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LOUIS d'épinay a sa mère.
« J'avais fait connaissance à Bayonno avec un jiunnuù Capdevit'llo, ancien négociant d'OIéron. Cet homme trouva le secret de se mettre si bien dans mon esprit (|U(^ nous fûmes bientôt intimes. Effectivement, quand on ne le coiniaît pas à fond, c'est le plus aimable bomme (pie j'aie vu de ma vie, mais on reconnaît bientôt que ce n'est qu'un drôle, un fripon et un escroc. J'en ai fait nialbeureiisement la triste expérience.
» Au bout d'un mois, cet bomme me demanda si j'avais quelque affaire à lîayonne ; je lui dis (pie non, mais je lui conliai qu'ayant plusieurs dettes à Pau, je ne serais pas fàcbé de trouver à (Miiprunler un nu deux milliers d'écus pour poinoir en assoupir u\u' parlie. Effectivement , j'étais venu à BayoïuK^ dans cette intention. Je disais en moimême : « J'ai envoyé mon mémoire à mon père ; » s'il a assez de bonté pour le payer, son argent » me servira à acquitter les engagements que je » vais prendre. S'il ne le paye pas, les créanciers de » Pau seront toujours payés et je gagnerai du temps » par ce moyen-là. » Voilà qu(^ls (MnienI mes ])i'n-
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jots. La laoilitt' cl roocasioii uw les onl mallu'Uivusonit'ut lait oiiMitM-. CaptUniclli' iiu' rôpoiulil qiio jt' iH' pouvais nii('ii\ in'adrcsstM" tiii'à lui. (piil comnaissait pai'failfmiiii la \illrt'l ipi'il :-i' l'aisail fort il(' 1110 troiivor mon alVaii'c dans les ^illl,i-(plall•o heures. Je lui dis qu'il me rendrait scivioe. Kii elVet. !•' surlendtMiiaiii matin, il me \int trou\er pour m'appreiidre qu'il avait riHissi, et qu'il avait trouvi*. non de l'argent comjitant, mais d(>s niar(liandises qui en tiendraient lieu, puisqu'on les re\endrail sur-le-ehamp. Comme il tant tout dire, je ne vous eaelierai point ipie j'eus une i>\trème réiMiijnanee à faire un métier qui m'était si nou\eau. AflnMtM- poui' revendre, il me semldait (jue je n'étais point l'ait pour cela. D'ailleurs, il nu- parlait do leltrt' do ehange, et je n'étais pas aeeoutumé à 0(' tripotage: bref, je n'en voulais rien faire, mais il sut si Itien me retourner qu'à la lin je eonsentis à tout. Il mo dit donc que Marqucfo) lui diuuiail pour cent louis d'élolTes d'or, soie, velours et autres, et que HulialUt'l lui donnait aussi pour 2,.'U)0 livres en montres; que, lorsqu'il leur avait parlé de ma signature, ils n'avaient pas balancé un moment; que pour cacher que ce fût pour mon compte, il lour avait dit à chacun qu'il avait un clïi^t de moi en lettres de change; qu'il le leur donnerait en payement, prenajit
l'affaire comme pour lui, ce qu'ils avaient accepté ; qu'en conséquence, il fallait que je lui fisse d'abord une lettre de 2,400 livres, et ensuite deux autres, l'une de 900 livres et l'autre de 1,400 livres ; que dans deux heures il m'apporterait les effets, ou, ta la tin de la journée, l'argent. Je lui fis donc ces trois lettres telles qu'il voulut ; il les emporta. Ce jour-là, je n'eus pas de ses nouvelles.
» Le lendemain, je fus chez lui; il me dit qu il n'avart trouvé personne au magasin la veille, mais qu'il y retournei'aitet que je pouvais l'attendre dans sa chambre. Il sortit et revint une heure après avec les marchandises et les montres. Il y avait deux belles montres à répétition de 23 louis chacune, trois autres simples, à 300 livres, et une enfin à 200 livres. Quant aux marchandises, c'étaient des velours, satins, étoffes d'or, etc., pour la valeur de cent louis. Je lui dis que, comme je ne voulais point paraître , il me ferait plaisir de faire lui-même la vente de ces effets. 11 me dit qu'il s'en chargeait et que je pouvais être tranquille. Je fus près de huit jours sans en entendre parler , mais je savais qu'il était dans la ville, aussi je n'étais pas inquiet. Enfin, un matin, il vint chez moi et me tint ce discours que je n'oublierai de ma vie : « Monsieur, voici vingt- » cinq louis ; ne soyez pas surpris si je ne vous en
» apporte pas davantage. Entre amis, on s'aide mu- » tiiellement. J'avais beaucoup de dettes ici, j'étais » sur le point d'être capturé ; j'ai cru que vous ne » trouveriez pas mauvais que je me servisse de votre )) argent pour me tirer d'affaire dans ce moment, » d'autant que vos créanciers de Pau attendront » certainement im homme comme vous. Mais ne » soyez inquiet de rien ; Je vais vous faire une lettre » de change de toute la somme, payable au temps » que vous voudrez, et cela reviendra au même. » J'eus besoin de tout mon sang-froid pour ne pas le faire sauter par les fenêtres; je l'accablai d'invectives, je lui donnai toutes les épithètes qu'il méritait et je le mis à la porte, en le priant de ne jamais mettre les pieds chez moi ; il sortit. Je ne me possédais pas, j'étais furieux, d'avoir été si indignement la dupe d'un drôle comme lui, et que j'en serais pour un si gros objet probablement... »
Madame d'Épinay ne répondit pas, mais peu de temps après son retour à Pau, c'est-à-dire dans le courant de janvier, Louis fut mandé chez M. de La Gaze, premier président; là, en présence de deux conseillers du Parlement, MM. de la Gaze fils et de la Fargue, le premier président exigea de d'Épinay qu'il signât sa démission de conseiller; il lui promit
cependant de garder cette démission secrète et de n'en faire usage qu'en cas d'absolue nécessité.
u Après avoir signé ce fatal papier, écrit d'Épinay, je sorlis de chez M. le premier président, et je marchai longtemps devant moi sans savoir où j'allais, la rage dans le cœur, l'âme navrée de douleur et agitée d'une foule d'idées cruelles dont la moindre était de me voir sans état dans une ville où l'instant d'auparavant j'en avais un si honorable. Enfin, tout abîmé dans mes réflexions, je me trouvai insensiblement devant la maison de M. de Saint- Pau. J'entrai, je montai avec la physionomie d'un déterré. Il y avait beaucoup de monde et beaucoup de jeunes personnes qui jouaient à ces petits jeux de société qui sont en usage parmi les jeunes demoiselles ; on me demanda si je revenais de l'autre monde? J'affectai un grand mal de tète; on me dit qu'une contredanse le dissiperait. Enfin, dans l'état où j'étais, je fus forcé de la danser, et ce qui me fit le plus de peine, c'est qu'à peine fut-elle commencée, M. de la Fargue entra et demeura comme pétrifié quand il m'aperçut. »
N'est-ce pas là d'Epinay tout entier? Après un acte qui brise sa carrière, il a quelques minutes d'un
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affreux désespoir qui se termine par une contredanse. Il ne sait même pas garder le secret, si nécessaire dans une aventure dont la gravité ne pou- Vçiit lui échapper.
<f Dans le courant de cette danse, mademoisoUe de Saint-Pau, Taînée, avec qui je dansais, me pressa vivement de lui confier ce que j'avais. Je lui dis qu'il m'était impossible de lui rien cacher, je tirai de ma poche une copie de ma démission et lui dis : « Lorsque la contredanse sera finie , sortez un mo- )) ment, lisez ce que je viens de signer il y a un » quart d'heure et jugez si je dois être à mon aise. " Surtout gardez-moi le plus profond secret. Pour i> moi, je ne vous attendrai pas. il m'est impossible » de tenir ici plus longtemps, je me retire. » Lorsque je larevis après, que de choses ne me dit-elle pas pour me consoler, mais elle avait elle-même presqu'autant besoin que moi de consolation. »
Ces événements nélaioul que le prélude de mesures beaucoup plus graves. M, et madame d'Epinay, fatigués de payer sans cesse de nouvelles dettes, fatigués de ne voir aucune amélioration chez leur fils, prirent un moyen violent, tni t usité du reste à celte époque : ils sollicitèrent une lettre de cachet, qui leur fut accordée sur-le-champ. On n'aurait pas
agi avec cette désinvolture vis-à-vis d'un conseiller au Parlement; mais Louis avait imprudemment signé sa démission, et M. de la Gaze pouvait la produire, dans le cas où cette arrestation causerait quelque bruit.
La lettre de cachet. — Louis est conduit à Bordeaux et eafermé au château Trompette, puis au fort du Hà. — Correspondance avec la famille de Saint-Pau. — Projets de mariage. — Refus de madame d'Épinay. — Louis obtient un peu de liberté. — 11 retourne à Paris.
A l'époque dont nous parlon^, laulorité paternelle n'était pas un vain mot, ou du moins elle avait une sanction qui paraîtrait bien rigoureuse de nos jours, et à laquelle cependant on ne craignait pas de recourir. Quand un fils de famille par son inconduite, ses désordres ou ses dettes avait lassé la patience de ses parents, personne ne s'étonnait de le voir jeté en prison pendant quelques mois ou quelques années; il suffisait d'une lettre de cachet qu'on obtenait sans difficulté.
Déjà à plusieurs reprises d'Epinay s'était vu me-
nacé de celte mesure extrême, mais connaissant la tendresse de sa mère, il ne s'en effrayait pas. Cependant, après ses dernières incartades, il éprouva un moment d'assez vive inquiétude ; puis n'entendant parler de rien, il crut encore une fois avoir échappé au châtiment. Il vivait donc assez paisiblement, lorsqu'un soir il disparut tout à coup.
Voici de sa propre main le récit de sa mésaventure :
« Le 1 1 du mois dernier, à sept heures du soir, me trouvant chez M. de Saint-Pau, conseiller au Parlement, avec sa femme, son fils et ses deuxlilles, M. delà Gaze entre, et, après une courte visite, se lève, et me dit qu'il a une lettre à me communiquer chez M, d'Ârippe, à la Monnaie. J'étais en habit de velours noir, en cheveux épars et le chapeau sous le bras. Cette prétendue lettre n'était autre que l'ordre du roi. Je vous avoue que, quoique je m'attendisse depuis longtemps à cette espèce de châtiment, j'avais toujours espéré que Ton n'en viendrait pas là par considération pour les suites qui en pouvaient résulter. De sorte que lorsque l'on me lut la lettre de cachet, je fus tellement frappé que j'en devins presque immobile ; toutes mes facultés s'éteignirent, je ne vis rien, je ne sentis rien, je ne pus ni boire ni manger ; en un mot,
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j'étais comme une l)ête. Cette espèce d'état apathique dura plusieurs jours, et ce ne fut que lorsque, livré à moi-même dans la prison où je fus renfermé en arrivant, j'aperçus toute l'horreur de ma situation, ce ne fat qu'alors, dis-je, que je donnai un libre cours à mes lai'mes et que je m'enfonçai dans mes réflexions ' . »
D'Épinay fut conduit à Bordeaux et enfermé au château Trompette ", magnifique chàteau-fort, construit sur les bords de la Garonne, et où résidait une nombreuse garnison.
S'il faut en croire les rapports que reçut madame d'Epinay, l'état apathique, dans lequel Louis prétendait s'être trouvé de Pau à Bordeaux n'était pas aussi complet qu'il voulait bien le dire, ni ses
1. Cet emprisoiiiiciiiuiit du tiis d'Épiiiay douua lieu, ou ne sait coiuineut, à la plus absurde légeade. Pendaot la Ré-' volution, Richei'-Sérisy, daus VAccusatêw' Public, prétendit que Louis d'Epinay avait été caiV'rmé à la suite d'une tentative d'empoisounrnieut contre son père. Cette calomnie fut reproduite eu 1818 dans une pluidoirie en faveur du lieutenant général Canuel et réfutée par le fils même de Louis d'Kpinay. (Voir Campardon. Les prodigalités d'un fennicr f/diicral, p. 40.)
2. Le cliàteau Trompette fut construit eu 1454 par Charles Vn, en même temps que le fort du Ilà, pour calmer la turbulence des Bordelais; il était situé sur les bonis de la Garonne et occupait un emplacement considérable. C'était là qu'habitaient les gouverneurs de la Guyenne. Le château fut démoli en 1816; ou combla les fossés, on enleva les échoppes, on établit un quai, et on fit cette belle terrasse des quinconces, large de 170 mètres, longue de 390 mètres.
facultés' aussi éteintes qu'il le racontait. On l'accusa d'avoir mené joyeuse vie pendant ces quelques jours de route et d'avoir courtisé d'un peu près les servantes d'auberge. A sa mère qui lui reprochait une conduite si peu conforme à sa situation, Louis donne une explication audacieuse, mais vraiment plaisante :
(( On vous a donc mandé que sur la route de Pau ici je me suis comporté d'une façon indigne, courant après toutes les filles des auberges, etc. Je suis étonné que vous ayez ajouté foi à un rapport aussi dépourvu de vraisemblance, fondé sur la foi d'un homme qui n'a pas su discerner mes sentiments véritables d'avec ceux que j'affectais de faire paraître. Les différentes pensées qui m'occupaient alors étaient, je vous le jure, bien éloignées de celles qu'on me prête. Dans la juste crainte où j'étais d'être reconnu dans les endroits où nous nous arrêtions, ou même, sans être reconnu, d'être pris pour un prisonnier, je faisais mon possible pour paraître calme, tranquille, serein, quelquefois même gai (suivant les gens qui se rencontraient dans les auberges), tandis qu'intérieurement j'avais la rage dans le cœur. »
Bien que décidés à punir leur tils, M. et ma-
dame d'Epinay cherchèrent à éviter le scandale. Ils obtinrent qu'on garderait le secret sur son emprisonnement et qu'on répandrait le bruit qu'il était à Paris pour le règlement d'affaires de famille. Ils lui écrivirent donc que sa captivité était ignorée et qu'une fois l'expiation terminée il pourrait reprendre ses fonctions de conseiller.
Malheureusement le secret ne fut pas gardé et d'Epinay lui-même s'empressa sottement de le divulguer en écrivant pendant la route à tous ses amis pour leur faire part de sa mésaventure. Le gouverneur du château Trompette, M. delà Graullet, écrivait en effet à madame d'Epinay qu'il avait été impossible de dissimuler la présence de son fils; que, dès les premiers jours de sa détention, on lui avait envoyé directement de Pau une foule d'objets avec sa nouvelle adresse. La poste elle-même lui renvoyait au château Trompette le Mercure ei d'autres feuilles auxquelles il était abonné. Aussi Louis répondit à ses parents qu'il ne se faisait aucune illusion, et que son aventure était connue.
<( Personne à Pau n'est la dupe de mon prétendu voyage à Paris ; car, en effet, dit-on, s'il n'eûl été question que d'un simple voyage, pourquoi partir sans mot dire, siihilemcnt, en habit de velours et cheveux longs? Toute la ville sait que je suis parti dans cet état parce qu'on m'y avait vu tout l'aprèsdîner, parce que mon laquais l'a dit fort inno-
cemment, sans savoir encore de quoi il était question, »
Les premiers jours que Louis passa au château Trompette ne furent pas trop pénibles. M. de Graullet trouvait son prisonnier fort aimable : « M. votre fils, écrivait-il à madame d'Epinay, a de l'esprit et paraît fort doux ; je voudrais qu'il pût avoir plus de liberté. » Louis de son côté appréciait beaucoup M. le gouverneur.
« Il n'y a sorte de bontés qu'il n'ait euespourmoi, écrit-il à sa mère, de politesses qu'il ne m'ait faites, d'attentions qu'il ne m'ait témoignées. Il m'a même fait l'honneur hier de m'admettrc h sa table. En un mot, je n'aurais certainement rien à désirer si la pensée déchirante de vous causer du chagrin ne m'absorbait entièrement et ne me suivait partout. »
La satisfaction de d'Epinay ne devait pas durer. Sur de nouveaux ordres, il fut transporté du château Trompette au fort du Hâ ', situé à l'autre ex-
1. Le chàtetiu du Ilà était un château fort qui ra]ipelciit par son arebitecture et son asjiect Ii^s constructious luililaires du xv'c siècle. Construit en 1434 par Charles Yll pour maintenir les Bordelais, il avait la forme d'un trapèze flanqué aux angles de hautes tours, et ses murailles épaisses étaient entourées de fossés larges et profonds que défendaient des barbacanes ou demi-lunes ; les murs étaient percés de deux
trémité de la ville et qui servait à la fois de caserne et de prison. Ce changement eut une grande influence sur la gaieté de son caractère et ses premières lettres s'en ressentirent.
» Depuis le peu de temps que je suis en prison, écrivait-il à sa mère, j'ai bien eu le temps de faire des réflexions. Quand elles n'auraient pas été dans le fond de mon cœur, le lieu est tout propre à les avoir fait naître. Je suis renfermé entre quatre vastes murailles, sous deux grandes portes fermées par serrures et verrous, ayant une sentinelle, ne parlant à personne, et n'ayant pas même de plumes et de papier ni d'encre pour me procurer de l'occupât ion. »
Une fois Louis renfermé il fallut songer à payer ses dettes, et madame d'Epinay lui en demanda un état détaillé; il l'envoya de mémoire et très incomplet. Sa mère lui répondit que d'après sa propre enquête il devait environ 25,000 livres. A cette nouvelle la stupéfaction de Louis n'a pas de bornes :
tourelles ; il y avait dans l'intérieur dos logeiUL'nts assez vastes. Le fort du Hà fut démoli eu 1835 ; il n'en reste plus qu'une vieille tour; on a élevé à sa place la. prison du Hd et le Palais de justice.
(( J'ai été effectivement fort siiipris, ma chère maman, d'apprendre que mes dettes montaient à plus de 2o,000 livres. Cela me paraît incroyable, d'autant que, suivant mon dernier mémoire et les petites additions que je vous ai envoyées depuis, elles ne vont pas à plus de 19,000 livres. Et je suis bien sûr de ne pas devoir davantage, au moins des gros articles qui puissent le faire entier jusqu'à 23,000 livres. Je vous serais extrêmement obligé si vous vouliez me marquer ce qui peut l'augmenter si considérablement. »
En réalité il ignorait lui-môme le chiffre de ses dettes. Traversant Bordeaux pour se rendre à Pau, il s'était empressé d'aller voir M. Bethmann, bien qu'il l'eût mal quitté, et il avait jugé bon de lui emprunter 120 livres; à M. Decapdepont, négociant de Navarreins, il devait 240 livres ; 96 livres à M. Gondola de Paris; 288 livres à M. de Bonnas, conseiller; 144 livres à M. Duffrut, entrepreneur de tabacs. Il devait à tout le monde et partout ! Pendant plusieurs mois la correspondance entre la mère et le fils roule uniquement sur le règlement des dettes.
Depuis qu'il était enfermé d'Epinay songeait plus que jamais à son petit roman si malencontreusement interrompu; il n'avait pas manqué d'écrire à M. 'et à madame de Saint-Pau, bien que cela lui fût interdit.
LOUIS d'ÉPINAY a madame de SAINT-PAU.
« Madame, peut-être en ce moment m'accusez-vous d'ingratitude ; si cela était, je pourrais à mon tour vous accuser d'injustice. M. d'Etcheverry vous apprendra, si vous ne le savez déjà par le bruit public, que je suis enfermé au château Trompette, entre quatre nmrailles et sous une vingtaine de verrous, depuis près de quatre mois ; arrivé dans cet affreux caveau, mon premier soin a été de vous instruire de mon sort, me flattant que vous en seriez inquiète. Je pris en conséquence la liberté de vous écrire presque un volume, où il entrait bien des détails et oùje vous faisais partde toutes les réflexions tristes qui m'assiégeaient.. Je guettai l'occasion de faire partir ce paquet. Enfin, je la trouvai un jour par le moyen d'un perruquier qui vint me couper les cheveux et s'en chargea. Le paquet a été mis ici à la poste, mais à Pau il a été intercepté et renvoyé au commandant du château. J'avais trouvé un nouvel expédient, mais j'ai été trahi de nouveau. Enfin, j'ai trouvé une autre voie, j'espère qu'elle réussira mieux, mais j'attendrai que j'en sois certain pour entrer dans de plus grands détails, qu'il serait indiscret d'entreprendre dans ce moment; je me contenterai aujourd'hui devons témoigner la douleur
que je ressens d'avoir été ainsi renfermé avec si peu de précaution, car je songe à l'avenir, beaucoup plus encore qu'au présent, et j'en suis effrayé.
» Puis-je espérer, madame, que vous voudrez bien me marquer l'effet qu'a produit cette punition dans Tespi'it du public, et ce que vous en aurez entendu dire dans la société, où on en aura sûrement parlé beaucoup. Fontaine m'a rapporté que dans plusieurs maisons on l'avait envoyé chercher par trois foispour s'informer de ceque j'étais devenu, etj'y ai été très sensible. Je n'ai pas été moins touché, madame, de rinlérêt queM. deSaint-Pau et vous avez bien voulu prendre à. mon sort ; je n'attendais pas moins des bontés et de l'amitié que vous m'avez toujours témoignées. J'en conserve une éternelle reconnaissance et un vif regret de n'être plus à portée d'en jouir. Je serais au comble de mes vœux si vous daigniez en être persuadée. M. de Saint-Pau doit partager les mêmes sentiments de ma part, et j'aurais eu l'honneur de lui écrire si je n'avais craint de le détourner de ses affaires. J'ai l'honneur d'être avec l'attachement le plus sincère et le plus respectueux, etc.
» P. -S. — Je vous demande en grâce de ne parler de cette lettre à personne, excepté votre famille et Etcheverry.... Oserais-je vous prier, madame, de
voaloirbien dire mille choses de ma parla monsieur votre fils, et présenter mes respects à mesdemoiselles vos filles. »