Ami de M. de Belsuuce
mais que, partant d'imprudence et non du cœur, il serait bien dur diHre entièrement déshonoré, ce cpii serait, si j'allais en prison pour le payement d'une lettre de change; qu'enfin, je le priais d'avoir pitié de moi et ne pas m'aban donner dans une occasion aussi essentielle. M. de Belsunce, convaincu de mes regrets et de mon repentir, a bien voulu me rendre le service le plus important. 11 a non seulement payé ses trente louis, mais encore, pour m'éviter une scène avec M. d'Arippe, il a payé les vingt-sept autres et a retiré la lettre avant qu'elle lui eût été présentée. Je suis presque tombé à ses genoux de reconnaissance, et, pour la lui témoigner en quelque sorte, je lui ai demandé la permission de rester à Méharin un an ou plus, jusqu'à ce que je me sois acquitté vis-à-vis de lui, parce que, a'y ayant rien à dépenser, j'emploierai chaque quartier de ma pension à le payer exactement. Quand j'aurai reçu mes provisions, j'irai à Pau me faire recevoir. Ensuite, sous préte\te que je n'ai pas encore voix délibérative, je demanderai au premier président son agrément pour venir auprès de ma sœur étudier, pour me mettre en état de bien remplir ma charge par la suite, et je reviendrai m'établir à Méharin avec mes livres, d'où je ne sortirai pas que je ne me sois entièrement libéré. M. de
Belsuncc a consenti avec joie à ce projet, et telle est ma résolution.
» Voilà, ma chère maman, quelle est mon aventure dans la plus exacte vérité. Elle est affreuse, je l'avoue; soyez persuadée que j'en sens toute l'horreur. Malgré cela, ma chère maman, j'ose encore lever les yeux - sur vous, j'ose encore prétendre à cette indulgence et à ces bontés dont vous m'avez accablé tant de fois. » Daignez mêler vos avis à ceux que je reçois ici de la femme du monde après vous, h mes yeux, la plus respectable et la plus aimable. Je veux parler de madame la comtesse d'Amon, chez laquelle je suis depuis trois jours. Cette digne femme a eu dixhuit enfants ; elle n'en a que huit vivants, dont cinq auprès d'elle; adorée d'eux et de son mari, vous pleureriez de joie si vous voyiez l'amitié et la liberté qui régnent entre eux réciproquement, et combien ils sont empressés à lui témoigner leur tendresse et leur respect. Elle nous a pris en amitié, ma sœur et moi. Elle nous appelle ses enfants, nous l'appelons maman, et nous sommes aussi empressés auprès d'elle que ses propres enfants. Je lui ai confié ma dernière étourderie ; elle m'a donné lùdessus les avis les plus tendres et les plus sensés. Elle m'a dit qu'elle se ferait toujours un plaisir de m'en donner quand je viendrais la voir, et certai-
nemont j'y volerai toutes les fois que ma sœur aura du monde chez elle.
» Puis-jedonc espérer, ma chère maman, que vous voudrez bien encore me conserver votre tendresse. Si je la mérite, c'est par le regret que j'ai d'avoir fait quelque chose qui ait pu me la faire perdre.
» P. S. Au reste la chose n'a pas transpiré à Pau ; oserais-je vous prier de faire en sorte que mou père n'en soit point instruit ? »
Cette dernière recommandation était fortprudente, car si Louis pouvait espérer toucher sa mère par le récit d'invraisemblables aventures, l'expérience personnelle de M. d'Epinay ne lui permettait pas d'y ajouter foi.
Madame d'Epinay pardonna, garda le secret et envoya de nouvelles provisions *. Le repentir de son fils dura peu et, dès la fin de janvier, il trouvait moyen de quitter Méharin. Le premier président l'avertissait, disait-il, que son aventure avec M. de Sinthey avait fait mauvaise impression auprès des membres du Parlement , et qu'il devait venir à Pau pour prouver par lui-même le changement opéré dans sa conduite.
Au mois de mars, Louis retourna à Méharin pour
1. On appelait ainsi la somme d'argent qu'on devait déposer à l'avance pour les frais de la réception au Parlement.
:i3G DERMÉRES ANNEES DE MADAME D'EPINAY
les couches de sa sœur, qui mit au monde une fille, Emilie de Belsunce. Il n'y resta que peu de jours ; une affaire importante le rappelait à Pau: les conseillers, édifiés parsabonne conduite, consentaientenfin à le recevoir.
La cérémonie durait trois semaines. 1/aspirant conseiller devait subir un long examen, où était mise à l'épreuve sa science juridique; les deux points principaux sur lesquels d'Epinay eut à répondre furent : la loi première au code de iyiterdicto — et matrlynonio inler puplllam et tutorem S(.u curatorem, fillos que eorum. Quelle bizarre coïncidence! Louis, dont le père sera interdit, qui sera interdit lui-même à trois reprises différentes, est interrogé à son entrée dans la vie sur cette loi dont il doit plus tard supporter les rigueurs !
L'examen fut jugé favorable. Le roi avait accordé des lettres de dispense d'âge; mais on stipula que le jeune conseiller n'aurait voix délibérative qu'à vingt-cinq ans. Lecture fut donnée en présence de la cour des provisions du roi, qui commençaient ainsi :
« Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à tous ceux qui ces présentes verront, salut! Sçavoir faisons que, pour la pleine et entière confiance que nous avons en la personne de notre cher et bien-amé le sieur Louis-Joseph de la Live d'Épinay, avocat au Parlement, et en ses sens, suffisance, probité, capacité et expérience, fidélité et affection à notre service, pour ces causes et autres, nous lui
avons donné et octroyé l'office do notre conseiller en notre cour de Parlement, comptes, aides et finances de Navarre à Pau. . . »
D'Epinay était ensuite admis aux « honneurs, pouvoirs, libertés, fonctions, autorités, privilèges, droits, exemptions, franchises, immunités, prérogatives» prééminences, rang, sceaux, gages, fruits, profits, revenus et émoluments « appartenant audit office '.
Le nouveau conseiller commença immédiatement ses fonctions, mais la dignité de magistrat ne le rendit pas plus raisonnable. Au bout de peu de temps, il avait près de 7,000 francs de dettes; les créanciers devenaient pressants : il fallut encore recourir à madame d'Epinay, qui cette fois se montra moins facile.
MADÂMK n EPTNAY A SON r\L^.
13 jiiillel 1168.
(( Lorsqu'on ne veut ni profiter d'une lettre ni y répondre, il est plus simple de mander qu'on ne l'a pas reçue. Voilà ce qui vous arrive avec moi. C'est une excuse usée dont on n'est plus la dupe. Au resle, monsieur, \oiis abusez si indignement de mon indulgence, que vous n'en avez plus à espérer
1. Nous avons retrouvé ces pièces officielles aux Archives départementales des Basses-Pyrénées.
(le moi. Je suis an l'ait, de votre conduite, je sais que vous travaillez peu, que vous ne prenez aucuns moyens de vous instruire et que vous vous dérangez d'une manière qui ne me permet plus de cacher vos désordres à votre père sans en être complice. J'attends, pour l'en instruire, l'arrivée de votre beaufrère et de votre sœur. C'est à leur sollicitation et parce qu'ils s'étaient rendus garants de votre repentir que je m'étais laissée aller h cacher à votre père la perte sotte et malheureuse que vous aviez faite au jeu, où vous vous êtes laissé duper comme un nigaud. J'ai cru qu'une pareille leçon pourrait vous amender, que celle que je vous avais faite et la condescendance que j'avais eue vous toucheraient, que les procédés nobles de votre beau-frère, que ceux de madame la première présidente, qui avait affiché la protection la plus marquée pour vous, vous feraient sentir la nécessité de ne rien négliger pour effacer l'éclat d'une sottise qui pouvait vous perdre. Votre repentir n'a pas duré plus de quinze jours et vos écarts ont recommencé. Il n'y a plus qu'un' parli à prendre pour vous arrêter; vous saurez incessamment la volonté de votre père et la mienne, et vous recevrez la juste récompense d'une conduite aussi indigne. Vous ne savez peut-être pas que nous ne sommes en aucune façon tenus de
DERNIERES ANNEES DK MADAMIO D'KPINAY Sis)
payer vos dettes? qu'il est même, malgré la siibslitution, des moyens de vous lier après nous et même de vous déshériter si vous nous y forcez? et qu'on peut vous laisser au fond d'une prison chercher comme vous pourrez les moyens d'acquitter vos sottises? L'éclat que peut faire cette sévérité ne vous perdra pas plus que vos sottises mêmes, et cette crainte ne nous arrêtera pas. C'est l'action qui avilit. Un pi>re et une mère seraient bien plus coupables par une indulgence déplacée que par celte juste sévérité. Depuis que vous avez l'âge de raison, vous n'avez travaillé qu'à creuser votre perte. Ni mes avis, ni mes larmes, ni mon indignation n'ont pu vous arrêter; nous allons user de nos droits, puisque vous nous y forcez.
» J'avais prié M. d'Arippe de vous parler de ma part et de vous demander l'état de vos dettes ; je n'ai point encore de ses nouvelles, mais je suis très au fait, comme vous voyez, et il ne m'apprendrait rien de nouveau. Si votre conduite eût été bonne depuis votre dette de jeu, je l'aurais entièrement acquittée sans qu'il vous en coûtât rien; mais vous n'avez mille grâce à espérei-, et ce que j'en ai déjà acquitté le sera à vos dépens. Voilà mon dernier mol. »
M. d'Kpinay, qui (riiabitudc n'intervenait guère,
:mo dern'ièRes années de madame D'ÉPINAY
nvait écrit également à son fils pour le menacer d'un traitement rigoureux. Louis, fort inquiet de la tournure que prenaient lés événements, chercha à se disculper ; sa réponse est celle de l'innocent, calomnié, mais fort de sa conscience et de sa vie irréprochable.