‹ Une femme du monde au XVIIIe siècleChapitre 78 sur 106 · Le marquis de Croismaro · texte numérisé non relu

Le marquis de Croismaro

2. Le chevalier de ChastcUux avait composé colle comédie avec la marquise de Gléon , nièce de M. Savalette de Magnanville. L "abbé fait allusion à l'anecdote suivante : le chevalier s'élait battu en duel à Calais, avec uu officier exclu de son régiment ; il fut blessé de trois coups d'épée, dont un pénétra profondément dans la poitrine. En revenant en ville, l'officier dit à son colonel : « Monsieur le chevalier, vous marchez, ce me semble, très fermement; je crois que nous pourrions recommencer. — Très volontiers, répondit le chevalier. » Le combat s'engage; Chastellux désarme son adversaire, et, lui appuyant la pointe de son épée sur la gorge, lui dit : « Je pourrais vous tuer, monsieur, mais je vous donne la vie que vous ne méritez pas ; allez, vous n'êtes qu'un lâche ! »

MADAME l'ÉPI.NAY A l'aDBÉ GALIANI.

!■ A la Briche, ;i Paris, sur le chemin, partout où je trouve une plume et de l'encre, depuis le 'J novembre 1770 jusqu'au 10 que la lettre pattira.

» Mais quel ti-aiii il fait, ce petit abbé! On dirait un épbémériste, d'autant qu'il est, dans cette lettre du 13 octobre que je viens de recevoir, aussi injuste que bruyant. Que voulez-vous de moi? Je vous écris régulièrement toutes les semaines, toute afTaire cessante. Quel est le Parisien ou la Parisienne qui en fasse autant? Je suis trois semaines de suite sans vous électriser? Voilà, assurément, une belle nouvelle que vous m'apprenez là! Mais mon élonnement vient bien plutôt de ce que quelques-unes de mes lettres vous ont fait ce surprenant effet. Qui diantre! peut avoir de l'esprit ou de l'imagination une fois par semaine, précisément le jour de poste? Je vous écris tout ce qui me passe par la tète; je vous écris, parce que je vous aime, parce que j'aime à vous faire souvenir de moi ; ce n'est pas ma faute si les autres ne vous écrivent pas ; il ne faut pas me cherclier noise pour cela, car je vous dirai comme cette religieuse : <( Eli bien! mon révérend « père, si vous n'êtes pas content de moi, couchez- » vous auprès. » C'est un de nos proverbes qui veut dire : « Allez vous promener. »

» Attendez; on m'appelle pour voir si mon vin est bien emballé, et je reviens... Me voilà... Vous dites encore que je ne réponds pas à la moitié de vos lettres. Il se peut que je n'aie pas répondu ta celles que je n'ai pas encore reçues et qui sont en chemin; mais je n'ai laissé aucun article en arrière, du mois d'août 1769 jusqu'au 13 octobre 1770. Songez qu'au moment où vous recevez mes lettres, ce sont des réponses à des questions de six semaines de date, et que je ne vous écris pas sans avoir vos lettres sous les yeux. Par exemple, je vous écris actuellement sur un damier où le marquis a perdu hier une partie d'échecs. J'ai les pieds sur un fauteuil, parce que je n'ai plus de table autour de moi. Sur ce fauteuil sont vos trois dernières lettres , des clefs, des mémoires à payer, un sac d'argent où l'on vient malheureusement puiser si souvent, qu'il sera bientôt à sec ; et, malgré cela, je suis à mon abbé, sans aucune distraclion, parce qu'encore une fois je l'aime de tout mon cœur , do toute mon âme, de toutes mes forces...

» Ah! quel chien de sabbat 1 Eh bien! oui, que la charrette parle, qu'elle aille au diable, et qu'on mette mes chevaux.

» Je disais donc, pour vous prouver mon exactitude, que je n'ai pu répondre plus tôt sur ce qui

concernait les réparations ; mes dernières lettres en parlent amplement.

» Je n'ai point vu le comte de Schomberg, il est à Fontainebleau; Diderot est au Grand-Val jusqu'à la Saint-Martin : parce qu'il avait promis d'être ici, il fallait bien qu'il fût ailleurs. L'homme à la chaise de paille, qui n'est assurément pas un homme de paille, fait toujours plus de feuilles que personne. Il mène une vie de galérien, et n'en est pas moins gai le soir au sortir de son grenier. 11 vous aime, il vous dit mille choses tendres, et n'a malheureusement pas .le temps de vous les dire lui-même. Le prince de Gotha se porte bien ; mais il y a un siècle qu'il n'a écrit, parce qu'il a été en gala pour la réception des princesses de Galles et autres. M. de Saint-Lambert vous aime toujours fort sérieusement, à ce que je suppose, parce qu'il en parle toujours avec la même chaleur que vous lui connaissez. La comtesse d'Houdetot vous trouve charmant; mais Panurge * est un bien bon esprit qui a une logique admirable, et elle aime beaucoup la logique.

» Au reste, il y a un mois que je n'ai vu personne, et que je mène une vie selon mon cœur et ma tournure, qui a un certain penchant à la sauvagerie. Je

i. L'abbé JJorclIet.

VOUS jure qu'excepté trois ou quatre personnes dont je ne me sépare jamais sans peine, je me passe des autres le plus aisément du monde. Je ne fuis pas le monde cependant, mais je n'en ai nul besoin. Je n'ai besoin que de mes amis. Je relis ce que je viens d'écrire. Gela est abominable; brûlez-le. il faut que je parte; je continuerai quand je serai arrivée, mais brûlez toujours. »

Le 6, à Paris.

« Un taudis, un bruit, un froid! Abl vous n'avez pis ridée des calamités qui m'environnent. J'ai t3lé une fois l'autre semaine à Paris, comptant m'y établir. L'odeur de peinture m'en a chassée, et enfin m'y voilà sans miséricorde. »

Madame d'Epinay venait de se réinstaller dans sa maison de la rue Saint-Anne *. Elle en occupait les deux premiers étages, et Grimni loua le troisième. Cet arrangement qui comblait les vœux de Louise, dut souffrir quelques difficultés de la part de son ami. On peut dire en faveur de madame d'Epinay

i. Rue Sainte-Aune, seconde porte cochère à droite, passé la rue Neuve-des-Petits-Champs. Madame dÉpiuay habita ensuite le Palais-Royal, puis la rui' Gaillon, la rue Saint-Nicaise ; plus tard elle s'iustalla avec Griniiu rue de la Cliaussée-d'Autin , dans la maison que Necker habita eu 1789; c'est là qu'elle mourut'le lo avril 1783,

que l'opinion du monde était faite sui' leur liaison, qu'elle avait été acceptée comme tant d'autres à cette époque singulière, et que le fait d'habiter la même maison n'y ajoutait rien. Nous avons vu Saint- Lambert ouvertement attaché à madame d'Houdetot, Diderot à mademoiselle Volland, madame de Verdelin à Margency, mademoiselle de Lespinasse au marquis de Mora, etc., sans perdre pour cela l'estime et la considération des honnêtes gens. Il s'agissait seulement d'être fidèle à son amant ; quant au lien conjugal, il ne comptait pas. Madame d'Épinay eut bien plus de peine à se faire pardonner son infidélité à Francueil que ses infidélités à son mari.

Les Confessions de Rousseau. — Lettre à M. de Sartines. — Les réformes de l'abbé Terray.— Madame d'Épinay est ruinée.— Galiani l'engage avenir à Naples. — Nouveaux voyages de Grimm. — Dialogues et Essai sur les femmes. — Maladie de Grimm. — L'habit de cérémonie des barons allemands. — Mort du marquis de Croismare.

Rousseau était revenu à Paris en 1770. 11 avait écrit les Cotifessions l'année précédente ; on sait comment il y traite ses anciens amis. L'annonce de cet ouvrage produisit une grande sensation. Le roi de Suède en obtint communication par l'entremise de Rulhière, et Jean-Jacques en fit lui-même plusieurs lectures. Il en cite une seule :

« Dans la lecture que je fis à madame la comtesse d'Egmont, à M. le prince Pignatelli, à madame la marquise de Mesme et à M. le marquis de Juigné,

j'ajoutai ce qui suit : « J'ai dit la vérité, si quelqu'un » sait des choses contraires à ce que je viens d'expo- » ser, fussent-elles mille fois prouvées, il sait des men- » songes et des impostures. Pour moi, je le déclare » hautement et sans crainte, quiconque, même sans » avoir lu mes écrits, examinera par ses propres yeux » mon naturel, mon caractère, mes mœurs, mes pen- » chants, mes plaisirs, mes habitudes et pourra me )) croire un malhonnête homme, « est lui-même un » homme à étouffer. » J'achevai ainsi ma lecture et tout le monde se tut. Madame d'Egmont fut la seule qui me parut émue ; elle tressaillit visiblement, mais elle se remit bien vite et garda le silence, ainsi que toute la compagnie. Tel fut le fruit que je tirai de cette lecture et de ma déclaration. »

On voit que, de son propre aveu, Jean-Jacques n'eut pas lieu d'être satisfait de cette première épreuve. Dusaulx parle d'une seconde lecture à laquelle assistaient Dorât, le marquis de Neuville et lui, et qui ne fît pas autant de bruit que Rousseau l'aurait voulu. Il y en eut une autre chez le poète Dorât. Chacun, dans ces séances, fit un extrait de mémoire qu'il lut ou publia. Cette publicité fut très pénible à madame d'Epinay, et l'on assure qu'elle écrivit à M. de Sartines la lettre qui suit :

MADAME d'ÉI'I.XAY A M. DE SARTINES.

mo.

« 11 n'y a rien de si insupportable pour les per-

DERNIÈRES AXXEES DE MADAME D'ÉPIXAY 41:5

sonnes surchargées d'affaires, monsieur, que ceux qui n'en ont (|iLiine. C'est le rôle que je meurs de peur de jouer avec vous ; mais comptant, comme je le fais, sur Vôtre amitié et sur votre indulgence, je dois vous dire encore que la personne dont je vous ai parlé hier matin a lu son ouvrage aussi à M. Dorât, à M. de Pezay et à M. Dusaulx : c'est une des premières lectures qui en aient été faites. Lorsqu'on prend ces messieurs pour confidents d'un liliello. vous avez bien le droit d'en dire votre avis, sans qu'on soit sensé vous en avoir porté des plaintes. J'ignore cependant s'il a nommé les personnages à ces messieurs. Après y avoir réfléchi, je pense qu'il faut que vous lui parliez à lui-même avec assez de bonté pour qu'il ne puisses s'en plaindre, mais avec assez de fermeté cependant pour qu'il n'y retourne pas. Si vous lui faites donner sa parole, je crois qu'il la tiendra. Pardon mille fois , mais il y va de mon repos, et c'est le repos de quelqu'un que vous honorez de votre estime et de votre amitié et qui, quoi qu'en dise Jean-Jacques, se flatte de la mériter. J'irai vous faire mes excuses et mes remercîments à la fin de cette semaine ; ne vous donnez pas la peine de me répondre, cela n'en demande pas ; je compte sur vos l^ontés, cela me suftit *. »

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