M. D EPIN.VY A MADAME D KSCLAVELLES
De Gliàtillon'.
« Ah! ma chère maman, quelles grâces n'ai-je pas à rendre à M. Tronchin ! Il vient de sauver la vie à notre chère Louise, ou, plutôt, elle la doit à son courage et à sa présence d'esprit. Nous avons pensé la perdre. Elle est hors de tout danger, et nous continuons la route. En arrivant ici avant-hier au soir, elle s'est trouvée au plus mal, à faire craindre ({ue le plus funeste accident ne nous arrivât trop promptement pour y apporter remède. Gomme nous n'étions qu'à vingt lieues de M. Tronchin, j'ai pris le parti de lui envoyer un exprès avec la lettre la plus pressante, et, de mon côté, je fus
i. Gliàtillon lift MicLnillfts, (h'partoment de l'Ain, à qninze kilonu'ti'os de Nantua, sur la niuto de Lyon à Genève, eulre Nantua et Bellegarde.
chercher du secours à la ville la plus voisine. Je suis encore accablé de la douleur que m'a causé le danger de cette chère et admirable femme. Le spectacle de ses souffrances et de sa fermeté ne me sortira jamais de la tête. Elle n'a rien négligé de ce qui pouvait la sauver et édifier tout ce qui l'environnait; elle a voulu remplir également ses devoirs de chrétienne. Ah! ma chère maman, que ce? moments font faire de réflexions! J'adore ma Louise comme le premier jour. Je laisse à M. Linant à vous faire les tristes détails de nos craintes, je n'en ai pas la force, et je me contente de vous apprendre la joie que nous avons d'avoir sauvé une femme si précieuse. Recevez, ma chère maman, les assurances de mon respect. »
Le récit de Linant donne exactement la note du caractère et de l'esprit du personnage auquel M. d'Épinay avait eu l'heureuse idée de confier son fils. Linant était un pédant dans toute l'acception tlii mot, sec, bouffi, plein de lui-même, emphatique et ridicule à l'excès dans son style et ses démonstrations ; tout chez lui était préparé.
LINANT A GBIMM.
Pour communiquer avec précaution à madame d'Esclavelle*.
u Quelle commission, monsieur, que celle que
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me donnent notre belle convalescente et son clier époux, de vous tracer l'iiurreur de la situation dont le souvenir glace encore mon âme d'elïmi et suspend le cours de ma plume! Je le dois, cependant, et l'heureuse délivianco dune personne si chère me rend le courage,
» Oui. mon'iieur, niadamr' d'Eitinav a été si mal. que nous avons eu lieu de tremhliT [Hiur si^s jours. Ce fut avant-hier au soir, en arrivant dans ce lieu, le plus alTreux. je crois, qui soit dans la nature, qu'elle se trouva mal. r.i'ttc chère et excellente dame, makré tout son courage, ne put se dissimuler son danger; mais ferme dans les principes i\\w hii a inspirés le grand Esculape qu'i-Ue venait chercher, elle a refusé constamment tous les remèdes que lui conseillait de prendre \o chirurgien du lieu... Hélas I monsieur. le danger redoubla: tout le jour se passa en angoisses, en convulsions, et j'ose dire en agonie. Nous fondions en larmes, sans pouvoir prendre sur nous de lui cacher notre douleur. Tandis que cette véritahlement héroïne, d'un leil sec, et cependant touchée de notre peine, nous consolait et remplissait les devoirs pénibles que notre religion prescrit dans cette situation...
)» Le ciel qui. sans doute, se plaît quelquefois à éprouver la constance de ses tidèles. suscita au
milieu de cette scène de douleur un orage épouvantable qui en rcdoulda l'horreur; mais de même que le calme qui suivit rendit au ciel sa scM-énité, les petites précautions que madame d'Épinay avait prises pour arrêter les progrès du mal, jointes à l'effort de son âme, la mirent hors de danger, à l'arrivée de M. Tronchin et du médecin que son cher époux lui amena. Nous n'avons plus que des Alléluias à chanter; nous continuons la route, et M. d'Épinay fait à la prudence le sacrifice de sa tendresse, en cédant à M. Tronchin sa place dans la chaise à côté de madame son épouse.
» Vous voudrez bien, monsieur, faire part à madame la baronne de ces détails et lui offrir l'hommage de monsieur son petit-tils et de son serviteur.
» J'ai l'honneur d'être, etc. »
GRIMM A MADAME d'ÉPINAY.
« Ma chère, ma précieuse amie, est-il bien vrai que vous existiez encore? Que vous dirai-je de la consternation où je suis depuis hier que j'ai reçu la nouvelle de votre accident!... Hélas! quand est-ce que je saurai votre arrivée? Ce n'est pas sans raison que je souhaitais si vivement de voir vos lettres
DERNIÈRES ANNÉES DE MADAME D'ÉF'INAY 11
datt'es de Geni'vo. J'aurais de belles choses à dire sur les pressontiinents. ..
» Adieu, ma tendre amie. Ali ! si je pouvais dormir jusqu'à l'arrivée de vos lettres de Genève, mais écrites par vous-même, mais signées de votre main!... Adieu, ils vous rendront tous des soins, excepté moi. '>
« P. S. Mille compliments à M. d'Épinay; tous vos amis sont touchés de sa conduite et l'en remercient '. »
Dès que madame d'Epinay fut arrivée à Genève, Grimm lui demanda instamment le récit de .son accident de Ghâtillon ; il désirait le tenir d'elle-même, car la question de la confession el, des sacrements le préoccupait fort. Voici comment madame d'Kpinay se tire de ce récit qui l'embarrasse un pou.
MADAME d'Épinay a ghimm.
« Tu veu\ donc, mon ami, savoir par moi le détail de la journée de Ghâtillon? Je vais t'en rendre compte, quoique je sois bien sûre de renouveler par lîi tes peines, et de te rendre encore, s'il est possible, notre séparation plus amère.
1. La rorrospondance do Grimni ot dn madanio d'Épinajest rétablio d'après le texto original. Toutes ces lettres sont d'une longueur interminable, nous n'en donnons que les passages intéressants.
» A six heures, nous arrivâmes à Chàtillon. Je me sentais depuis une heure un peu fatiguée, au moyen de quoi nous décidâmes de ne pas aller plus loin. A peine fûmes-nous descendus de voiture que je me trouvai mal. Je me couchai en faisant, le projet intérieur de séjourner le lendemain pour me reposer, malgré l'incommodité du lieu où nous étions.
» Imaginez une grande salle au rez-de-chaussée d'un cabaret, attenante à la porte cochère et adossée il une écurie, une cheminée antique et ouverte à la moitié de la liautour de la salle, qui est pavée et éclairée par une lucarne qui sort de fenêtre et qui est masquée par une montagne d'une hauteur excessive et couverte de neige. Cette montagne est si proche de la maison, qu'elle y empêche absolument l'entrée du jour. La fumée excessive de cette chambre obligeait de laisser la lucarne ouverte. Elle renferme les quatre seuls lits qui soient dans cette habitation, de sorte que M. d'Épinay, mon fils, ma femme de chambre et moi, nous y étions tous réfugiés. Nos gens couchaient sur de la paille dans l'écurie. Au bout d'une demi-heure, il me prit des mouvements convulsifs dans tous les membres, des palpitations violentes et toutes les extrémités froides. Je ne m'étais jamais sentie dans cet état; j'en fus alarmée : je crus que la fatigue de mon voyage était peut-être
DEUNIÉUES A.\.NEES> DE MADAME D EPINAY i:;
au-dcssusde mes forces,ct jccommenraisîi concevoir beaucoup cVinquiétude de mon état. J'en dis assez à M. d'Épinay pour le déterminera envover un exprès à M. Tronchin pour le prier instamment de venir à mon secours ! . . .
» A deux, heures du malin il se joignit d'autres accidents à ceux de la veille, et un gonllement d'estomac si douloureux, que ma chemise seule me faisait jeter les hauts cris. Je me crus perdue. M. d'Épinay me dit qu'on venait de lui parler d'un habile médecin qui n'était qu'à deux lieues de Chàtillon et qui avait la contiance et l'estime de Tronchin; il me proposa d'aller lui-même le chercher. Je saisis cette idée avec empressement, non avec l'espérance d'en proliter, mais je voulais mourir tranquille...
» Une réllexion terrible que j'avais faite, et qui ne m'est pas sortie de l'idée depuis, me l'endait indifférente sur mon sort. La voici : je venais de jeter un coup d'œil sur toute ma vie ; qu'avais-je vu? Un enchaînement d'intentions droites, de conduite faible, de torts, plâtrés par des sophismes. J'ai pourtant une âme honnête et sensible. Qu'aurais-je fait de pire si j'eusse été corrompue? Je n'ai plus de ces excès de faiblesse à redouter, mais mon expérience ne m'a que trop appiis (pic je ne puis me conduire seule, sans laisser toujours sur mes traces un vernis
1! DERNIÈRES ANNÉES DH MADAME DÉl'IXAY
de faiblesse et de légèreté, il vaut dune mieux mourir dès à présent... Mais, mes enfants? ma mère ? n'y pensons pas. Mon mari est si ému ; le spectacle de ma mort le frappe : peut-être se conduira-t-il de manière à réparer ses torts vis-à-vis de ses enfants. J'ai fait mon testament; je puis mourir tranquille.
» A neuf heures du soir, le médecin que M. d'Épinay était allé chercher arriva, et, après m'avoir bien examinée, il dit qu'il nie trouvait très mal on effet, mais qu'il allait me donner un remède qui, avant deux liem'es, me remettrait dans mon état naturel. Il n'est pas possible de vous rendre le transport qui s'empara de tous mes gens h ces mots. 31. d'Èpinay sauta au col du médecin, et tous mes domestiques se jetèrent à la fois à ses genoux. Je Vous avoue que mon premier mouvement me porta à être encore plus aise de ces marques d'attachement que du bonheur d'être rendue à la vie.
» Mais je vuis qu'il faut venir à cette confession qui vous tourmente. J'avais entendu mes gens raisonner entre eux sur la nécessité de me parler des sacrements. Peu de temps après. Linant voulut en imposer à l'enfant qui riait et polissonnait au fond de la chambre; il répondit que, si j'eusse été si mal, son papa m'aurait fait confesser; et, dans un moment
DERNIÈRES ANNÉES DE M AU A ME D 'El' IN A Y 15
que tout le monde était éloigné, il vint près de moi et me conlia tout basque M. Tronchin devait amener un confesseur. Alors, ne pouvant plus être censée l'ignorer, je répondis à renfaiit que mon intention n'était pas d'attendre. J'appelai Linant, et le priai d'envoyer chercher le curé de la paroisse ; c'était un paysan, 11 me parut ivre, je lui parlai en conséquence de son état, il m'exhorta à recevoir les sacrements, je lui représentai que, vomissant sans cesse, je ne le pouvais pas en ce moment. On me pressa sur l'Evtrème-Onction, je remis à l'arrivée de Tronchin, et on n'osa plus m'en parler.
» Voilà, mon ami, l'exacte vérité de tout ce que vous avez voulu savoir. L'émotion que m'a causée le souvenir de ces événements, beaucoup plus vive, je vous jure, que ne l'a été la réalité, m'empêchera pour aujourd'hui de causer plus longtemps avec vous. Adieu, mon tendre ami. »
A la réception de cette lettre, Grimni éprouva la plus vive émotion :
« Ce détail de la journée de ChAtillon que je viens de recevoir, écril-il à madauie d'Epinay, ne me sortira jamais de la lète, il m'a percé Tànie, je suis au désespoir de vous l'avoir demandé,
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jion par rimpression qu'il m'a faite, mais parce que je vois que vous n'avez pas pu vous retracer ce tableau sans en être vivement affectée. Si je découvre dans votre première lettre une teinte de tristesse, je me serai absolument odieux... Si vous avez été peu satisfaite de votre vie passée, mon amie, c'est une raison de plus pour vous attacher à l'avenir. 11 ne tient qu'à vous de faire oublier vos erreurs et tous vos malheurs au public, à vos amis et à vous-même... »
Puis, avec beaucoup de tact et de délicatesse, il indique à madame d'Epinay les causes de sa faiblesse et de ses fairtes ; il insiste tendrement, mais avec fermeté, sur la nécessité d'une confiance absolue et réciproque entre eux et termine ainsi :
« Des gens sans caractère vous ont fait plier toute votre vie à leur fantaisie, des méchants vous ont engagée sans peine dans des actions très équivoques, et moi qui n'ai jamais eu en vue que votre bonheur, sans aucun retour sur moi, j"ai souvent remarqué que vous voyiez mes conseils partir d'une source d'amour-propre et d'intérêt sur laquelle vous pensiez que je donnais le change à moi-même... »
DKRXIERKS ANXEKS DE MADAME DEIMXAY IT MADAME d'ÉPINAY A GfiIMM.
« Le tahleau i[ii(' lu inc tais do Ion (''lat. mon tondre ami, à la iiumollo do mou aoridoiil. no nio sortira pas non plus sitôt, do la ttMo. Ohl mon uni(iiio ami, no jiarlons ])liis do toiitos ces horreurs qui me remplissent Tàme de terreur, et rendons çràoe au ciel do nous avoir sauvés d'un si grand mallioiir.
» Tu te plains que lu n'as pas sur moi autant de crédit que d'autres en ont eu, qui ne méritaient pas autant ma confiance, et cola, parce que je ne t(,' parlais pas aloi's aussi natuiollomont quà présent. Ohl mou cher Gi'imm, toi ({ui connais si hion l(\s liommos. ((iiollo conclusion! Xo vois-tu pjs, et n'as-tu ])as toujours vu dans toutes mes actions que c'était au conlrairo la grande estime que j'avais do loi (pii me faisail rougir d'être aussi peu digne de la tituinr...
» Quand je serai guérie nous reprendrons ce siijol et tous couv qui seront nécessaires à traiter pour Ion hoiilirur cl jiour li^ luion. Mais, jo l'avoue, oehii-ci m'émeut lro|) [lour mon état actuel. Tes doux nqti'oches ol la délicatesse de tes plaintes ludiit pénétrée ; elles m'ont fait
pleurer de reconnaissance et de joie. Oh! mon trésor, je ne puis penser à toi sans attendrissement ; qu'il te sutlise de savoir que, dans quelque cas que ce soit, je n'aurai de ma vie rien de caché pour toi. 0 mon cher Grimm, mon chevalier, n'ayez point de chagrin pendant mon ahsence, j'en serais trois fois plus malheureuse, voilà à quoi il faut que vous pensiez l)ien...»
Revenons à la tin du voyai^c de M. et de madame d'Épinay. Le jour de leur arrivée à Genève, Voltaire, averti par M. deJully, alla au-devant d'eux et voulut les retenir à dîner' ; mais madame d'Epinay refusa, au grand désespoir de son mari. « J'étais trop fatiguée, dit-elle dans une lettre à M. d'AfPry, d'ailleurs, m'étant confessée et ayant reçu lacommiuiinn Tavant-veille, je ne trouvais pas convenahle de dîner chez Voltaire deux jours après. » Cette phrase cadre peu avec le récit que madame d Epmay a fait à Grimm de l'aventure de Châtillun. Évidemment, elle a toujours eu au fond de l'àme des sentiments religieux, mais elle n'osait en convenir devant des sceptiques tels que Grimm et Diderot, et, sans avoir les préjugés d'une dévotion étroite, elle attacha
1. Avant de posâédcr Feruey, VulLain- avait aclieté une Charmante maison de campagne, située à Saint-Jean, à im quart de lieue de Tionève. Il passait alors l'hiver à Lausanne et l'été dans cette nouvelle propriété qu'il avait haptisée « Les Délices »*
HKUNIKKKS A N NK K S 1) F, MADAME DKPINAY 19
un grand prix à ce que ses enfants aceomplissenl leurs devoirs religieux. Kllc n'a pas tout dit dans sa letli'e à Grimm; nous retrouvons là le di-taul de caractère, dont elle s'accuse dans son portrait : « Je suis vraie, sans être franche. »
Madame d'Epina}* descendit avec son fils el son mari dans un appartement qui lui avait été préparé, avec tous les soins possibles, par M. de JuUy, dous le ([uartier aristocratique de Genève, nie du (ir;uid- Mezel, à l'angle de la rue des Granges; elle avait une belle terrasse dominant le jardin public et la promenade de la Treille.
L'arrivée de M. et madame d'Epinay avait été précédée d'une lettre de M. Sellon, résident de Genève à Paris; cette lettre, adressée au Maguilirpie ('onseil ', leur ouvrait d\avance toutes les portes de la société genevoise -.
1. Titii' «loiim' au pouvoir nxécutif do Gonrve tlans lf.> l»ièce.s offieieHes; les lupmbrcs de co rouscil avaieut le fitrc «le .Ma^/aitiqucs Seigneurs, r[ualilieati<iri assez bizarrr daus une Rrpiil»li([ue.