvint à le sauver, grâce à l'appui de M. de la Borde, banquier de la cour, mais on lui imposa d'abandonner ses revenus à ses créanciers', et de se contenter d'une simple pension alimentaire de 10,000 francs par an.
En dépit des nombreux avertissements, qui lui avaient été donnés, M. d'Épinay ne s'était jamais cru sérieusement menacé ; sa destitution le surprit en pleine tranquillité d'esprit. Le jour où elle lui fut signifiée, après avoir erré comme un fou, il rentra chez lui à minuit et courut réveiller sa femme pour lui apprendre la fatale nouvelle ; il resta chez elle jusqu'au malin, sans énergie, sans courage, ne sachant que gémir et verser des larmes.
Calme et courageuse en apprenant le coup qui la frappait, madame d'Epinay ne se préoccupa que de l'émotion qu'allait éprouver sa mère. Mais, malgré son âge et ses infirmités, madame d'Esclavelles témoigna une élévation de sentiments que sa fille nous retrace dans une page éloquente.
1. Aussitôt après avoir dooué sa signature, d'Épioay s'en fut chez ses fermiers toucher tout ce qui était échu, aflu de mettre cette somme à part à sa dispositiou. Il se fit payer d'avauce par ceux qui ne lui devaient rien, ot fut prendre ti)utes sortes de marchandises à crédit, dont il augmenta ensuite la liste de ses dettes, eu antidatant l'époque de ces fou rhi turcs
MADAME D EPIXAY A M. D AFFRY.
« Eh bien, mon tuteur, voilà donc cette catastroplie si longtemps prévue, si inutilement prédite, la Toilà donc arrivée ! Quel effet pensez-vous qu'ait produit sur votre pupille la nuit du 31 ? Se réveiller sans fortune et sans état est une situation qui peut bien, je pense, causer quelque émotion. Je puis vous assurer avec vérité que cet événement n'a pas altéré un instant ma tranquillité
» J'en redoutais l'effet pour ma mère; je suis descendue chez elle de bonne heure, pour la préparer à cette nouvelle avec tous les ménagements qu'exige la faiblesse de son âge. Sa fermeté m'a étonnée. Il est en effet fort étrange qu'une femme qui a passé sa vie dans l'asservissement des puériles conventions de la société, qui était esclave de tous les préjugés, retrouve à la fin de ses jours un nerf et un courage dont très peu d'àmes sont capables. Je commençai par lui montrer beaucoup d'ihquiétudes sur l'état des affaires de mon mari, et j'appuyai sur le malheur dont il était pour mes enfants d'être élevés dans un état d'opulence qu'ils ne pourraient pas soutenir. J'osai dire alors ce que je pensais depuis longtemps, c'est qu'il était à désirer pour
eux que leur père perdît sa place. Elle me parut
si bien dans les mêmes idées que je n'hésitai pas
plus longtemps à lui dire que le moment était arrivé.
» Cette tendre mère fit un mouvement pour se lever
et venir m'embrasser, mais elle ne le put ; j'allai me
précipiter à ses pieds que j'embrassai; elle me serra
de ses deux mains tremblantes et garda un instant le
silence, puis m'engageant à me relever : « Eh bien,
» mon enfant, me dit-elle, j'ai vu la fortune, même
» entre mes mains, faire tant de mauvaises choses et
» si peu de bonnes, que si je pouvais espérer que cet
» événement rendît sage d'Épinay, et le fît revenir
» de ses égarements, j'abandonnerais sans peine le
» peu de fortune qui me reste. 0 mon Dieu, con-
» tinua-t-elle, en élevant ses mains et ses yeux vers
» le ciel, mon cœur est préparé, maintenant que
» ma force s'est affaiblie, ne m'abandonnez pas et
» ne me rejetiez pas dans ma vieillesse, portez un
» rayon de votre lumière dans le cœur du pécheur,
» qu'il puisse se convertir et mettre à profit votre
» grâce. »
» C'était mon projet, de laisser ignorera mes enfants cet événement pendant quelques jours encore, mais le hasard me força dans la môme matinée à parler devant eux et à les instruire. Mon fils parut peu touché de cet événement, mais comme son
père fondait en larmes, il pleura aussi; ma fille, émue de l'état de son père, alla lui prendre les mains et lui dit en propres termes : « Pourquoi vous » désoler, papa? voyez, vous avez une femme et des » enfants ; ils ne pleurent pas; nous avons des bras, » nous travaillerons, mon frère et moi, sans rougir » d'en être réduits à cette extrémité, puisque ce sera » pour nourrir ceux qui ont eu soin de nous, tant » qu'ils ont eu de quoi. » Puis elle ajouta un mot, qui me fit rougir pour lui et qui dut bien le confondre, d'autant qu'il fut prononcé avec le ton du respect, de l'estime et de la tendresse : « Mais, lui dit-elle, je » ne comprends pas votre affliction, papa. Que feriez- » vous donc, si vous eussiez mérité votre malheur? » C'est une injustice, le roi est bon, il faudra bien, à » la fin, qu'il la répare. »
Dès que la famille connut la destitution , elle se réunit et adressa un mémoire au contrôleur général, demandant, en faveur de M. d'Epinay, une part dans la charge de son successeur. Madame d'Épinay et sa mère déclarèrent que si elles conservaient la croupe de 90,000 livres , dont madame d'Esclayelles était titulaire, elles avaient l'intention de vivre ensemble, de défrayer M. d'Epinay du logement et de la nourriture, enfin, de se charger de l'entretien et de l'éducation des enfants. Ces gêné-
reuses propositions touchèrent vivement la famille et même M. d'Epinay, mais son attendrissement fut de courte durée.
Quelques jours après, on apprit que le roi accordait à chaque fermier général renvoyé la moitié de la charge de son successeur. Dès que M. d'Épinay se vit assuré d'une croupe de 600,000 livres il n'eut qu'un désir : éviter que les 90,000 livres de sa bellemère ne fussent imputées sur sa propre part. Il fît les scènes les plus violentes à sa femme et à madame d'Esclavelles pour les obliger à écrire au ministre dans ce sens ; mais elles s'y refusèrent absolument. ~
M. Tronchin, parent du célèbre médecin, fut nommé titulaire de la charge de M. d'Épinay ; il ne fit aucune difficulté de conserver son prédécesseur comme associé pour moitié, et, par ordre formel de M. Bertin, 90,000 livres furent attribuées à madame d'Esclavelles sur cette moitié i.
Dans toutes ces circonstances, M. de Jully montra le plus noble désintéressement ; il continua à se charger de l'administration de la fortune de son frère et du paiement de ses dettes.
Le premier soin de madame d'Épinay fut de mettre son genre de vie en rapport avec la modicité de ses ressources. Elle aurait voulu se rendre immédiatement à la campagne, mais la rigueur de la saison
1. Par acte du 3 décembre 1762 passé devant maître Dutartre, notaire à Paris, ces 90,000 livres devaient faire retour à madame d'Épinay après la mort de sa mère.
s'y opposait ; d'ailleurs le château de la Chevrette, devenu trop somptueux pour elle, allait être loué ; quant à la Briche, dont les proportions modestes convenaient à sa nouvelle fortune, il fallait y faire des réparations indispensables. En attendant elle loua, pour la fin de l'hiver, une petite maison dans un faubourg de Paris et s'y retira avec sa mère et Pauline. Louis fut envoyé chez son oncle de la Briche^ qui voulut bien s'en charger jusqu'à ce qu'on eût pris une détermination à son égard.
<c Nous allons, ma mère et moi, écrit-elle à son tuteur, vivre dans un fauboui'g éloigné, sans équipage, avec mes enfants, mademoiselle Drinvillé et quatre domestiques. M. d'Épinay va se loger chez le baigne:ir, ayant refusé de vivre avec nous. On remercie Linant et l'on rachète, d'une somme honnête, une fois payée, la rente qu'on lui avait faite. Voilà donc ce qu'est devenue cette grande fortune. Me voilà, mes enfants, ma mèr^e et moi, réduits à 8,000 livres de rente. »
Ces réformes, si nécessaires, ne furent pas du goût de tout le monde.
w Une chose qui m'est incroyable, disait M. de Jully à sa belle-sœur, c'est que dlipinay et même
234 DERNIERES ANNEES DE MADAME D'EPiNAY
la comtesse et son mari blâment le paiti que vous prenez, désapprouvent l'excès de vos réformes, les traitent d'indécentes et en sont humiliés ; ils disent qu'on n'osera pas honnêtement aller vous voir. M. Duval et moi, nous avons eu beau leur représenter que ces sacrifices étaient grands, nobles, courageux et bien entendus, puisqu'ils tournaient au profit de vos enfants : « Tant qu'il vous plaira, a » répondu d'Épinay, ils sont fous et i^^voltants ; que » diable ! elles veulent donc faire dire que je les ai » réduites à l'aumône? C'est le moyen de perdre » tout crédit et de se faire tourner le dos. J'en suis » outré et je ne leur pardonnerai de ma vie, voilà » sur quoi elles peuvent compter. »
Ces derniers événements eurent-ils une influence sur les relations de madame d'Epinay ? Elle-même se charge de nous l'apprendre.
MADAME D;;ÉP1NAY A M. d'aFFRY.
« Je n'ai guère eu le loisir de voir personne que Grimm, Diderot et une ou deux fois M. de Francueil, qui a forcé la porte et qui m'a paru pénétré. Il m'a fait toutes sortes d'offres de service et je les crois sincères. Au reste, si j'en crois la liste de mon por-
lier, jamais on n'a pris plus d'intérêt à quelqu'un qu'on n'en prend à moi dans ce moment-ci. Les preniiers jours que notre catastroplie a été publique, tout ceux que je connais ou que j'ai même connus de vue se sont fait inscrire, excepté mademoiselle d'Ette, Duclos et Rousseau. Est-ce curiosité, est-ce intérêt? Je n'en puis rien décider, n'ayant pu voir personne. Quelques-uns, mais en petit nombre, se sont présentés plusieurs fois et m'ont écrit d'une manière qui ne laisse point de doute sur leur amitié, tels que le baron et sa femme, Saint-Lambert, etc. Quand mes affaires seront terminées et que je commencerai à voir du monde, je saurai plus précisément à quoi m'en tenir. Le comte et la comtesse de Lucé sont à Paris, et sont du nombre, par exemple, de ceux dont je n'ai point entendu parler. J'ai reçu du marquis de Croismare et de tout Genève les lettres les plus touchantes »
HLBER A MADAME d'ÉPINAY'.
Bue Saint-Honoré, près des Capucins, Paris.
Genève...
« N'est-il pas vrai, madame, qu'il ne tient pas à vous de revenir habiter avec vos sauvages, qui com-