‹ Une femme du monde au XVIIIe siècleChapitre 61 sur 106 · MADAME D EPINAY A SON FILS · texte numérisé non relu

MADAME D EPINAY A SON FILS

A Paris.

« J'ai reçu ce matin votre lettre da lo, et vous voyez, mon ami, que je ne perds pas de temps pour vous répondre.

» Je ne saurais vous plaindre beaucoup d'être obligé de descendre les chandelles, de balayer le comptoir, parce que tout cela n'est pas bien fâcheux ; il n'y a qu'un sot préjugé qui puisse attacher à cela de l'humiliation, et, ne vous y trompez pas, si il y a une distance réelle entre la profession du négociant et la place du fermier général, elle est toute à l'avantage du négociant ; car remarquez que celuici vit et s'enrichit du travail de sa tête et de son génie, et l'autre vit et s'enrichit sur les impositions du particuUer; plus il est sévère et rigide, plus l'argent arrive dans son coffre. Qu'en dites-vous?

» Vous me direz, c'est du début dont je me plains. Je vous répondrai : il vaut mieux balayer une boutique de bon cœur et avec zèle que de se trouver porté tout d'un coup en dormant à une place

même de distinction qu'on ne saurait remplir, parce qu'on ne l'a point appris. Savez-vous, mon enfant, ce qu'il y a de vraiment fâcheux dans notre situation? C'est de voir autour de nous quatre à cinq domestiques qui nous ont bien servis et longtemps, qu'on ne peut ni récompenser ni garder.

» Voilà où il est permis de dire : Est-il possible que le fils d'un fermier général ne puisse donner du pain à ceux qui ont si bien servi ses parents!... Les temps sont bien cliangés.

» J'applaudirais à cette plainte et je gémirais avec vous, mais ne gémis plus sur ton balai et ta chandelle si tu ne veux pas que je te rie au nez... »

On touchait à la fin de 1762. Louis commence la nouvelle année par un coup de maître : il ne doute pas un instant que ses parents ne veuillent lui offrir des étrennes, et pour leur épargner la peine de s'en occuper il annonce à sa mère qu'il va acheter en leur nom des manchettes de dentelle :

MADAME d'ÉPINAY A SON FILS.

Paris, 20 jauvicr 1163.

<( Je vous avoue que je suis quatre fois plus affligée de la légèreté de votre tête que je ne l'ai jamais été. En vérité, peu s'en faut que je ne vous voie sans ressources. Gamment, c'est dans un temps

OÙ VOUS savez que votre père est réduit à la plus grande gène, pour acquitter ses dettes, et moi pour parvenir à pourvoir à notre subsistance à tous, qu'il vous passe par la tète de faire une emplette de luxe sans en savoir le prix, et qu'il vous plaît de supposer qu'il faudra bien que votre père ou moi payions. Il 'se trouve encore que cette emplette pouvait être un objet de 50 ou 60 louis. Vous me direz que vous ne croyiez pas qu'elle fût d'un prix si haut. Mais si vous ne prévoyez jamais les sottises que lorsqu'elles seront faites, vous en ferez beau nombre. Savez-vous qu'il ne faut que deux faits comme celuilà pour faire enfermer un jeune homme en attendant que sa tète soit mûre? Je ne vous parle pas de l'insolence de supposer que nous ne puissions pas nous dispenser de vous donner des étrennes. Je vous déclare, pour vous détromper, que vous n'avez pas à en attendre de moi cette année. 11 y a plus que cela, c'est qu'il ne convient en aucune façon que vous portiez des manches de dentelle, et, loin d'en acheter, si vous en aviez, il faudrait les serrer très soigneusement et ne les pas porter dans la situation où nous sommes, et, si vous revenez à Paris, j'espère que vous ne serez pas assez plat pour en désirer, ni pour en porter. »

DERNIÈRES ANNEES DE MADAME DÉI'INAY 2S7

Une grave maladie de Pauline mit le comble aux préoccupations de madame d'Epinay. La jeune fille ne fut sauvée que par une inspiration de sa mère

MADAME d'ÉPINAY A SON FILS.

Paris, l'T lUiirs 1763

(( Mo voici rassurée tout à fait sur Télat de votre sœur, mon cher enfant, je vous ai caché mes alarmes tant qu'elles ont duré ; à présent que je n'en ai plus et qu'elle est hors de tout danger, je puis vous dire qu'elle a depuis quinze jours une fièvre maligne, et qu'elle a été cinq jours dans le plus grand danger. Un transport continuel, de très mauvais symptômes, en un mot, on ne peut guère être plus mal. C'est M, Gatti qui l'a vue et qui l'a très bien conduite ; mais, comme le danger était grand, il a demandé une consultation. Je m'en serais tenue à lui malgré cela, par la grande confiance que j'ai dans sa science et dans sa prudence, si je n'avais eu à répondre de l'événement qu'à moi; mais toute la famille ne pensant pas de même sur Galli, j'ai appelé le médecin qu'elle a désiré, qui est un nommé Baury, et comme je savais le peu de cas que l'on fait de ce Baury, j'en fis appeler un troisième, qui est Bordeu*. Geliii-

1. Bordeu, célèbre médociu du xviii" siècle, membre de l'Académie des sciences, mort eu ITÎO.

ci consentit à une consultation qui se fit en présence de la famille. Baury fut d'avis d'une troisième saignée du pied, Gatti fut de l'avis contraire et soutint quelle était au moins dangereuse, si elle n'était pas pire. Baury soutint que, si on attendait seulement quatre heures pour la faire, il serait trop tard. Gatti répliquait : (' Si on la fait, il y a trente à parier qu'elle ne la soutiendra pas, » Toute la famille, dans cette indécision, penchait pour l'avis de Baury, et m'exhortait à m'y ranger. Je déclarai que comme ni l'un ni l'autre ne me répondait de la sauver, je suivrais l'avis de Gatti et je déclarai que je ne consentirais pas à la saignée. Bordeu arriva, qui fut complètement de lavis de Gatti; elle ne fut pas saignée. Je congédiai M. Baury, de sorte que je dois la vie de votre sœur h Bordeu et à Gatti, et au courage que j'ai eu de tenir tête à tout le monde. Jugez à présent quelles ont été mes alarmes, tant qu'a duré le danger... Dès que votre sœur sera sur pied, je retournerai à la Briche et j'en ai grande impatience parle besoin que j'ai de repos et de tranquillité. »

Ni les menaces ni les prières n'avaient d'action sur d'Épinay. Fatigué d'un métier qu'il trouvait audessous de sa condition, il ne tarda pas à négliger les afTaires du bureau et à consacrer une partie de

son temps à la musique et à la comédie. Il s'était lié intimement avec son camarade Lersé, qui partageait ses goûts de paresse et de dissipation.

A cette époque, Bordeaux ofTrait aux jeunes gens des dangers de tous genres, et M. Belhmann en redoutait les conséquences pour les commis qu'on lui confiait. Son irritation contre Lersé n'était pas moindre que contre d'Epinay. Quelques lettres de lui à l'ami de Grimm, M. Hennenberg, nous ont été conservées. Elles fournissent, sur les rapports d'un négociant du siècle dernier avec ses commis et sur les mœurs de ces jeunes gens, des détails qui ne sont pas dénués d'intérêt.

M. BETHMANX A M. HE.NNENUERO.

'< .... Je vous assure, mon cher ami, que si j'aimais moins M. Lersé père et son fils, votre protégé, je ne me donnerais pas la peine de veiller à la conduite de ce dernier et je le laisserais courir... mais encore où aller sans dépenser de l'argent et augmenter votre charge? Il aime le spectacle et je ne veux pas qu'il y aille parce qu'il y a mauvaise compagnie et (j[ue toute la jeunesse s'y perd ; la police n'est pas ici comme à Paris et la comédie est remplie d'environ trois à quatre cents gueuses qui débanchent tous les jeunes gens, et tous les jours on est forcé de renvoyer aux pères des fils perdus

290 DICUMKRES ANNEES DE JI Al) A MIC J) El'IXAV

par la débauche. ^C'est ici pire qu'à Sodome ou Gomorrhe ; je ne veux pas chai'ger ma conscience, je parle et je prêche, et, si l'on ne veut pas écouler, jt' renvoie, plutôt que de soiiflVir une mauvaise conduite de mes commis. J'ai donné le 1" de l'an à ce jeune homme 48 livres pour étrennes; l'après-midi il a fait chercher chez le libraire toutes sortes de mauvais livres. Il s'amuse le soir à lire jusqu'à minuit et le matin il ne peut pas se lever à six heui'es. J'écris au père et vous verrez ce que je dis. Il convient d'en user avec douceur vis-à-vis de lui pour ne pas lui faire prendre un parti désespéré; car il a dit aux commis que si je le renvoyais il se ferait ou soldat ou comédien. C'est le garçon le plus résolu que je connaisse; il a de l'esprit et, s'il voulait, il de\iendrait un génie dans son métier. »

M. Belhmann dut écrire dans le môme sens à madame d'Épinay, car, peu de jours après. Lrtuis recevait la lettre suivante.

MADAME D KPINAV A SON FJLS.

Paris, !.! avril n(i3.

« Je ne reviens pas de votre conduite et du malheureux changement qui est arrivé en vous depuis

deux mois. Comment est-il possible que, vous ayant écrit deux lettres qui auraient dû faire rentrer en lui-même tout autre enfant que vous, non seulement vous me manquiez au point de ne pas y répondre, mnis tout ro (pii me revient df aoiis m'apprend que votre conduite nest pas meilleure. Si vous continuez, il ne vous restera de parti que celui de vous soustraire de la société, et vous aurez toute votre vie le remords déchirant dans votre solitude d'être la honte de votre famille et le poison lent de votre mère. Songez que lorsqu'on a senti et parlé comme vous l'avez fait, il faut être une âme de boue pour n'avoir pas le courage de se conduire en conséquence... Songez, mon (ils, que si j'ai de la satisfaction à attendre encore dans ce monde, ce n'est que de vous, et qu'une mauvaise conduite de votre part achèverait en moi le dégoût et le détachement de la vie que je me reproche, mais que je n'ai déjà que trop. . . »

En dépit des instances maternelles, la mauvaise conduite de Louis ne fit que s'aggraver; un incident comique attribué à son influence acheva d'indigner M. Bethmann. Cet excellent homme, fort ménager de son bien, mais doué d'un cœur excellent, cherchait par tous les moyens à épargner l'argent de -M. LtM'si'' père, doiii il connaissait les ressources

modiques ; un jour donc, il fît présent au fils d'un habit vert qui allait porter le trouble dans la maison :

M. BETHMANN A M. HF.NNENBERG,

« Je ne puis vous donner des nouvelles satisfaisantes du jeune homme qui devient arrogant et insolent et qui sort les dimanches sans permission jusqu'à huit heures du soir; et si je lui demande où il a été, il me répond : « J'ai été faire ma partie; » je vous avoue qu'il y a là de quoi perdre la patience. Je lui ai fait présent d'un habit vert pour l'hiver et il a honte de le porter parce qu'il n'est pas neuf. . . Il convient de l'envoyer en Allemagne pour y gagner son pain et vous en débarrasser, car ici il ne ferait jamais une bonne fin. Vous et nous en aurions tôt ou tard du chagrin. N'écrivez rien au pauvre père que je plains de tout mon cœur.

» P. S. — Dans ce moment, je viens d'apprendre que Lersé a vendu l'habit vert que je lui avais donné pour épargner votre bourse ; je l'aurais encore porté avec plaisir deux hivers sans avoir honte de paraître dans toutes les compagnies. C'est un franc menteur; il me dit qu'il l'avait fait refaire et que le tailleur l'avait gâté et rendu trop court; je le pressai là-dessus pour voir l'habit et le faire payer au

lailleur, alors il m'avoua avec une elTronterie sans égale qu'il l'avait vendu pour faire de l'argent !.. »

Après de pareils méfaits, dont d'Épinay passait évidemment pour l'instigateur, M. Bethmann écrivait : « Il me tarde de voir le jeune d'Épinay hors de chez moi, » et quelques jours plus tard, répondant à M. Hennenberg : « J'ai remis votre lettre à Lersé ; il pleure et se lamente ; je fais le méchant et semblant à vouloir le renvoyer, car le jeune d'Épinay a gâté son esprit; mais comme je le renvoie sous peu, j'espère que Lersé changera; ainsi n'écrivez rien à son pauvre père. »

Madame d'Épinay reçut bientùt une lettre dans laquelle M. Bethmann lui déclarait l'impossibilité de garder plus longtemps son fils. Cette fois elle dut se résigner, et elle chercha, par l'intermédiaire de Grimm, à le faire entrer dans une maison de banque à Francfort. La négociation n'aboutit pas, et M. d'Épinay en profita pour revenir à son idée favorite, la carrière de la robe. Tout ce que la mère put obtenir, c'est qu'on laisserait son fils libre de choisir, et elle fît tous ses efforts pour l'éclairer sur ses véritables intérêts.

291 D1■:R^MÉRES ANNÉES DE MADAME D'ÈPINAY MADAME d"ÉPINAV A SON FILS.

A la Briche, ce 6 novembre 17(33.

« Depuis le 10 août, mon cher enfant, je souffre le martyre d'un rhumalisme dans la tête. Depuis huit jours seulemeni, je suis sans douleurs, mais la lête si affaildie, que je ne me suis permis aucune application qui n'ait été indispensahle. Je suis au fait du projet de voire père pour vous, parce qu'il s'est opposé fortement à celui de vous envoyer à Francfort, sans m'en donner jusqu'à présent d'autre raison que celle qu'il voulait que vous fussiez dans la robe. J'ai combattu ce projet par toutes ces raisons-ci, qui sont aussi les seules que j'ai à vous apporter, et auxquelles, je vous prie, mon cher enfant, de faire une sérieuse attention avant de vous décider. Premièrement, votre fortune ne vous permettra pas, de longtemps, d'avoir une charge honorable dans la robe ; si vous parvenez à l'avoir, de vous y soutenir. En second lieu, s'il n'y a pas d'état où l'on puisse être avec une plus grande considération, lorsqu'on y est appelé par un goût décidé, et par une ardeur continuelle au lra^ail, il n'y en a pas où l'on tombe dans un plus grand avilissement, quand on n'y remplit ses devoirs que faiblement ou avec tiédeur.

M V. R X I K U F s: A \ X H !•: S I) !■: M A 1) V M K I )' iï P ! X V Y 255

» Vous, qui par la faildesse et par la mollesse do votre caractère n'avez pu résister aux écueils do Bordeaux, ni prendre riiabilude du travail, dans un»; maison aussi rangée que celle do M. Bethmann, que deviendrez-vous au milieu do Paris, où la dissipation et le désordre est bien p'us inévitable? Voilà les principales raisons que j'ai pour vous éloigner de Paris et celles que j'aurais pour désirer vivement que vous n'y rentrassiez que dans quatre ou cinq ans d'ici. Les seules raisons que vous m'opposez, mon cher ami, sont des raisons d'enfant, (juo los commis ne sont pas regardés, etc.; d'ailleurs, stjus n'êtes pas destiné à être commis d'un négociant, mon projet même n'est pas de vous laisser dans lo commerce, non que je dédaigne cet état pour vous, mais, au contraire, parce que vous n'avez pas assez de talent pour vous y distinguor

» Ma santé ne peut être que très mauvaise, tourmentée comme je le suis; j'ai quelques jours d'intervalles, et les douleurs reprennent ensuite avec plus de violence. Hier et avant-hier mon rhumatisme s'était déplacé et s'était joté sur la poitrino; jo toussais à crever; aujourd'liui je suis mieux et j'ai profité de cet intervalle pour vous écrire ces quatre mots. Bonjour, mon enfant, mille complimonfs à M. Bethmann. Je vous emlu'asse. »

Sur les conseils de madame d'Epinay, Louis écrivit à son père pour lui demander le temps de a réflexion ; mais c'était pure condescendance, car, dans son esprit, la décision était déjà prise.

LOUIS d'épinay a son père.

1" novembre 1763.

« Mon cher père,

« J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 24 de ce mois. La matière qu'elle contient est d'une si grande importance que je vous supplie de vouloir Lien m'accorder une quinzaine de jours pour me déterminer, car ces sortes de choses demandent heaucoup de prudence et de réflexion, puisqu'il s'agit du honheur ou du malheur de ma vie. Daignez, je vous prie, mon cher père, m'accorder ce délai, pendant lequel je demanderai à Dieu la grâce de m'éclairer et de m'ouvrir les yeux, afin de me faire choisir un état qui me convienne. Je souhaite qu'il me fasse embrasser celui que vous désirez, dans lequel, comme dans tout autre, je m'efforcerai toujours de vous prouver le profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.. »

Malgré cette lettre, Louis prit le parti qui ne con-

venait pas à sa mère, mais qui convenait à ses goûts ; il déclara qu'il se sentait unesérieuse vocation pour Ja robe et demanda à revenir Paris. Voici le billet court mais attristé par lequel sa mère le prévient qu'on a décidé de t^on sort :

MADAME d'ÉPINAY A SON FILS.

Ce 31 janvier 1164.

« Voire sort est décidé, mon fils; votre père et la famille ont jugé convenable à leurs vues de vous rappeler, et je prie M. Bethmann de vouloir bien vous faire partir par le carrosse de voiture, dès qu'il se trouvera une occasion sûre. Vous descendrez chez moi où vous resterez vingt-quatre heures. Je ne vous en dis pas davantage aujourd'hui, je suis Irop fatiguée d'écrire. J'espère que je n'ai pas besoin de vous marquer ici tout ce que votre cœur doit vous dicter envers les braves et dignes gens que vous allez quitter. Adieu, mon ami, pour aujourd'hui. »

Une fois rentré à Paris, d'Épinay commença immédiatement les études nécessaires à sa nouvelle carrière.

.\1. dE[iiutiy et les deiuoiselies Verrière. — .Mariage de Pauline. — .\I. et madame d'Épinay à la Chevrette. — Les Savalette de Magnanville. — Vers de M. d'Épinay. — Scdaiue et le Philoxop/n^ sans le savoir. — Mariage de Sedaine .

M. d'Épinay , depuis sa disgrâce , était-il resté accablé sous ce coup du sort, pleurait-il clans l'isolement et la retraite sa fortune follement dissipée ? Bâcha umont se charge de nous répondre :

b mai lUi'S.

« Nous avons assisté aujourtlhui à la comédie chez mesdemoiselles Verrière dans leur salle de Paris ; elle est très grande pour une salle particulière, d'une belle hauteur et fort ornée. On y compte sept loges en baldaquin, galamment dessinées et bien étof-

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fées. Il y a aussi des loges grillées pour les femmes qui ne veulent pas élrc\Ties\

» On a donné la Surprise de l'amour, de 3Iarivaux, en trois actes, et la Courtisane amoureuse^ de M. Golardeau.

» Dans la première pièce, madame de la Mare, la cadette des deux sœurs, faisait le rôle de la marquise : Taulre. celui de soubrette. M. le baron dr Vanswieten celui du chevalier. M. Golardeau représentait le comte, et M. d'Épinay Hoi'lensius ; le valet était le président de Salaberri. Le tout a été passablement joué, en général ; mais les deux sœurs ont excellé, surtout la comtesse; elles seraient applaudies sur la scène française.

» La musique de la seconde pièce est de M. Dupin de Francueil. L'aînée Verrière faisait le rôle de

!. Ces loges étaient eu usage chez les demoiselles les plus connues de l'époque qui donnaient la comédie chez elles. « Mademoiselle Gaussin se rendit célèbre par les spectacles qu'elle donnait à sa superbe maison de Pantin. Le publie briguait l'Lonueur d'y être admis et il y avait toujours un foncours prodigieux ; c'était le rendez-vous des plus jolies filles de Paris et des aimables libertins; on avait eu soin d'y établir des loges grillées pour les femmes honnêtes, pour les gens d'église et les personnages graves qui craignaient de se compromettre parmi celte foule de folles et d'étourdis. Collé avait consacré sou théâtre de société à être joué chez mademoiselle Gaussin; Carmoutel fit un recueil de proverbes draniati(|ues destinés au même effet, et M. de la Borde les Miif on iMMsiqui'. » {Ari)ol(li'iii(i.)

la courtisane; sa sœur, la soubrette ; inademoiselle Villette, une marchande de modes ; Le Jeune, l'amoureux, et la Ruelte, le valet. Ce spectacle, fort amusant, était soutenu d'un orchestre bon et nombreux; en un mot rien n'y manque; il y avait fort bonne compagnie. »

Fort bonne compagnie!... et fort mêlée à la fois. Dans ce singulier assemblage, les uns apportaient l'argent, les autres le talent; d'autres, enfin, par leur rang, faisaient honneur à la maison, et tous, grâce au sens pratique des Verrière, vivaient ensemble dans la plus parfaite harmonie.

Dès 1762, le tendre Colardeau était chargé d'alimenter le théâtre. Il avait refusé d'entrer au barreau pour se consacrer à la poésie. Il ne tarda pas à se consacrer également à l'aînée des Verrière. Les qualités de son esprit avaient pu seules séduire madame de Furcy. « Je dînai chez le baron avec l'auteur de Caliste, écrit Diderot. Il n'a pas une once de chair sur le corps ; un petit nez aquilin, une tète allongée, un visage effilé, de petits yeux perçants, de longues jambes, un corps mince et fluet; couvrez cela de plumes, ajoutez à ses maigres éi)aules de longues ailes, recourbez les ongles de ses pieds et de ses mains, et vous aurez un tiercelet d'épervier. »

Dans l'énumération des personnages qui figurent sur le théâtre des Verrière, Bachaumont en oublie

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un assez important, le souffleur. Devinerait-on qui M. d'Epinay avait choisi pour remplir ces fonctions délicates? Linant, le vertueux Linant, qui trouva probablement cette carrière plus en harmonie avec ses goûts que le canonicat offert par son ami le chanoine Gaudon.

M. d'Epinay passait sa vie chez les demoiselles A'^errière ; réduit à une modique pension de 10,000 livres de rente qui devait à peine subvenir à ses besoins, il y jouait un rùle mal défini et qui donne une médiocre idée de sa délicatesse. Il ne voyait sa femme qu'à de rares intervalles. Désormais son existence se trouve liée intimement à celle des deux sœurs et il ne les quitta plus jusqu'à sa mort.

Parmi les nombreux soucis de madame d'Epinay, l'avenir de sa fille tenait le premier rang. Elle pensait avec angoisse à la possibilité de laisser la pauvre enfant sous la direction d'un père indigne, et elle désirait ardemment la marier très jeune. Un excellent parti se présenta bientôt : le vicomte de Belsunce, colonel d'infanterie et grand bailli du pays de Mixe, en Navarre. La beauté et la grâce de Pauline séduisirent M. de Belsunce, mais une dot était nécessaire. M. de Jully y pourvut en avançant une somme de 30,000 livres '.

1 . Celte somme était remboursable sur les revenus' de s biens de M. d'Epinay, confiés à la gestion de M. de Jully. Madame d'Epinay donna à sa fille les propriétés qu'elle possédait encore à Valcucienues et qu'tlIe-mOme avait reçues en dot.

La vicomtesse de Belsunce nous apparaît en toutes circonslances comme un ange de bonté et de douceur. Admirablement élevée par mademoiselle Drin ville, son caractère ne se démentit jamais, elle resta jusqu'au bout la douce vicomtesse dont parle Galiani. Dans ce milieu d'incrédulité, oii les plus croyants étaient à peine déistes, madame de Belsunce reçut de sa grand'mère des principes religieux que rien ne put ébranler et qui l'aidèrent à supporter les cruelles épreuves qui l'assaillirent plus tard ^

Pauline, était fort jolie ; sa mère écrivait de Genève après avoir reçu son portrait : « Elle est prodigieusement grandie et embellie. Je l'aime bien comme cela; sa figure est noble, sérieuse et touchante en même temps ; il est rare qu'une telle physionomie soit l'interprète d'une nme commune. »

Dominique de Belsunce appartenait à une des plus anciennes familles de la Navarre. Ses ancêtres occupaient de temps immémorial la charge de grand haillif d'espée du pays de Mixe ; lui-même succéda à son frère aîné, Armand, lieutenant des armées du roi et gouverneur de l'île de Saint-Domingue, qui mourut en 1764.

Doué d'un cœur excellent, mais en même temps d'un caractère ferme et énergique^ le vicomte de Belsunce apportait dans ses fonctions de grand

1. C'est daus ces principes qu'elle puisa le courage de survi\TO à l'effroyable catastrophe qui frappa sou fils aîné, le majnr Anuaud de Belsunce, massacré à Caen en IISO.

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bailli une rigueur extrême, faisant également respecter ses privilèges de haut et puissant seigneur de Méharin, quelque bizarres qu'ils fussent '.

Le mariage ont lieu à Paris, le 10 mars 1764. Pauline atteignait à peine sa quinzième année; le A'icomte était âgé de quarante ans. Aussitôt après la cérémonie, les époux partirent pour la Navarre.

Le paj's de Mixe, contrée montueuse et sauvage, était devenu presque inaccessible par le mauvais état des chemins. Cet état de choses rendait très difficile l'abord des petites villes éparses dans cette

1. Nous trouvons dans les arcliives do Pau de nombreuses pièces qui témoignent do la fermeté de M. de Belsunce contre les tentatives d'empiétement que faisaient déjà les paysans de cette contrée presque sauvage. En voici une des plus originales. C'est une demande du vicomte en condamnation ;'u dommages et inléièts de « certains Tristan, Doylatagii rre et Laborde, tenanciers de Méhaiiii :

« Vu le procès, la i-equête du demaodeiu" pour qu'il soit maintenu dans la possession et jouissance du domaine de son château exempt de toute autre servitude que celle du passage à pied des habitants de Méharin pour aller à l'église et en cas de nécessité eu de mauvais temps y passer les cadavres par l'échelle appliquée le loiifj du fossé.

» La distribution des pièces faites au sieur de Mosqueros lils, conseiller, ouï son rapport, les actes du dit procès et le tout vu. Dit a été que la Cour maintient le demandeur dans la possession et jouissance de ses droits, et « fait défense tant audit Doylataguerre, que tons autres de l'exploiter que dans ces occasions. Puis la Cour condamne les accusés à trois cents livres de dommages et intérêts ef aux dépens. »

région et causait grand dommage à l'agriculture '. M. de Belsunce ne s'en préoccupait guère et ne laissait point l'intendant de sa province s'immiscer dans les affaires du grand bailliage; mais, en revanche, il organisait ses milices en excellent officier qu'il était et surveillait de près ses métayers et ses gardes. Il n'entendait pas raillerie sur les délits de chasse, et, digne neveu de M. de Preux, il ne permettait pas même à son aumônier de tirer un coup de fusil sur ses terres. D'ailleurs, jouissant d'une considération et d'une estime générales, adorant sa femme et disposé à faire pour elle et pour les siens tous les sacrifices imaginables.

Les premiers temps passés à Méharin furent un peu sévères pour la jeune vicomtesse. Ce vieux château féodal, isolé, au fond de la Navarre, entouré de fossés profonds, avec ses tourelles pointues, ses ponts-levis, son antique chapelle, ne ressemblait guère à l'élégante Chevrette, située à la porte de Paris. Heureusement l'aimable caractère de la jeune femme ne tarda pas à attirer chez elle la meilleure compagnie de Pau et de Bayonne, et un fils vint bientôt occuper doucement ses heures de solitude.

Madame d'Epinay ne manqua pas de communiquer à Voltaire le mariage de madame de Selsunce.

1. Le pays de Mixe, très fertile en grains et en vins, était traversé par une quantité de routes qui aboutissaient aux villes de Garris, Saint-Palais, Bastide, Clarence, Caunne, Bastide de Béarn, Sanneterre, Mauléon, Oslabat et Hasparren, auprès de laquelle était Méharin.

DERNIÈRES ANNÉES DE MADAME D'ÉPINAY 305 VOLTAIRE A MADAME d'ÉPINAY.

2 mars 1764, Ferney.

« En vous remerciant, madame, de la bonté que vous avez d'informer les gens de l'autre monde du bel établissement que vous faites dans celui-ci. Vous serez toujours ma belle pliilosopbe, quand même vous m'aurez oublié. Je me mets aux pieds de madame votre fdle, à condition qu'elle sera philosophe aussi.

» Savez-vous bien que je suis quelquefois en commerce de lettres avec M. votre fils? Mais je lui demande pardon de n'avoir pas répondu à sa dernière lettre; j'étais extrêmement malade. Je ne sors presque plus du coin de mon feu ; tout s'affaiblit chez moi, hors mon respectueux attachement pour vous.

» La tranquillité dontjti jouis est la seule chose qui me fasse vivre. Je crois, madame, que vous avez mieux que de la tranquillité, vous devez jouir de loul le bonheur que vous méritez; vous faites celui de vos amis, il faut qu'il vous en revienne quelque chose. Si avec cela vous avez de la santé, il ne vous manque rien. Pardonnez-moi, s'il vous plaît, de ne vous pas écrire de ma main ; je deviens un peu aveugle, mais on dit que quand il n'y aura plus de

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neige sur -nos montagnes, j'aurai la vue du monde la plus nette. Je ne veux pas vous excéder par une longue Icllrc ; vuus êtes peut-être occupée actuellement à coiffer la mariée. Je présente mes très humbles respects ;i la mère et à la fille. »

Après le mariage de madame de Bel^unce, dos difficultés s'élevèrent entre M. et madame d'Epiiiay au sujet des dépenses de leur fils ; M. d'Epinay exi gea que -sa femme en payât la moitié ; elle protesta dans un mémoire très bien fait qu'elle adressa à sa famille. Ce mémoire se terminait ainsi :

« Par les soins et par les bontés de M. de La Live, les affaires de mon mari ne sont plus dans cette épouvantable confusion où elles étaient il y a deux ans; elles deviennent meilleures de jour en joui-. Les miennes n'ont fait qu'empirer depuis deux ans. Les dépenses forcées d'un premier établissement à la Briche, celles de mes enfants, celles que m'a coûtées le mariage de ma fille ont diminué mon revenu et porté mes dettes à une somme effrayante pour ma position. J'oflre 1,200 livres par an pour ma contribution, c'est assurément tout ce que je puis faire. J'ai pu prendre sur mon bien , sur mes commodités, sur mon nécessaire tout ce que j'ai voulu, mais je ne puis pas prendre sur le bien de mes créanciers, parce qu'il n'est pas à moi, et si Ton m'impose une charge plus forte, je m'y opposerai jtar une raison sans réplique : celle de

l'absolue impossibilité. » La famille fît droit à cette demande.

Malgré ces diflicultés sans cesse renaissantes, M. et madame d'Epinay conservaient encore aux yeux du monde des relations courtoises, qui pouvaient faire quelque illusion ; ils voyaient ensemble leurs anciens amis.

Depuis un an ou deux le château de la Chevrette était loué par M. Savalette de Magnanville, garde du Trésor royal, parent et ami de la famille de La Live. M. de Savalette avait deux filles charmanles, madame de Revel et madame de Pernon ; un fils, M. de Buchelay, grand amateur d'objets d'art ; puis une nièce aimable et spirituelle, la marquise de Gléon. Possesseur d'une fortune considérable, le nouvel habitant de la Chevrette lui rendit bientôt son ancienne splendeur. On recommença à jouer la comédie comme du temps de M. de Bellegarde.

« Madame de Pernon, dit Grimm, a une figure intéressante et la voix du monde la plus touchante. Madame la marquise de Gléon, grande et belle femme, joue avec un ton, une grâce et un agrément que les actrices de profession n'auront jamais. La sœur de madame de Gléon, madame de Savalette, joue les rôles de soubrette d'une manière si spirituelle, son petit accent gascon lui donne tant de piquant, qu'on ne se souvient pas d'avoir vu jouer la comédie avec cette supériorité depuis mademoiselle Dangeville. »

Ne semble-i-il pas lire la lettre de madenioiselle

d'Etle racontant les succès de madame d'Epinay, de madame de Jully etde madame de Maupeou dans la première représentation de V Engagement téméraire ? Mais vingt ans se sont écoulés, et des trois charmantes actrices, seule madame d'Épinay survit. Quels mélancoliques souvenirs ces fêtes devaient évoquer en elle ?

A peine M. de Magnanville fut-il installé à la Chevrette qu'il résolut d'y faire de nombreux changements. Sacrifiant au goût du jour, il obtint de M. d'Epinay de transformer en jardin anglais une partie des magnifiques parterres. Madame d'Epinay aurait souhaité que ses enfants retrouvassent plus tard la Chevrette telle qu'ils l'avaient connue dans leur enfance; elle céda cependant aux désirs de M. de Savalette. La transformation accomplie, M. et madame d'Epinay furent engagés à dîner pour juger eux-mêmes des embellissements du parc ; ils acceptèrent.

Pendant le repas, nouvelle demande ; les groupes et les statues, placés à giands frais dans les anciens jardins, ne se trouvaient plus en harmonie avec le nouveau tracé du parc ; d'ailleurs, les ouvriers peu soigneux les avaient fort endommagés et M. de Savalette priait ses amis de les détruire tout à fait, ou de les réparer. Madame d'Epinay demanda d'attendre au lendemain pour répondre, puis, en rentrant, elle conseilla à son mari de les envoyer à 1 "Hermilage. Voici la réponse assez lestement tournée qu'il adressa à M. de Savalette :

DERNIERES ANNEES DE MADAME D'EPINAY :î'J9

A M. SAVALETTE DE MAGNANVILLE

Savalette a fort bien tourné

Le parc de la Chevrette, Mais son £roiit auijlais a roiffé

Mon parterre en vergette. Eu fait de goût, soit mal, soit bien,

Chacun trouve un apôtre.

Je fais un très grand cas du sien.

Mai? j'aime mieux Le Notre.

Grand merci de votre chiendent,

Que le ciel vous bénisse!

Ajoutez, en cas d'accident,

Quelques pieds de réglisse.

La tisane est bonne, et Tronchin,

Qui la met sur sa liste, Vous jugera bon médecin

Et fort mauvais fleuriste.

Ces groupes, qu'au jardin des rois.

Avait placés Le Nôtre, Vous semblent un peu trop bourgeois

Pour eu orner le vôtre.

Leur arrêt dût-il m'affliger,

Puis-je en blâmer la source?

Ils étaient chers à réparer,

Vous épargnez ma bourse.

Groupes, qui m'avez tant coûté.

J'ai réglé votre usage.

Puisqu'on vous a tous mutil s.

Fuyez à l'Ermitage !

On m'a fait niche, en vous brisant,

Mais aux fêtes de Pâques Vous servirez de monument

Et de niche à Jean-Jacques.

310 DERMÉRKS ANNE P: S DE MADAME D'EPIXAY

Il faut se consoler de tout,

C'est la morale en somme; Le diable est toujours debout

Aux trousses d'im pauvre homme.

Puisse, un jour, du Trésor Royal,

Sortir une ordonnance.

Oui rép'arera tout le mal!

Voilà mou espérance.

M. d'Epinay conserva jusqu'à la fin des espérances aussi fondées, et ce fut le plus gaiement du monde qu'il roula peu à peu dans le gouffre où il s'engloutit.

A la fin de janvier, la vicomtesse de Belsunce mit au monde un fils qui reçut, en souvenir de son oncle, le nom d'Armand. Madame d'Epinay, enchantée d'être grand'mère, s'empresse d'annoncer cette bonne nouvelle à ses amis de Genève et les met au courant en même temps des petits événements du jour.

MAUAMK U'ÉI'INAY A M. DK LUBJÈRE.

Février ITëo.

« Depuis que je ne nous ai éciil, niuiisieui' notre oncle, j'ai été cnrluimée, je me suis guérie, je suis devenue grand'mère, j'ai perdu la vue, je l'ai recouvrée ; en voilà plus (ju'il n'en faudrait pour excuser mon silence ; mais vous savez bien que je ne m'excuse jamais; je vais mon petit chemin tout bonnement, faisant le plus de bien et le moins de

DKRNIKRES ANNEES DE MADAME D'EI'INAY :!11

mal que je peux, mais ne replâtrant jamais mes sottises, car cela ne sert qu'à les faire remarquer davantage. Au reste, pour cette fois, sans tirer à conséquence, vous n'avez pas droit de vous plaindre, car vous devez deux réponses.

» Je vous ai envoyé, en dernier lieu, l'École de la jeunesse; je suis très curieuse de savoir ce que vous pensez de cette pièce ; elle a été mise en musique par Duni. Pliilidor nous en donne une autre au même théâtre, le 28 de ce mois, dont le sujet est tiré du roman de Tom Jo?ies\ et toutes les têtes sont en l'air dans l'attente de ce grand jour. Chacun de ces auteurs a un parti et des cabales considérables, de sorte que les grands intérêts qui meuvent aujourd'hui nos âmes sont l'Opéra-Gomique et les cafés. Les cafés surtout prennent avec une vivacité

1. Toin Jones, comùdie Ij-rique eu trois actes, imitée du roiiiau anglais de Fieldiiig, par Poiusinet ; musique de M. A.-D. Pliilidor; représentée devant Leurs Majestés, à Versailles, par les comédiens italiens ordinaires du roi, le 30 mars; a Paris, pour la première fois, le 27 février HQo. X Jamais pièce, dit Grimm, n'avait été annoncée si magui- » fiquoment, et jamais chute ne fut plus éclatante; la plati- » tude du poète a fait assommer le musicien à grauds coups » de sifflets. La chute de Poinsiuet a fait faire vingt maii » valses plaisanteries. Sur le théâtre de la Foire ou a appelé » l'auteur, un âne s'est nioutré, Gilles s'est misa le caresser '• et à dire : «Ah! comme il est propre, comme il est ni't!» " Daus le moment, 1 àue a fait ses ordures, et tous les acteurs » de s'écrier : Point .w' ncll l'oint si net! »

prodigieuse; mais vous ne savez peut-être pas ce que c'est qu'un café? C'est, en deux mots, le secret de rassembler chez soi un très grand nombre de gens sans dépense, sans cérémonie et sans gêne; bien entendu qu'on n'admet que les gens de sa société ; or, voici comme on s'y prend.

» Le jour indiqué pour tenir café, on place dans la salle destinée à cet usage plusieurs petites tables de deux, de trois ou de quatre places au plus ; les unes sont garnies de cartes, jetons, échecs, damiers, irictracs, etc. ; les autres de bière, vin, orgeat et limonade. La maîtresse de la maison qui tient le café est vêtue à l'anglaise : robe simple, courte, tablier de mousseline, fichu pointu, et petit chapeau; elle a devant elle une table longue en forme de comptoir, sur laquelle on trouve des oranges, des Ll:cuits, des brochures, et tous les papiers publics. La tablette de la cheminée est garnie de liqueurs ; les valets sont tous en vestes blanches et en bonnets blancs; on les appelle garçons, ainsi que dans les cafés publics ; on n'en admet aucun d'étranger; la maîtresse de la maison ne se lève pour personne ; chacun se place où il veut et à la table qui lui plut. La salle ;'i manger est meublée de même par un grand nombre de petites tables de cinq places au plus; elles sont numérotées, et lua tirr les places

pour éviter les tracasseries et la cérémonie qu'un grand nombre de femmes entraînei-aient nécessairement. L'étiquelle du souper est une poule au liz sur le bulTot et une forte piice de rôti, et sur chaque petite table une seule entrée relevée par un seul entremets. Cette mode me paraît très bien entendue par la grande liberté qu elle établit dans la sociét/\ Il est à craindre qu'elle ne dure pas, car l'esprit de prétention commence déjà ;ï troubler dans sa naissance l'économie dune si belle invention'.

» Mais ce n'est pas tout ; il y a tout plein d'accessoires charmants à tout cela : on y joue des pantomimes, on y danse, on y chante, ony représente des proverbes : les proverbes avaient déjà pris faveur dans les sociétés avant l'établissement des cafés ; on choisit un proverbe quelconque ; on bâtit à l'improvisteun canevas qui doit être rendu par plusieurs personnages, et quand ils ont bien rempli leur rôle.

1. La mode des cafés dura longtemps ou peut-être fut renouvelée par la reine Marie-Autoiuette, qui tint des cafés à Marjy poudaut le séjour de la cour en mS. « La cour est » revenue de Marly, enchantée des plaisirs qu'elle y a goù- » tés. Dans les derniers jours, la reine avait établi un»' " espèce de café où les seigm-urs et les dames se rendaient » le matin en chenille; toute étiquette en était bannie, >. chacun y éta,it avec la liberté accoutumée dans ces sortes » de maisons. Ou se mettait à une petite table et on faisait » servir ce qu'on voulait . >- -Metra, Covr. secr., t. VII, p. 93.

l'assemblée doit deviner le proverlie qu'ils ont voulu rendre'.

» Le célèbre David Hume-, grand et gros historiographe d'Angleterre, connu et estimé par ses écrits, n'a pas autant de talent pour ce genre d'amusements, auquel toutes nos jolies femmes l'avaient décidé propre. Il fit son délnit cliez madame de T...; on lui avait destiné le rôle d'un sultan assis entre deux esclaves, employant toute son éloquence pour s'en faire aimer ; les trouvant inexorables, il devait chercher le sujet de leurs peines et de leur résistance. On le place sur un sopha entre les deux plus jolies femmes de Paris, il les regarde attentivement, il se frappe le ventre et les genoux à plusieurs reprises et ne trouve jamais autre chose à leur dire que : « Eh bien ! mesdemoiselles... eh bien? vous voilà donc?... Eh bien! vous voilà... vous voilà ici?... » Cette phrase dura un quart d'heure avant qu'il pût en sortir. Une d'elles se leva d'impatience : « Ah ! dit-elle, je m'en étais

1. Le meilleur faiseur de ces canevas fut Carmontelle (1717- 1806), lecteur du duc d'Orléans, dessinateur de taleut et homme d'esprit. Il a laissé une série de petits croquis au crayon ou à l'aquarelle représentant des scènes d'intérieur et des portraits des personnages du temps. Le duc d'Aumale possède cette intéressante série.

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