‹ Une femme du monde au XVIIIe siècleChapitre 5 sur 106 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

à rendre attrayante la lecture d'études parfois un peu sérieuses et arides*.

1 . L'ouvrage que uous offrous aujourd'hui au public était annoncé sous le titre de : la Vieillesse de madame d'Epinay. Sur la très juste observation qui uous a été faite qu'on ne pouvait parler de vieillesse pour une femme morte à cinquante-huit ans, nous avons cru devoir modifier notre titre et le remplacer par : Dernières années de madame d'Épinmj.

DERMERES A>.\ÉES

DE

MADAME D'ÉPIXAY

Départ île madame dÉpinay pour Geuùve. — Accident de Cliàtillon. — La i^oufessioii. — Arrivre à Geuève. — L'accueil de Voltaire. — Lettre de Rousseau sur les Spectacles. — Billets de Voltaire.

La première moitié de la vie de madame d'Epinay est écoulée. Nous l'avons vue, après six mois de bonheur, trahie par son mari, blessée à la fois dans son amour et dans sa dignité, sacrifiée à de vulgaires courtisanes. Elle était jeune, aimable, séduisante, entourée des plus mauvais exemples ; elle entendait p/ofesser bien haut le principe flu choix librement conaenti et la morale dangereuse des philosophes. Gomment ne pas succomber? Elle

trouva sur sa route un homme qui joignait à toutes les qualités de l'esprit l'extérieur le plus agréable, elle l'aima, et bientôt la maîtresse de Francueil ne fut plus en droit d'adresser un reproche à M. d'Epinay.

Trois ans après, elle était trompée par son amant comme par son mari ; les amis perfides qui l'avaient entraînée à sa perte abusaient de ses confidences pour la tyranniser : Duclos même cherchait à remplacer Francueil. Cette femme si faible de caractère, si imprudente, si incapable d'adopter par elle-même une règli' «le inmliiile tracée par la raison, trouva un ;i[)pLii dans le caractère énergique et froid d'un ami qui semblait fait exprès pour la guider. Malheureusement, c'est une chimère qu'amitié pure entre homme et femme de trente ans, l'amour reprend bientôt ses droits ; c'est ce <pii arriva, et Grimm succéda à Francueil. Nous ne cherchons pas à excuser madame d'Epinay, nous racontons simplement les faits.

A peine cette seconde liaison était-elle formée, que le passé se dressa tout à coup aux yeux de la jeune femme; une pensée fixe et douloureuse vint l'obséder : « Grimm me méprise, il doit me mépriser. »

Cette idée se reproduit sous toutes les formes dans .ses lettres et dans son journal. « Ah ! si cette réserve dont je me plains quelquefois, lui écrivaitelle, tenait à cela! Mon ami, il est dur d'être lié à une femme qui a si mauvais renom!... » Il la

rassurait, mais avec un mélange de sévérité qui ne pouvait guère dissiper ses alarmes. Sa santé, déjà ébranlée, achevait de se détruire par les inquiétudes et les émotions.

C'est précisément dans cette crise de la vie de madame d'Épinay que fut décidé son voyage à Genève. Avant d'en entreprendre le récit, résumons la situation matérielle et morale dans laquelle elle se trouvait à Paris.

Au point de vue de la fortune, il n'y avait plus d'illusions à se faire : les prodi/ alités folles de M. d'Epinay dévoraient les bénéfices de sa charge de fermier général, et bien au delà. Si par la clause du testament de M. de Bellegarde, la substitution s'opposait à ce qu'il aliénât ses biens, rien ne l'empêchait de dilapider ses revenus, et il s'acquittait consciencieusement de celte tâche. Il restait à madame d'Epinay. pour elle et ses enfants, la modique somme de seize mille à dix-sept mille livres de rentes, y compris les trois mille livres que lui servait madame d'Esclavelles. Gomment faire face aux dépenses nécessaires à sa tenue de maison et à l'éducation de ses enfants avec d'aussi modestes ressources? Nous insistons sur ces difficultés d'argent, parce que nous croyons qu'elles ont joué un assez grand rùlc dans le départ de madame d'Epinay. Eloignée, il lui était facile de rompre avec des habitudes de luxe et de régler définitivement son revenu sans subir l'inOuence de son mari; de près, elle craignait de céder.

Si la situation matérielle était déplorable, la situation morale ne lui cédait en rien. Madame d'Epinay avait vu mourir M. de Preux, madame de Roncherolles, M. de Bellegarde, madame de Alaupéou, madame de Jully, c'est-à-dire tous ses appuis naturels, tous ceux qui, par leur âge ou par leur position, étaient bien placés pour la défendre. Elle avait rompu avec son ancienne société ; brouillée sans retour avec Rousseau, Duclos et mademoiselle d'Elte, elle trouvait en eux des ennemis redoutables.

Elle ne poii\ait se dissimult.^r que les folies de sa jeunesse lui avaient fait perdre l'estime des gens sérieux qu'elle fuyait autrefois et dont elle souhaitait se rapprocher maintenant. Ce qui l'affectait le plus dans celte situation était la crainte que Grimm ne rL-rùt le contre-coup de l'opinion (lu monde. En y réfléchissant, elle vint à penser qu'une absence un peu longue effacerait i)eut-ètre ces fâcheuses impressions et détournerait l'attention de cette société parisienne, qui oublie si vite. Voilà, croyons-nous, les véritables causes du départ pour Genève 1.

Il faut ajouter que madame d'Epinay ressentait déjà les atteintes de la maladie cruelle qui devait

1. Elles l'expliquent suffisammenf sans recourir à la supposition d'une prétendue grossesse, que tous les faits démentent et qu'elle n'eût point été obligée de cacher, puisque, à cette époque, ella n'était pas séparée de sou mari. (Voir la. Jeunesse de madame d'Éplndy, p. .'114.)

l'emporter, et que, depuis de longs mois, sa santé devenait chaque jour plus misérable'.

Sa mère et ses amis finirent par s'en inquiéter sérieusement et la décidèrent à consulter de nouveau le célèbre docteur Tronchin, dont la réputation était européenne et qui l'avait déjà soignée pendant un voyage à Paris en 17oG-.

Sur ces entrefaites, M. d'Affry vint à la Chevrette et fut effrayé du changement de sa pupille ; il insista fortement sur la nécessité d'un traitement sérieux. La réponse de Tronchin arriva ; il refusait de soigner madame d'Épinay à une aussi grande distance et demandait à avoir la malade sous les jeux.

Après quelques hésitations, elle se décida à partir, emmenant son fils et Linant, et laissant

i. Madame d'Épinay éprouvait les symptômes d'un cancer à l'estomac, et l'on a pu confondre ces accidents avec les malaises qui accompagnent habituellement les commencements d'une grossesse. Mous ignorons dans quel but les éditeurs des }[êmoi>TS de madaine d'Epinny ont soigneusement supprimé tous les passages relatifs à sa maladie.

2. Le docteur Théodore Tronchin, né à Genève en 1709, était à cette époque célèbre dans toute l'Europe; médecin du stathouder de Hollande, du duc de Parme, ayant déjà fait un séjour à Paris en i7o6 pour inoculer Itîs enfants du duc d'Orléans, il voyait affluer à Genève les étrangers de tous pays, qui venaient se placer sous sa direction. Il joignait à une grande exiiérience et à des connaissances approfondies en médecine un esprit élevé et une grande force île volonté, qui rendaient son empire absolu sur ses malades. Il se fixa à Paris en nii.'j, comme médecin du duc d'Orléans, et y mourut en 1781.

Pauline i et mademoiselle Drinvillé à madame d'Esclavelles. Elle prit aussitôt tous les arrangements nécessaires à son voyage avec un esprit d'ordre et un souci d'économie auxquels elle s'essayait depuis peu ; son mari la laissa maîtresse de fixer la pension qu'elle prendrait pour son fils, Linant et un laquais. Il oflrit de payer aussi une pension à madame d'Esclavelles pour Pauline et mademoiselle Drinvillé, mais sa belle-mère refusa.

On cacha à madame d'Épinay les bruits fâcheux qui couraient sur son mari ; il ne s'agissait de rien moins que de lui faire perdre sa place au prochain renouvellement du bail des fermiers-généraux. La rumeur fut si forte à ce moment, que M. d'Epinay en fut averti. Il crut parer à tout en accompagnant sa femme à Genève et en proclamant bien haut qu'il avait rompu avec les Verrière.

M. d'Affry, que ses affaires appelaient en Suisse, voulut également accompagner sa pupille. « J'irai dans ma berline avec vous, lui écrivait elle, M. d'Épinay et mon fils. Linant ira par le carrosse de voiture avec mon cuisinier et mon premier laquais. Ma femme de chambre ira dans votre chaise ; votre laquais, celui de M. d'Epinay courront avec nous. Je vendrai mes chevaux et je donne à mon cocher l'ordre de se placer. Je renvoie mon

1 . Li^ VLU-itable pn'nom de niadeiuoiselle d'Épinay était Augi'liqiie ; nous ne l'avons connu qu'après l'inipi'ession de la Jfunesse dp madame d'Éjnmty. Nous continuerons à apln'lcr lu jeune fille Pauline pour ne pas dérouter le lecteur.

second laquais. Voyez, mou cher tuteur, si ces arrangements peuvent vous convenir. >>

Madame d'Epinay partit le mardi 30 octobre 17o7.

Un grave accident mit sp> j(Hirs en danger avant son arrivée à Genève. M. d'Epinay se hâta d'en instruire madame d'Esclavelles ; le mari le plus tendre n'eût pas écrit en d'autres termes.

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