‹ Une femme du monde au XVIIIe siècleChapitre 64 sur 106 · MADAME D EPINAY A SON FILS · texte numérisé non relu

MADAME D EPINAY A SON FILS

A la Briclie, ce 20 août IIGT.

« Je vois que je n'ai point de lettre à attendre de vous toutes les fois que vous n'avez rien à me demander. 11 y a plus de six semaines que vous ne m'avez donné signe de vie; celte négligence est impardonnable. Je vous ai écrit une lettre qui méritait, ce me seml)le, une réponse, indépendamment de ce que je ne crois pas nécessaire que vous ayez une réponse à me faire pour m'écrire. Il vous est égal que j'approuve ou non votre conduite; vous avez obtenu ce que vous désiriez, tout est dit et vous n'avez plus rien à me mander. Dans cette même lettre où je vous avertissais que vous ne se-

riez plus payé d'avance de votre pension, je vous mandais qu'il fallait m'envoyer un autre certificat de vie, celui que vous m'avez envoyé manquant par la forme : il ne doit point être fait par un notaire, mais par le juge royal. Je vous mandais que cela était extrêmement pressé, et je n'ai point entendu parler de vous. Votre sœur m'a envoyé le sien, qui était dans le même paquet de renvoi ; ainsi il n'a pas été égaré. Envoyez-le-moi aussitôt ma lettre reçue, et, quanta vos nouvelles, vous m'en donnerez si vo s le jugez à propos. »

Jusqu'au mois de décembre, d'Épinay ne fit pas trop parler de lui; mais, à ce moment, il lui arriva une aventure qui n'était pas de nature à rassurer sur l'avenir.

LOUIS d'Épinay a sa mèrk.

D'Echaux, ce 5 décembre 1767.

(( Ma chère maman, » Si je ne recevais tous les jours de ma vie de nouvelles marques de vos bontés et de votre indulgence, je ne vous ferais pas l'aveu que vous allez lire. Mais je suis sûr qu'en mettant toute ma confiance dans une mère aussi tendre que respectée et chérie, je n'ai à redouter qu'une réprimande, et j'y

gagne des avis dont je profiterai mieux dorénavant que je n'ai fait jusqu'à présent. Je suis honteux de ma fail liesse et de voir que toutes mes résolutions s'évanouissent du moment que l'on m'engage au contraire. J'ai fait une imprudence qui certainement me servira de leçon pour l'avenir. Voici donc ce dont il s'agit.

» La musique m'avait lié à Pau avec le chevalier de Blair, neveu de M. l'intendant de Strasbourg ; il venait souvent en faire chez moi, et j'allais également chez lui pour le même objet. Un matin, passant devant sa porte, je montai pour lui souhaiter le bonjour; un instant après entra chez lui un gros homme fort bien mis, que j'appris être M. de Sinthey. Américain et gouverneur de Libourne. Le chevaher tenait un jeu de cartes; il nous proposa en riant déjouer au pharaon à la mort d'un louis. Je gagnai; ils demandèrent revanche, je la leur donnai. De revanches en revanches, je gagnai vingt louis ; cela m'encouragea à continuer et je reperdis tout. Que j'aurais sagement fait d'en rester là et que je me serais épargné de remords et de chagrins ! mais je ne réfléchis pas assez pour cela dans ce moment. La perte de mes vingt louis me piqua ; je voulus jouer encore et je perdis encore. Puis-je le dire sans honte et sans me regarder avec horreur !

Je perdis qiiatre-vincrt-dix louis I L'Américain les gagna et dix en sus au chevalier. Rentré chez moi, je m'ahîmni dan? les pins sinistres et les plus noires réflexions.

» L'Américain quittait Pau presque immédiatement et voulait être payé de suite. Je commençai par lui donner les 800 francs destinés à ma réception ; puis, poussé par la nécessité, je tirai deux lettres de change, Tune sur mon heau-frère. l'autre sur 3L d"Arippe', et je trouvai facilement à les négocier.

» Je partis aussitôt pour Méharin et je fis à M. de Belsunce un aven e\art et sincère de ma faute. Je lui témoignai tout le repentir que j'en avais. Ensuite, je lui demandai mille fois excuse de la liberté que j'avais prise de tirer sur lui une lettre de change. Je lui représentai que s'il n'avait pas la bonté d'y faire honneur, elle serait protestée et on obtiendrait contrainte par corps vis-à-vis de moi ; qu'il en serait sûrement de même de la lettre tirée sur M. d'Arippe ; quel mauvais effet cela ferait dans le public, surtout dovant entrer dans le Parlement, si cela se répandait : ipTa la vérité, je le méritais, m'étant attiré tous ces désagréments par mon inconduite ; que ma faute était impardonnable,

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