MADAME D EPINAY A SOX FILS
2 novembre 1762.
<( Votre père ne me montre point vos lettres ni
celles qu'il vous écrit ; je ne les lui demande point, parce que la confiance est libre, et malheureusement il n'en a pas en moi. Je suis fâchée qu'il ait mis M. et madame Bethmann dans le cas de le juger défavorablement par ses lettres ; il serait à désirer que les tristes découvertes que vous avez faites sur lui fussent ignorées de toute la terre, mais malheureusement elles ne sont que trop connues. Que ses défauts et ceux que vous auriez pu découvrir en moi, mon enfant, vous servent de leçons pour les éviter. Les miens ne sont pas de même genre, Dieu merci, et ne sont pas de nature à vous faire tort ; mais si l'humeur et la sécheresse que peut contracter une âme aigrie par le malheur vous ont quelquefois étonné en moi, garantissez-vous-en, car on ne lait rien de bien quand on s'y laisse aller. Souvenez-vous qu'en travaillant à éviter les malheurs et les fautes que vous avez appris sur le compte de votre père, vous ne devez jamais ni mépriser ses avis ni lui marquer aucun éloignement; contentez-vous de me consulter avant de les suivre, jusqu'à ce que l'âge et l'expérience vous donnent la capacité de vous conduire par vous-même. En lui montrant les principes qui règlent vos actions et qui déterminent vos démarches, n'ayez jamais l'air de le blâmer, ni de croire penser mieux que lui ; ce serait manquer aux
égards dont vous ne devez jamais vous départir visà-vis de lui... »
Au mois de novembre de cette même année, Pauline fit sa première communion. C'était la dernière joie réservée à la vénérable madame d'Esclavelles, dont la santé déclinait de jour en jour, f^e lendemain de la cérémonie, elle se sentit plus mal et s'éteignit bientôt dans les bras de sa fille et de sa petite-fille.
Madame d'Epinay adorait sa mère, et les soins qu'elle lui prodiguait depuis tant d'années la lui rendaient encore plus chère. Cette perte cruelle la plongeait dans un grand isolement.
MADAME d'ÉPINAY A SON FILS.
A la Briche, le 9 novembre 1762.
« Eh bien! mon cher enfant, le sort me persécute-t-il assez? Que je suis bien aise dans ce malheur que votre destinée vous ait éloigné de l'affreux spectacle dont j'ai été le témoin, et dont j'aurai toute ma vie l'âme déchirée. J'ai perdu toute ma consolation et la douceur de ma vie; je n'ai plus que vous pour me tenir lieu de tout; voyez quelles obligations vous contractez envers moi, mon ami, et quel devoir vous avez à remplir...
» Ma fortune se trouve encore diminuée par la
perte que je viens de faire. Je perds le secours de la pension qu'elle me laissait, et je me trouve chargée de SOO livres de rente de plus à payer tous les ans, par les legs qu'elle a faits par son testament. Je ne puis entrer de si loin dans un plus long détail ; je vous mettrai insensiblement au fait de toutes mes affaires, qui sont les vôtres, à mesure que vous croîtrez en raison et que votre conduite méritera plus ou moins ma confiance...
» Donnez-moi, mon cher enfant, de vos nouvelles; je suis en peine de vous. Faites mille compliments pour moi à M. et madame Bethmann ; ils auront la bonté de régler la dépense à faire pour votre deuil, le plus simple, je vous le recommande ; rien que l'exact nécessaire ; votre deuil est de six mois... »
La vie que Louis menait à Bordeaux était fort triste; nul plaisir, nulle dissipation, toujours au travail, sans trêve ni repos. Il n'osait se plaindre à sa mère d'une profession choisie par elle; son père, au contraire, était tout désigné pour recevoir ses doléances; il lui demanda donc au bout de quelque temps de vouloir bien l'autoriser à quitter une carrière pour laquelle il ne se sentait aucune vocation. M. d'Epinay montra la lettre à sa femme ([ui s'empressa d'écrire à Louis pour lui reprocher ses confidences. « Ouvrez-moi votre cœur, lui disait-elle, j'entrerai dans vos peines, je chercherai à vous les
adoucir, mais prenez garde à ce que vous manderez aux autres. » D'Epinay ouvrit son cœur comme on le lui demandait; et fît à sa mère un tableau désolant de son existence.