‹ Une femme du monde au XVIIIe siècleChapitre 52 sur 106 · Li^ svndic Troiichiu · texte numérisé non relu

Li^ svndic Troiichiu

un bonheur et un calme qu'elle n'avait jamais goûtés dans des temps plus fortunés.

MADAME D EPINAY A M. D AKFRY.

Du faubourg de Mouceau.

(( Oui, mon tuteur, c'est le lieu qu'habitent votre pupille, sa mère et son enfant, à deux pas de nos amis Grinim et Diderot, Depuis un mois nous y sommes établis; je voulais vous le mander dès le premier moment, mais on m'a forcée à l'oisiveté la plus complète, pour tâcher de réparer une santé que tous ces événements ont fort dérangée ; je reprends le lait par ordre de mon sauveur.

» Si vous saviez comme notre établissement est joli : une petite maison entre cour et jardin, un bon air, une belle vue. Notice table est frugale, mais proprement servie, et assez bonne pour recevoir un ou deux amis tous les jours; M. Grimm, M. Diderot, le baron et sa femme et M. de Jully ne nous ont pas laissées passer un jour seules; pour le reste de la famille nous n'en sommes pas importunées. M. d'Épinay n'y a pas encore mis les pieds; ma fdle et moi, nous envoyons tous les jours savoir de ses nouvelles, on le lui dit, ou on ne le lui dit pas, car on ne le trouve presque jamais.

» La comtesse crHoiidetot est venue- nous chercher une fois ; j'étais au lit, je dormais et je n'ai pu la voir. Ma mère la reait et prétendit qu'elle en était contcnle; jai été lui rendre sa visite, mais j'ai trouvé dans son maintien une certaine formalité, une douceur apprêtée qui voulait être généreuse, enfin j'en ai été révoltée, sans pouvoir néanmoins articuler précisément aucun sujet de plaintes, si bien que je me suis promis de n'y pas retourner souvent.

» Vous n'imaginez pas, mon cher tuteur, ce que c'est que la négligence des gens riches, je dis même les plus délicats, envers ceux qui ne le sont plus. Lorsque j'arrive quelque part, en vérité, je vois sensiblement dans les manières et dans un changement de ton presque insensible, que ce n'est plus la propriétaire de cent mille livres de rentes qui se présente. Il n'y a en vérité pas jusqu'aux valets qui, sans s'en apercevoir peut-être, modèlent leur conduite sur celle de leurs maîtres. Mais ce n'est pas seulement dans les visites que je rends que j'ai eu occasion de faire ces remarques, c'est tout autant dans celles que je reçois. J'en ai eu une, il y a quelques jours, d'une parente de la baronne. La petitesse de notre maison la dérouta dès l'escalier, mais elle faillit perdre la parole, lorsqu'elle se vit annoncer par une femme de chambre. Elle craignit appa-

remment que son embarras ne nous choquât, et pour le réparer elle courut librement embrasser ma mère, qu'elle n'a jamais vue qu'une fois chez la baronne ; l'air de contentement qu'elle nous remarqua acheva de l'étourdir. Elle balbutia, tâcha en vain de se remettre, et son bon cœur l'emportant sur son orgueil, elle se mit à pleurer très franchement sur notre sort ; nous la remerciâmes en riant et en l'assurant que nous n'étions rien moins quh plaindre ; elle n'en revenait pas et sa surprise nous apprit seulement que nous étions vraisemblablement très heureusement nées.

» Si j'ajoute M. de Francueil à ceux que je viens de vous nommer, le reste de mes connaissances me tient dans le plus parfait oubli. Il n'y a que M. Grimm qui soit une véritable ressource ; il vient régulièrement passer toutes ses soirées avec nous et ne sort jamais sans savoir s'il peut nous être utile : avec un tel ami, quel coup du sort ne peut-on pas braver? »

MADAME d'ÉPINAY A M. d'aFFRY.

u En vérité, je n'ai le temps de rien dans ma solitude. Point de journal, mon tuteur, les journées se trouvent employées et elles passent avec une

rapidité qui ne me laisse pas un instant ; notre principale occupation, à maman et à moi, est l'éducation de Pauline ; nous l'instruisons, nous l'amusons et nous nous promenons beaucoup.

» Nous avons fondé une république de poules et de pigeons et nous sommes les puissances protectrices qui veillons au maintien de la liberté, ce qui nous donne beaucoup d'affaires * ; il se trouve de temps en temps des dindons séditieux, qui se révoltent contre les médiateurs ; j'en ai fait mettre un au pot pour l'exemple ; cela leur a donné beaucoup à penser, il faut leur apprendre jusqu'à quel point ils sont ou ne sont pas libres. C'est le mot qu'il ne faut pas dire, mais c'est ce qu'il faut leur prouver par les faits, Grimm s'en amuse autant que nous. Pauline, qui commence à savoir un peu son histoire, l'appelle Milord protecteur. J'ai pensé mander cette plaisanterie à Mallet, mais il est citoyen à pendre et à dépendre, j'ai eu peur de le blesser, car cela est un peu trop ressemblant à la position des Magnifiques Seigneurs dont la manie est d'être libres : ils le sont exactement comme mes dindons.

» Vous me direz peut-être : voilà qui est à merveille, voilà un digne emploi de la journée, mais

1. Allusion aux puissances qui protégeaient la réimbique de Genève.

quand vos poules sont couchées, ne pouvez-vous pas écrire? Oh, le soir, c'est hien une autre histoire que le jour ! Est-ce que M. Diderot, est-ce que M. Grimm, ne m'ont pas mis en tète d'apprendre le trictrac? Eh bien! c'est une passion irrésistible, nous jouons, nous nous querellons ; ma mère et M, Grimm m'accablent de mauvaises plaisanteries, quand je perds par ma faute ; je suis désolée, maman rit de tout son cœur et je finis par rire aussi , mais en promettant bien que je ne jouerai plus ; Diderot fait sonner les dés et me voilà retournée à la table en dépit de tous mes serments, — Mais le lendemain? — La même chose ou peut s'en faut. EIi bien, à quoi lient donc le boidieur?

» Je vous dirai en confidence que je n'ai jamais été aussi heureuse ; je ne changerais pas mon sort à présent, quand je serais la maîtresse. Il faut pourtant vous dire, le baron, sa femme, M. de Jully, Francueil, tout cela n'est pas aussi assidu ; cette chaleur de sentiment se refroidit un peu.

» Le comte et la comtesse d'Houdetot se contentent d'envoyer savoir de nos nouvelles. M. d'Épinayn'est venu qu'une seule fois. Encore, lui avais-je fait dire que Pauline était incommodée ; sa visite fut courte ; je lui proposai de voir la maison en détail. « Ce » n'est pas la peine, me dit-il, on la voit d'un coup

» d'œil, c'est une maison qui a été habitée ci-devant » par une fille. — Cela ne se peut pas, lui dit ma » mère, elle n'est ni assez grande, ni assez élégante ; » elle ne peut convenir qu'à des enfants ruinés... » elle allait dire par leur père, je l'interrompis.... »

MADAME d'ÉPINAY A M. d'aFFRY.

• « Nous avons eu hier une journée délicieuse. Tout aurait été parfait si ma mère avait pu être de la partie. 11 faisait le plus beau temps du monde ; nous avons entrepris une grande promenade, Pauline et moi, M. Grimm et M. Diderot. Mademoiselle Drinvillé est restée avec ma mère.

» En cheminant tout à travers champs nous avons vu de loin dans la plaine beaucoup de monde attroupé devant la porte d'un assez grand château que nous voyons de nos fenêtres. En approchant davantage, nous avons entendu des violons. Vous pensez bien que l'envie de dansera pris tout de suite à Pauline ; je voulais m'éloigner, mais cela lui faisait tant de peine, ces messieurs m'ont tant priée pour elle de la laisser au moins voir danser un moment, qu'il a bien fallu céder. C'était une noce d'un paysan de la porte de Neuilly, dont les maîtres de ce château avaient fait les frais. Les enfants de la mai-

son, de l'âge de Pauline, dansaient ; ils vinrent la prier et nous voilà établis à un bal champêtre, au lieu de continuer la promenade, ce qui jusque-là n'était pas aussi plaisant pour nous que pour la petite. Le fils aîné qui peut avoir dix-huit ans, très poli, très attentif, nous fit apporter des sièges ; et après avoir quelque temps réfléchi sur les mœurs de ces bonnes gens, sur leur maintien, sur l'air du marié, qui au milieu de la danse et de la joie avait une certaine impression de douleur dans la physionomie, nous nous mîmes à causer avec quelques vieux paysans qui ne dansaient pas et qui avaient l'air de bon sens et honnêtes. M. Diderot demanda à l'un d'eux à qui ^appartenait ce château? — C'est à M. le comte de Ségur. — Ah! en ce cas, dit M. Grimm, je parie que c'est lui qui a fait la noce. — Vous l'avez dit, monsieur, justement. Ahl pardi, vous le connaissez bien, tant il est vrai que du premier de Tannée au dernier, c'est qu'il n'en fait pas d'autres. — Et pourquoi le marié est-il si triste? — Ah! vraiment, y ne l'est plus, mais il a eu de quoi, je crois ben, il a pensé aller en l'autre monde, et sans M. le comte il y allait dà. Ah! mon Dieu, ani,ça ne lui aurait pas pu manqué que le pain quotidien. — Et comment donc cela? — Ah ! comment, d'où vient qu'il était, sauf votre respect, garçon

jardinier ici, et puis il était un petit brin amoiireuv de la fille de basse-coTir. Vlà que faut tirer à la malice, cl qui tombe très justement sur le billet noir. Allons, faut partir, n'y a pas à dire non. Un beau jour vlà qu'il apprend que Geneviève était malade, et le souci lui prend, et y décampe, et y déserte, si faut le dire, et puis y se sauve, y se sauve, on fait toujours son procès à bon compte, et enfin il a si bien tourné, si ])ien viré qu'il a fait passer un avis à M. le comte pour se fier à lui et demander sa grâce ; M. le comte la obtenue, a payé le congé, puis revenu il l'a marié. Vlà de ces tours à lui et à madame la comtesse. Vlà à quoi y passent leur temps, aussi y sont aimés faut voir * ».

» — Ab ! dit encore ce bonbomme, je les attendons ce soir, quand ils reviendront de Paris, je leur en ai déniclié encore une bonne à faire, mais celle-

l. Cette histoire, racontée par madame d'Épinay, fournit à Sedaiue le sujet de sou Déserteur. La pièce fut jouée en avril t7G9 ; elle tomba presque à la première représentation, mais fut couverte d'applaudissements à la quatrième. Sedaiue devait en faire une lecture à la Briche; il partit en carrosse avec Grimm et madame d'Épinay. Ils commencèrent à lire à peine en voiture, sans pouvoir attendre d'être arrivés. Grimm, touché et profondément ému, écoutait sans rien dire; mais arrivé à la scène où Louise revient du camp et tombe sans connaissance en voyant son amant, il jeta un cri et lit un saut qui pensa soulever, dit-il, l'impériale du carrosse.

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là ne leur coûtera pas cher, ils en seront quittes pour deux loiiis. C'est une pauvre femme qui est accouchée hier, à l'entrée de 3Ionceau ; elle n'a pas à peine de quoi nourrir son enfant, et si elle ne paye pas demain la taille, on lui vendra sa vache et son pauvre lit.

» Je fus très touchée de cette histoire ; je rappelai ma fille et je me fis conduire chez la pauvre femme, à laquelle je remis deux louis, heureuse de pouvoir faire encore un peu de bien.

» Oh ! que de retours agréables celte journée m'a fait faire sur ma position. Oui, mais, en revenant, j'ai perdu deux "parties de trictrac. Cela m'a un peu soucié. Mais on a eu le bon procédé de ne pas se moquer de moi ; ce n'est que demi-mal. »

Depuis la triste titi de madame de Maupeou, madame d'Epinay n'avait jamais consenti à revoir le Président'. Le hasard les remit cependant en présence dans d'assez singulières circonstances, mais ce fut pour la dernière fois.

MADAME d'ÉPINAY A il. DAFFRY.

« Voici, riion cher tuteur, un inconvénient de notre habitation et de ma position que je n'avais pas prévu,

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