M. Tronchin, frère du médecin
2. Cette pièce devait être donnée ù la cour, et, pour en assurer la houi;e exéiMition, il fut (lèridé qui' la première
l'enlhousiasme qu'excita cette pièce à son début. « Le premier jour, écrit Diderot à mademoiselle Volland, combat à mort; les honnêtes gens, les artistes et les gens de goût d'un côté. Ne le dites à personne; mais je jure que ceux qui prônent à présent le plus haut cet ouvrage n'en sentent pas le mérite. Cela est si exquis, si simple, si vrai!... Ecoutez bien mon pronostic. Voltaire en dira pis que pendre. Et la cour? Elle appellera cela du commérage et du caquet. Oui, mais c'est du caquet et du commérage comme Lélius et Scipion étaient soupçonnés d'en dicter à Térence, avec moins d'élégance et plus de verve. »
représentation aurait lieu à la Comédie-Française. La veille arrive un ordre de la police qui suspend la répétition et défend de jouer. On apprend que la scène dans laquelle un père pousse son fils à se battre en duel a effrayé les censeurs. « Ils ne doutent pas, dit Griium assez plaisamment, que, dès le lendemain, tous les fils de famille n'aillent demander l'aveu de leurs parents pour se couper la gorge. » Le malheureux Sedaiue fait agir tous ses amis, et obtient enfin qu'une commission du Chàtelet composée de M. de Sartines, de M. du Lys, lieutenant criminel, et de M. le procureur du roi, se transportera à l'hôtel de la Comédie-Française pour assister à une répétition. Le poète eut l'heureuse idée de prier ces messieurs de vouloir bien amener leurs femmes. Les beaux yeux de ces dames fondirent en larmes et sa cause fut gagnée. La pièce eut un immense succès.
Diderot, encore tout échauffé d'admiration, entre au café en sortant du théâtre avec l'abbé Lemonnier << Un blanc-bec s'approche de nous, raconle-t-il, et dit à l'abbé: «L'abbé, cela » esiyo//. » A l'instant je me lève de fureur et je dis à l'abbé : « Comment ! vous connaissez des gens comme cela, moviieu! » Sortons, je n'y saurais tenir. »
. Aussitôt après la première représentation, Diderot présenta Sedaine à Grimm et à madame d'Epinay ; il devint un de leurs meilleurs amis ^ Sa situation était fort modeste, mais son caractère aimable, la justesse de son esprit et la finesse de ses reparties le faisaient rechercher dans la société. Le lieutenant criminel Lecomte, homme d'esprit et de bonne compagnie, s'était lié intimement avec Sedaine et lui proposa de venir habiter chez lui. Il accepfa, et cette nouvelle existence lui permit de se livrer à son goût pour le théâtre. A l'époque où nous sommes, il était déjà célèbre, et ce dernier succès vint mettre le comble à sa réputation.
Cette année 1765 apporta une grande joie à madame d'Epinay ; le docteur Tronchin vint se fixer à Paris, attaché comme médecin au duc d'Orléans. L'amitié la plus tendre unissait la malade à son sauveur, et Tronchin, avec son âme ferme et droite, son jugement supérieur, dut rendi-e souvent d'aussi grands services à madame d'Epinay, en la conseillant, qu'en soulageant ses maux.
L'arrivée du docteur à Paris eut une influence
1. Sedaine était fils d'un architecte qui mourut en laissant sa femme et ses enfants dans la misère. Le petit Sedaine, obligé de gagner sa vie à l'âge de quinze ans, se résigna à i'immble métier de tailleur de pierre. L'architecte Baron, grand-père du célèbre peintre David, remarqua l'intelligence de cet enfant, apprit le nom de son père, le prit chez lui et le jeune homme devint bientôt son associé. Sans négliger son métier, il consacrait ses loisirs à l'étude; un secret instinct le poussait vers le théâtre et ne le trompait pas.
remarquable et trop peu signalée sur les habitudes et l'hygiène féminines. Grâce à lui, les femmes reprirent peu à peu l'usage de marcher ; vêtues de robes simples et courtes qu'on appela des Tronchines, elles sortaient le matin et cheminaient à pied, appuyées sur de hautes cannes. Il usa de tout son empire sur ses jolies clientes pour les engager à nourrir elles-mêmes leurs enfants, et c'est à lui plus encore qu'à Rousseau qu'est dû cet heureux retour aux devoirs de la maternité.
C'est précisément au mois de décembre 17Go,que Jean-Jacques, banni de France en 1762, après la publication de V Emile, se décida à se rendre en Angleterre avec Hume, et obtint la permission de traverser Paris. Il y arriva en effet le 17 décembre, après une absence de trois ans ; il descendit au Temple chez le prince de Conti. Ses anciens amis n'apprirent pas sans une certaine émotion la nouvelle de son arrivée ; Diderot écrit h. Falconet : « Il y a trois jours que Rousseau est à Paris, je ne m'attends pas à sa visite, mais je ne vous cèlerai pas qu'elle me ferait grand plaisir, je serais bien aise de voir comment il justifierait sa conduite à mon égard. Je fais bien de ne pas rendre l'accès de mon cœur facile, car on n'en sort pas sans le déchirer. » Rousseau ne chercha pas à revoir Diderot.
Le lendemain de son arrivée, Jean- Jacques était allé se promener au Luxembourg en costume d'Arménien. N'ayant pas trouvé que cette promenade eût causé une sensation suffisante, il la renouvela
sur les boulevards, où son accoutrement attira tous les yeux. La police trouva cette affectation de se montrer un peu audacieuse chez un homme décrété de prise de corps, et lui intima l'ordre de partir '.
C'était à la recommandation de milord Maréchal et de la comtesse de Boufllers, que Hume avait offert à Rousseau une retraite libre et tranquille en Angleterre. Lorsqu'il fit part de ce projet au baron d'Holbach, celui-ci lui répondit : « Monsieur, vous allez réchauffer une vipère dans votre sein, je vous en avertis, vous en sentirez la morsure. » Une fois en Angleterre, Hume écrivit à d'Holbach : « Il m'est pénible de penser que vous êtes mjuste à son égard, Rousseau n'est rien moins qu'un méchant homme, plus je le vois, plus je l'estime et je l'aime. » Peu de temps après, nouvelle lettre qui débute ainsi : «Vous aviez bien raison, monsieur le baron, Rousseau est un monstre. ^> «Ah! dit le baron froidement et sans s'étonner, il le connaît enfin. »
Une nouvelle et charmante recrue apparaît en ce moment dans la société de madame d'Epinay : Sedaine venait d'épouser mademoiselle Sériny, fille d'un avocat au conseil du roi. Madame Sedaine fut accueillie avec empressement par madame d'Epinay". Elles se prirent d'une vive amitié l'une pour
I. C'est à ce momeut que Saint-Lambert répondit à quelqu'uu qui plaignait Rousseau de sa solitude. « Ne le plaignez pas trop, il voyage avec sa maîtresse, la Réputatiou. »
2. Voici l'histoire assez romauesque de ce mariage. Le bie ifaiteur de Sedaiue, monsieur Lecomte, mourut ; le poète coutimia à habiter chez sa veuve, et les relations les plus in-
l'autre et jusqu'au dernier moment la jeune femme entoura son amie des soins les plus tendres et les plus dévoués ; son délicieux, caractère lui avait attaché tous les amis de son mari. Il est probable que Sedaine fut un des pourvoyeurs attitrés du petit théâtre organisé à la Briche et dont Voltaire parle quelquefois.
limes ne tardèrent pas à se noner entre eux. Elles duraient depuis un assez ^rand nombre dannées, quand, malheureusement pour madame Lecomte, sou ami rencontra dans le monde une jeune fille douée de tous les charmes de la figure et de Tesprit, mademoiselle Sériuy, fille d'un avocat au conseil du roi; elle avait vingt ans et Sedaine quarautesept ; malgré cette disproportion d'âge, la jeune fille s'éprit follement du poète qui partagea bientôt son amour. Madame Sériny s'opposait au mariage, mais là n'était pas le plus grand obstacle : Sedaine dut avouer ce projet à madame Lecomte, qui entra dans le plus violent désespoir, et tenta vainement et par tous les moyens de rompre cette union. Elle offrit à la jeune fille, qui était sans fortune, de la doter de oO,000 livres, si elle consentait à retarder son mariage d'un an. Mademoiselle Sériny refusa, fit des sommations respectueuses à sa mère , et le mariage eut lieu le 4 avril 1761. Madame Lecomte mourut un mois après. Elle avait fait don à Sedaine, un an auparavant , de la maison qu'ils habitaieut ensemble, rue de la Roquette. Sedaine y l'ésida sans être trop gêné par ses souvenirs, jusqu'au moment où il fut nommé secrétaire perpétuel do l'Académie royale d'architecture et logé au Louvre.
326 DERNIÈRES ANNÉES DE MADAME D'EPINAY VOLTAIRE A MADAME d'ÉPINAY.
20 novembre n67.
« Ma belle philosophe a donc aussi chez elle un petit théâtre ? 3Ia belle philosophe, qui sait bien qu'il vaut mieux jouer la comédie que de jouer au whist, se donne donc ce petit amusement avec ses amis? C'est assurément le plaisir le plus noble, le plus utile, le plus digne de la bonne compagnie qu'on puisse se donner h la campagne ; mais il est bien plaisant qu'on excommunie dans le faubourg Saint-Germain ce que l'on respecte à Villers-Cotterets*... 11 est vrai qu'on n'a jamais eu tant de raisons d'excommunier les comédiens ordinaires du roi. On prétend qu'ils sont en effet diaboliques ; le public les fuit comme des excommuniés, on dit que ce tripot est absolument désert, et que de toutes les troupes, après celle de la Sorbonne, c'est la plus vilipendée. Il y en a une à Genève qui le dispute à la Sorbonne, c'est la horde des prédicants. Depuis que le grand Tronchin l'a quittée, et qu'elle est abandonnée des médecins, elle est à l'agonie. Les autres citoyens ne se portent guère
1. La pièce défendue était la Partie de chasse de Henri IV, de Collé. On la joua en effet chez le duc d'Orléans , à Villers-Cotterets. Le duc jouait le rôle d'Henri IV.
mieux; leur petite convulsion dure toujours. II sera fort aisé de leur donner des lois et impossible de leur donner la paix. Heureux qui se tient paisiblement dans son château ! Il me paraît que ma belle philosophe prend ce parti neuf mois de l'année ; ainsi, je me tiens d'un quart plus philosophe qu'elle; mais elle est faite pour Paris, et moi je ne suis plus fait que pour la retraite. Je suis bien respectueusement, véritablement, tendrement attaché à ma belle philosophe. »
Arrivée de Louis à Pau. — Il perd au jeu. — Naissance d'Armaud de Beisunce. — Louis est reçu couseiller. — Menaces de M. et de madame d'Épinay. — Voyages à Bayonne. — Louis contracte des dettes considérables. — Èécit de ses malheurs. — Il est obligé de donner sa démission.
De l'année 1764 à l'année 1767, il y a une interruption complète dans la correspondance de madame d'Epinay avec son fils. En 1767, nous retrouvons Louis d'Epinay à Pau; il a obtenu une charge de conseiller au Parlement, mais comme il n'a pas atteint l'âge réglementaire pour être reçu, il doit attendre les dispenses du roi ; jusque-là, il remplit les fonctions d'avocat au Parlement.
M. et madame d'Epinay n'avaient pas hésité à faire les sacrifices nécessaires pour ouvrir à leur fils cette nouvelle carrière. Ils choisirent Pau pour sa
résidence, pensant, avec raison que la grande situalion dont M. de Belsunce jouissait dans le pays servirait son jeune beau-frère. Enfin, pour permettre à Louis de tenir son rang dans le monde, ils lui firent une pension qui devait suffire largement à ses besoins.
Voyons si le jeune conseiller se montrera moins léger, moins étourdi et moins naïf que ne l'avait été trois ans auparavant le commis de M. Bethmann. La première lettre de madame d'Épinay ne témoigne pas d'une grande satisfaction.