‹ Une femme du monde au XVIIIe siècleChapitre 53 sur 106 · Voir la Jeunesse de madame d'Epinay · texte numérisé non relu

Voir la Jeunesse de madame d'Epinay

c'est que nous sommes entourés de petites maisons de plaisir, et que ce voisinage m'a fait faire, il y a deux jours, une rencontre fort étrange, à laquelle je ne m'attendais guère.

Dimanche dernier en revenant de la messe, mon cocluchon sur le nez, tenant mon laquais sous le bras, je me trouve arrêtée par un homme en habit gris et qui me dit: « Hé! hé! la cousine, où allezvous donc ainsi? » Je lève les yeux sur lui et je reconnais le président de Maupeou *. Je ne saurais vous dire quelle impression me fit sa vue, je restai un moment interdite, puis je lui répondis très froidement: « Je vais chez moi, monsieur. — Où? estce que vous avez une petite maison aussi ? — Lorsqu'on a perdu, monsieur, la possibilité d'être logée dans la ville, il faut bien se retirer à la campagne. — Comment? ah! oui, vraiment, j'ai ouï dire, mais, voilà ce que c'est que de négliger ses parents, on

1. Le président fut disgracié en 1774 ; les mots les plus sanglants coururent contre lui. Voici une des meilleures épigrammes sur les ministres renvoyés :

Amis, connaissez-vous l'enseigne ridicule Qu'un peintre de Saint-Luc fait pour des parfumeurs? II mit en un flacon, en forme de pilule, Boynes, Maupeou, Terray, sous leurs propres couleurs, Il y joint d'Aiguillon, et puis il l'intitule : Vinaigre des quatre voleurs. »

(Bachaumout, t. vu, p. 248.)

n'entend jamais parler de vous, aussi ! mais j'ai cru que ce n'était que votre mari qui était dans la peine. Et, dites-moi, que peut-on faire pour vous ? quoique vous m'ayez négligé, je suis prêt... — Monsieur, je n'ai heureusement besoin de personne, c^est ce que j'ai gagné en perdant le superflu. Je n'ai été négligée heureusement de personne de ceux dont je faisais cas, et je suis très loin de négliger tous ceux qui veulent bien s'en souvenir. » Je lui lis une grande révérence et je donnai ordre à mon laquais de frapper à ma porte.

Tout en s'en allant, le président me cria : « Et la maman, comment se porte-t-elle? — A merveille, monsieur. — Loge-t-elle là? » J'entrai sans lui répondre. Une heure après, il vint me rendre visite, sans doute par curiosité ; en vérité j'étais d'avis de le renvover, ma mère voulut absolument le recevoir. « Mon enfant, me dit-elle, on ne saurait trop éclairer ses actions ; la médiocrité de notre fortune y jette tout naturellement assez d'obscurité ; il faut se tenir à l'écart, mais il ne faut ni s'isoler ni se cacher; on peut confondre les effets de la fierté avec ceux dé la honte ; il ne faut pas qu'on s'y méprenne. »

Nous le reçûmes donc ; toute la visite se passa en questions de sa part ; mes réponses furent laco-

niques ; celles de ma mère beaucoup trop détaillées, selon moi. Il voulut voir Pauline ; il en fut émerveillé, enchanté. Croiriez-vous qu'il osa dire qu'elle ressemblait en beau à sa femme! Comment osa-t-il prononcer son nom devant moi I En vérité, il y a des gens qui n'ont nulle pudeur. Il donna à ma mère vingt recettes différentes pour guérir se» yeux, qui toutes avaient fait des miracles. Il nous fit toutes sortes d'offres de service, et partit en nous confiant qu'il venait toutes les semaines souper dans le voisinage, et qu'à l'avenir^ ce ne serait pas sans nous rendre visite. Je vous avoue que c'est un grand supplice pour moi de revoir cet homme-là..,. »

Madame d'Epinay continuait à recevoir des nouvelles régulières de ses amis de Genève ; fidèles à leur caractère national, ils se montraient plus expansifs, plus dévoués dans l'adversité que dans le bonheur.

HUBER A MADAME d'ÉPINAY'.

« Il faut employer cette demi-feuille à vous parler de Voltaire. Il est plus gai et plus vert qu'il n'a été

1. Cette lettre nous a été très obligeamment communiquée par réminent critique, M. Edmond Sctiérer.

DKRNIERKS ANNKES D K MADAMK DE PIN A Y 251

do sa vio; il a un joujou dont il s'amuse liicn autant comme un enfant de sa poupée, que comme un père de son enfant. La petite Corneille, arrivée ici aussi neuve qu'une feuille de papier lilanc, était précisément ce qu'il fallait à Voltaire. Elle n'est rien moins que jolie, mais la jeunesse a toujours des grâces. Nous nous pâmions, vous et moi, madame, des attitudes d'un vilain petit chien que vous aviez ; c'est dans ce goût-là que notre homme jouit de sa pupille ; elle a hicntùt pris une assurance qui enchante son protecteur, elle dérange impunément les échecs, les vers et même les répétitions (ÏOhjmpie. Elle joue fort drôlement les rôles qui vont se mettre à son ton, les Collette, etc. Voilà son titre*.

1. Voltaire n'en avait pas fini avec les Corneille. Sur le bruit de ses bienfaits, il arriva des descendants auxquels il ne s'attendait guère, mais son euttiousiasme était passé, et il les reçut fort mal. « 1! faut encore, écrivait-il, qu'un ar- » rière-petit-fils de tous ces gens-là vienne du pays de la » mère aux Gaines me relancer aux Délices. Claude-Etienne, » dont il s'agit ici, est réellement l'arrière-petit-fils de Pierre; » il est né avec soixante livres de rente mal venants. Il a » été soldat, déserteur, manœuvre, et, d'ailleurs, fort hon- » note homme. En passant par Grenoble , il a représenté » sou nom et ses besoins à M. de M..., que vous connaissez. » Ce président, qui est le plus généreux des hommes, ne » lui a pas donné un sou, mais il lui a conseillé de pour- » suivre son voyage à pied et de venir chez moi, l'assurant » que ce conseil valait beaucoup mieux que de l'argent, et » que sa fortune était faite. Chiude-Étieune lui a repré- » seuté qu'il n'avait que quatre livres dix sous pour venir

» Il jouit réellement de toute l'étendue de sa position. Il a fait, comme vous savez par Lubière, une tragédie en six jours'. Dieu sait ce qu'il vous en a écrit ! Au vrai, elle a été faite trop vite, en sorte qu'à tout moment il faut y retoucher. Il écoute avec une patience d'ange toutes les objections que tous ses acteurs lui font, et il corrige en conséquence. J'ai pris moi-même la liberté de lui faire observer quelques défauts, et cela par écrit; il m'a répondu qu'il avait prévenu ma critique et m'annonce que je verrai la pièce telle que je la veux. Le diable, c'est que j'avais encore d'autres observations à faire et que

>) de Grenoble aux Délices. Le président a fait son dé- » compte, et lui a prouvé qu'en vivant sobrement, il en au- » rait encore de reste à son arrivée. Le pauvre diable, enfin, » arrive mourant de faim et ressemblant à Lazare ou à » moi. Il entre dans la maison et demande d"abord à boire » et à manger. Quand il est un peu refait, il dit son nom » et demande à embrasser sa cousine. Il montre ses papiers » qu'il a en poche ; ils sont en très bonne forme. Nous » n'avons pas jugé à propos de le présenter à sa cou- » sine, ni à son cousin, M. Dupuits, et je crois que nous » nous en déferons avec quelque argent comptant. On » nous menace d'une douzaine d'autres petits Cornillons, » cousins germains de Pertharite, qui viendront, l'un après » l'autre , demander la becquée ; mais Marie Corneille est » comme Marie, sœur de Marthe, elle a pris la meilleure » part. »

1. Voltaire écrivait à d"Argental, à propos d'Olympie: « C'est l'ouvrage de six jours. — L'auteur n'aurait pas dû se » reposer le septième, répondit son ami. — Aussi s'est-il » repenti de son ouvrage », répliqua Voltaire.

je suis désarmé par sa bonhomie '. Il faut que je les lui fasse parvenir par d'autres, car je serais au désespoir que quelque plaisanterie de Fréron vînt troubler une sérénité dont le spectacle est réellement intéressant.

» Vous savez les fêtes que madame Denis a données à Ferney ; je laisse tout ce détail aux historiens qui ont Thonneur de vous écrire. Au reste, madame, votre nourrisson"^ est d'une sagesse miraculeuse. Je découvre pourtant la cause de cela. C'est que tant qu'il trouve de l'occupation en bonne compagnie, il ne cherche pas la mauvaise. Le vice n'est que son pis-aller; il faut qu'il trouve toujours à qui parler. Quand la vertu est en lieu maussade, il court au vice qui est en lieu élégant. Il faudrait une définition du vice et de la vertu. Ne croyez-vous pas, madame, que le vice est souvent un regorgement de vertu, et que votre nourrisson n'est sage à présent que parce qu'il n'a pas de la vertu de reste.

» Le philosophe Grimm est, je crois, de la même

1. Voltaire n'acceptait pas toujours aussi aisément la critique. A la première représentation d'Oreste , la maréchale de Luxembourg lui écrivit quatre grandes pages de critique. Il répondit : « Madame la maréchale , on n'écrit pas Oreste par un H. Je suis avec un profond respect votre très humble serviteur. »

2. C'est le nom que madame d'Çpinay, en plaisantant, avait donné à Voltaire pendant son séjour à Genève.

secte que moi. Je voudrais bien qu'il me donnât quelque signe de vie. Je suis très glorieux de l'honneur qu'il fait à mes lettres ; je commence à croire qu'il faut que je fasse quelquefois de la prose sans le savoir.

» Bonjour, madame, souvenez-vous bien de ne pas vous croire trop heureuse d'être ruinée ; vous pourriez dans les commencements dire : N'est-ce que cela? »

Madame Denis, en effet, adorait les fêtes et saisissait tous les prétextes pour en donner. On devait représenter, à Ferney, le Droit du seigneur, dans lequel mademoiselle Corneille jouait Colette. Madame Denis, avec l'assentiment du patriarche, que cela amusait autant qu'elle, convoqua le ban et l'arrière-ban de leurs amis ; on envoya des invitations jusqu'à Lyon, Dijon et même Turin. Trois cents personnes arrivèrent ; il fallut en loger un bon nombre, tant aux Délices qu'à Ferney "; l'activité de la nièce de Voltaire pourvut. à tout, mômeau bal qui suivit le spectacle.

« Laissez-moi reprendre mes esprits, écrit Voltaire ; je n'en peux plus, je sors du bal, ma tête n'est point à moi. — Un bal, vieux fou; un bal dans tes montagnes? et à qui l'as-tu donné? Aux blaireaux? — Non, s'il vous plaît, à très bonne compa-

gnie ; car voici le fait : nous jouâmes hier le Droit du seigneur, et cela sur un théâtre qui est plus joli, plus brillant que le vôtre. J'avoue que la pièce est bien arrondie, mais enfin c'est notre cinquième acte qui a plu. — A des Allobroges, direzvous? — Non, à des gens d'un goût très sûr, et dont l'esprit n'est ni frelaté ni jaloux, qui ne cherchent que leur plaisir, qui ne connaissent pas celui de critiquer à tort et à travers, comme il arrive toujours à Paris à une première représentation. Oui, le Droit du seigneur a enchanté trois cents personnes de tout état et de tout âge, seigneurs et fermiers, dévotes et galantes. Croiriez-vous que mademoiselle Corneille a enlevé tous les suffrages? Comme elle était naturelle, vive, ga'e! comme elle était maitresse du théâtre, tapant du pied quand on la soufflait mal à propos. J'ai fait le bailli, et, ne vous déplaise, à faire pouiïer do rire. Mais que faire de trois cents personnes au milieu des neiges, à minuit que le spectacle a fini? il a fallu leur donner à souper à toutes ; ensuite il a fallu les faire danser : c'était une fête assez bien troussée. Je ne comptais que sur cinquante personnes; mais passons, c'est trop me vanter.

)) P. S. Le bailli conduisait la noce sur le théâtre; six femmes jolies habillées en bergères, six jeunes

gens très galants, précédés de violons, se présentaient avec les acteurs devant monseigneur. C'était un tableau de Téniers. »

La petite maison qu'avait louée madame d'Epinay présentait d'assez grands inconvénients, et, quand l'été approcha, elle se décida à quitter Paris pour s'installer à la campagne. Les réparations de la Briche n'étaient pas terminées et elle s'établit provisoirement à la Chevrette, qui n'avait pas encore de locataire ; elle partit avec sa mère et Pauline dès les premiers jours de juin. Grimm ne tarda pas à la rejoindre. Sa présence à Paris était moins nécessaire depuis qu'il avait résigné forcément ses fonctions diplomatiques. Il s'occupait presque exclusivement de la Corresponda7ice littéraire, dont la réussite dépassait ses espérances ; le nombre de ses souscripteurs princiers s'augmentait de jour en jour.

Son amie apportait sa part dans ce travail. Les qualités de son esprit s'y prêtaient merveilleusement. Elle observait bien et finement, elle analysait avec justesse et précision; ses conseils d'abord, son aide et sa collaboration ensuite, furent d'un grand secours pour Grimm. C'est pendant cet été de 1762 qu'ils commencèrent à travailler sérieusement ensemble. Diderot prenait part à leurs travaux et les aidait dans leur revision : « Madame d'Épinay, dont vous me demandez si souvent des nouvelles, écrit-il à mademoiselle Volland, se porte

assez bien. Grimm me paraît en user bien avec elle; leur vie de campagne est tout à fait douce ; ils ont peu de monde et ils font de longues promenades. » L'été s'écoulait ainsi, paisiblement. Diderot se partageait entre la Chevrette et le Grandval. Chez madame d'Épinay, il trouvait une hospitalité simple et mo<leste ; chez le baron, luxueuse et recherchée. La table plantureuse du Grandval n'était même pas sans danger.

« J'ai encore une huitaine à passer ici, écrivait Diderot à son amie. Priez Dieu que je ne meure pas d'indigestion. On nous apporte tous les jours de Champigny les plus furieuses et les plus perfides anguilles, et puis des petits melons dWstracan, puis de la sauerkraut, et puis des perdrix aux choux, et puis des perdreaux à la crapaudine, et puis des babas, et puis des pâtés, et puis des tourtes, et puis douze estomacs qu'il faudrait avoir, et puis un estomac où il faut mettre comme pour douze. Heureusement on boit en proportion, et tout passe. »

Dans le petit nombre d'amis qui entouraient madame d'Epinay, venait d'apparaître Suard, le mélancolique Suard. Aimable convive, assez brillant causeur, présenté par Grimm qui l'avait connu au Grandval, il fut bientôt de l'intimité de la Chevrette. Au bout de peu de temps, sa nature passion-

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née amena presque une rupUire entre la dame de la Chevrette et les d'Holbach.

L'amitié du baron pour Suard était née dans d'assez singulières circonstances. D'Holbach attachait une grande importance à ses ouvrages, mais son origine allemande se faisait lourdement sentir ; il ignorait l'art, que possédait Diderot, de déguiser la raideur et la sécheresse philosophiques sous le charme du style. Il s'aperçut bientôt de ce défaut et chercha dans son entourage un homme de lettres capable d"y remédier. Suard eut la préférence ; il était pauvre, d'Holbach généreux, la combinaison les servait tous les deux. L'homme de lettres devint ainsi le commensal habituel de la maison.

Madame d'Holbach était charmante, et Suard en fut bientôt éperdument épris ; la baronne le reçut avec sa bonne grâce et sa douceur habituelles, puis, touchée de sa mélancolie, elle lui prodigua les attentions les plus délicates : il s'y méprit. Cependant, elle n'était pas coquette; Diderot écrivait à ce sujet à mademoiselle Volland ' :

c( Vous vous trompez ; elle n'est point coquette ! mais elle s'est aperçue que cet mtérôt vrai ou simulé que les hommes protestent aux femmes les rend plus vifs, plus ingénieux, plus attentionnés, plus gais; que les heures se passent ainsi plus i-apides et plus

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