LOUIS D EPINAY A SA MERE
« Madame et très chère maman,
» En conséquence de l'ordre que M. de la Gaze fils m'a apporté de votre part, je lui ai remis toutes vos lettres, celles de mon père, et le volume in- 12 de lettres, l'autre exemplaire étant resté à Paris (Jans une bibliothèque. Je n'ai pas pu m'empêcher de lui demander le motif qui vous faisait agir ainsi. Il m'a montré la lettre que vous lui avez écrite. Je vous avoue que je ne m'attendais pas à ce que j'y ai trouvé. Le reproche que vous m'y faites de tourner en ridicule les avis quî mon père et vous m'y donnez m'a percé le cœur. Je n'ai jamais péché par le sentiment, vous le savez bien; toutes les fautes que j'ai faites jusqu'à présent doivent être attribuées à l'inconséquence, à la légèreté, à la faiblesse de mon caractère, mais aucune ne part du cœur. Je suis incapable de commettre aucune bassesse, et tout ce qu'on peut vous marquer qui touche cette corde-là est absolument faux. J'avais gardé le silence jusqu'à présent, n'osant paraître devant NOUS, et pénétré de honte de toutes mes fautes: mais
à la vue de cette accusation, je n'ai pu m'empêclier de le rompre. D'entre vos lettres, celles qui renfermaient des secrets de famille n'ont été vues de personne ; celles qui ne contenaient que des instructions générales, je les ai fait voir à la vérité ; mais ceux qui les ont vues peuvent attester que, bien loin de les tourner en plaisanteries, j'étais le premier à en faire l'éloge et à. dire qu'elles mériteraient d'être imprimées. Je suis surpris, ma chère maman, que vous ayez ajouté foi à une imputation de cette nature et j'aurais cru que vous me connaissiez mieux. Je vous supplie de me rendre plus de justice et d'être persuadée que quelque chose qui arrive je ne m'écarterai jamais de la tendresse et du profond respect que je vous ai voués en naissant , que j'emporterai au tombeau et avec lesquels je suis, madame et très chère maman, votre très humble et très obéissant serviteur. »
Il faut être juste pour Louis d'Epinay: à côté de ses défauts, il était doué d'aimables qualités; on ne s'expliquerait point sans cela les amitiés honorables qu'il sut inspirer. Très bien posé à Pau par sa situation et par sa parenté avec M. deBelsunce, il avait vu tous les salons s'ouvrir devant lui. Jeune, gracieux, excellent musicien, tournant lestement le vers, son arrivée fut que précieuse ressource pour la société.
Chez le conseiller de Saint-Pau, entre autres, il reçut un accueil particulièrement affectueux; M. et madame de Saint-Pau, touchés de sa jeunesse et nourrissant peut-être aussi quelque secret espoir, conçurent pour lui la plus vive amitié; les demoiselles de Saint-Pau également voyaient de fort bon œil le jeune conseiller, etFaînée ébaucha même avec lui un petit roman fort tendre.
Le Parlement avait des vacances deux fois par an. Les petites Feries commençaient à la Magdelelne et duraient jusqu'à la Notre-Dame ; les grandes Feries commençaient à la Saint-Michel et duraient jusqu'il \q. Saint-Martin.
D'Épinay alla passer les petites Feries à Bayonne, oîi il connaissait déjà plusieurs personnes : M. et madame de Noguès, M. et madame de Montpellier, le marquis d'Amon, le comte de l'Hôpital, etc. Son temps se passa fort agréablement ; il le partageait entre la société et les officiers du régiment de Provence. Ce séjour ne fut marqué par aucun incident; mais, ou nous nous trompons fort, ou une soubrette de la comédie tourna quelque peu la tête de Louis. Cependant, à la Saint-Laurent, il s'arracha aux plaisirs de Bayonne et se rendit chez son ami M. d'Etcheverry, également conseiller au Parlement; à laA^otre- Dame ils revinrent ensemble à Pau pour la rentrée.
Dans l'intervalle entre les grandes et les petites vacances, la situation pécuniaire de Louis ne fit que s'aggraver ; désespérant d'en sortir, il prit le
parti d'écrire à son père en lui envoyant un état exact de ses dettes et en le suppliant de les payer ; elles se montaient, disait-il, à 2,000 écus.
Il n'attendit même pas la réponse, et lorsque les grandes Ferles arrivèrent, son premier soin fut de repartir pour Bayonne dont le séjour lui était évidemment fort agréable, c Le régiment de Provence, écrit-il , avait fait place à celui de Berry-Infanterie. Je refréquentai mes connaissances ordinaires. Je me liai avec quelques officiers du régiment; ils jouaient beaucoup à la paulme. Je me suis adonné à cet exercice, et cela m'a fait grand bien pour le corps et la santé, et peu de mal pour la bourse, ne me hasardant pas d'y jouer de l'argent et n'y ayant perdu que quelques frais qui sont plus chers à Bayonne de cinq sols qu'à Paris, les parties n'y étant qu'à quinze sols et à Bayonne à vingt. »
Malheureusement le jeu de paume ne fut pas sa seule distraction , car il vécut successivement avec deux comédiennes. Forcé d'emprunter et delà façon la plus regrettable, ilsignades billets, reçut des marchandises en échange, les revendit à perte; bref, il se réveilla un bi-au matin ayant signé plus de 4,000 francs de billets et à des échéances très proches.
Eperdu, à bout de ressources, mal vu delà société qui connaissait ses désordres, il quitta enfin Bayonne et rentra à Pau. Mais les terribles échéances approchaient ,'la première était au 20 février. D'Epinay s'était flatté d'abord d'obtenir des délais ; il reçut
bientôt d'un de ses créanciers une lettre qui ne lui laissait pas d'espoir :
AMONSIECR d'ÉPINAY, CONSEILLER AU PARLEMENT '
Bayonne, le 8 janvier 1769.
» Monsieur,
» En réponce de la vôtre du 4 du courant, j'ay Ihonneur dettre votre très humble serviteur. Je vous anvoi la copie de la lettre de change et sanature. »
» ABayonne,le premier novembre 1768 ; L. 720. Au 20 février prochain il vous plaira paier par cette première et seuUe de change a moy ou a mon ordre la somme de sept cent vingt livres, valeur que vous avez reçue comptant de moy et que passeres suivant lavis de. . . . Votre très humble obéissant serviteur.
«■ Signé : dolabarat detchebiague.
» ù Monsieur
» Monsieur de Lalive d'Épiuay
» Conseiller au parlement de Pau. »
» Acepte a paier ù l'échéance par vous-même.
» Monsieurcette lettre de change est aupouvoirdun juif; je vousprie, monsieur, davoirlabontédelapaier la échéance, sans quoy vous mettes dans le cas de