‹ Une femme du monde au XVIIIe siècleChapitre 82 sur 106 · Habits négligés · texte numérisé non relu

Habits négligés

DKUNIKRKS ANNEKS 1)1'. M A I) A M K DKPINAY ll'y

et j'ai bien In alors, et galopé et dévoré votre lettre. » A le bien prendre, pourtant, je trouve une espèce de prophétie dans ma lecture de travers. Giimm est hors d'affaire, mais il est mort ou il mouria d'affaires. C'est cette chaise de paille qui le lue. Quand on a toute la journée un grand carreau appliqué au derrière, comment peut-on prétendre à évacuer grandement à travers de tout cela? De grâce, ordonnez qu'on lui débouche tout et même qu'on l'envoie comme les enfants, culottes fendues, courir dans les rues. Il dira que c'est l'habit de cérémonie des barons allemands qui n'ont point de baronnie, et dont les revenus féodaux, sur les terres du Saint-Empire, ne suflisent pas à payer des fonds de culotte. »

La convalescence de Grinini lui liés longue et madame d'Epiuay eut h supporter des inégalités de caractère et un état d'irritabilité, qui lui rendaient la \ ir très pénible; enhn le malade recouvra la santé et la lionne liumi'ui'; mais, ù peine guéri, de n(Miveanx sujets dinquiétude assaillirent son amie. On ull'rail à tlrimm la position la plus brillante en Russie, s'il voulait s'y fixer. On comprend le désespoir dans lequel cette perspective jeta madame d'Epinay ; trop délicate pour vouloir entraver la carrière de son ami, elle renfermait sa douleur en ellemême el nev(uilail pu rien inllnenrer sa résolution:

•I.ÎO DERNIERES ANNEES DE MADAME DEPINAY

mais, à bout de force, elle avoue sa peine à Galiaiii qui la blâme énergiquement :

« Votre miméro 8 m'a attendri jusqu'aux: larmes. V'ous m'ouvrez votre cœur, que je vois brûler aux llammes d'un élixir de vertus, de sentiments et d'héroïsme. Mais pourquoi être héroïne au point de s'en trouver mal? Si la vertu ne nous rend pas heureux, de quoi diable sert-elle? Je vous conseille donc d'avoir autant de vertu qu'il en faut pour vous procurer vos aises, votre commodité et pas davantage.

» Si quelqup chofip va arrive)' (\\\\ vous causerait un chagrin mortel, barrez-la, empéchez-la de toutes vos forces, et n'ayez pas le regret de Tavoir pu faire et de ne l'avoir pas fait; et point d'héroïsme, je vous prie, car il me tue et m'ennuie à périr!... Quel sot bonheur que des sots (c'est-à-dire les hommes), au milieu de cent sottises, mille mensonges et cent mille bavardages, disent quelquefois: Ah ! là défunte sacritia sa vie pour un sentiment héroïque. Vivent le sot et la défunte 1 Faites donc mie ferme résolution de tuer ce ver rongeur que j entends à présent et que je ne comprenais pas dans vos précédentes lettres. Si vous le voulez, il me paraît que vous le pouvez, en parlant; mais si vous

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étouffez, c'est votre faute. Au reste , il me paraît que vous ne courez pas autant de risques que votre imagination montée vous en présente. Je ne saurais me persuader qu'un homme de bon sens calculât toujours les avantages au poids de l'argent et au marc la livre. »

L'abbé avait raison, Grimni n'accepta pas une position fixe en Russie et se borna à reprendre ses voyages habituels.

Quelque temps après la maladie de Grimm, le marquis de Groismare^ frappé d'une attaque d'apoplexie, succomba, malgré les soins qui lui furent prodigués; ce fut une véritable désolation chez tous ses amis. La perte était plus cruelle pour madame d'Epinay que pour tout autre, car, depuis vingt ans. l'am-lié la phn tendre l'unissait au marquis. Grimai disait qu'ils étaie;it faits l'un pour l'autre. Il lui cousacre quelques pages charmantes dans sa. Correspon- (lmiC(\

« Il était de la même année que M. de Voltaire

1. Marc-Antoiue-Nicolas de Croismare, baron de Lassou, eu Normandie, né vers 1694, chevalier de Saint-Louis, mort le 3 aoiit 1772, sur la paroisse Saint-Roch, agi'- de soixante-dixhuit ans. 11 avait épousé, le 8 aoiM n.'}."), Suzanne Davy de la Pailleterie, tillt^ du marquis delà Pailleterie (Anne-Pierre Davy). 11 eut trois enfants, di'iix tils et une fdie: ses di'ux lils moururent sans enfants. Sa tille épousa, le 20 août 17tiS, le marquis Gratieu de Montalembert , capitaine au régiment du roi.

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qui l'avait précédé en ce monde de trois mois, et il avait conservé, à l'exemple de cet homme illustre, toute sa fraîcheur d'esprit jusqu'au dernier moment... Au caractère le plus solide, au commerce le plus sûr, à une façon de penser pleine de délicatesse et d'élévation, il joignait une imagination vive et riante, un tour d"esprit piquant assaisonné de tous les agréments ; le sel, la finesse et la gaité distinguaient sa conversation. La grâce et la légèreté avaient, sous sa plume ou dans sa bouche, un caractère mexprimable. » Diderot comparait la plaisanterie du marquis de Croismare à la flamme de l'esprit de vin : «Elle se promène sur ma toison sans jamai> » la brûler, » disait-il.

La vie du marquis fut une suite de bonnes actions, de procédés délicats et de services rendus. Tl ne laissM lias nu ennemi.

Louis est nommé lieutenaut aux mousquetaires. — Séjour à Paris. — Nouvelles dettes. — 11 est nommé aux dragons •le Schomhercr. à Nancy. — Il enfnint lordouuauce do -M. de Scbomberg ; il est enfermé aux tours Notre-Dame. — Chagrin de sa mère. — On le fait interdire. — Il est nommé a la suite, remis en liberté, puis emprisonné de nouveau. — Départ ytour IJernc — Les cercles. — Mreurs bernoises.

Lorsque en septembre 1771, LnLii< tut rentré ;i Paris, Galiani écrivait à sa mère :

« J'étais dans une impatience incroyable d'apprendre de vous les symptômes de votre entrevuf avec votre fils ou plutôt avec le fils de M. d'Epinay : vous ne m'en dites mot, on dirait que vous ne l'avi^/. pas vu. » Madame dEpiiiay n'en parlait pas, parce qu'elle n'avait rien de bon à en dire. Cependant ellf ne so rebuta pas et consentit à tenter ntie nouvellf

expérience ; elle pensa avec quelque apparence de raison qu'on s'était trompé jusqu'alors sur les aptitudes de Louis. On lui acheta donc en novembre une commission de lieutenant et on le fit entrer dans les mousquetaires.

Il ne paraît pas que son séjour à Paris ait ramené d'Epinay à la raison. Tel nous l'avons connu chez M. Bethmann, tel nous l'avons vu à Pau, tel nous le retrouvons comme lieutenant de mousquetaires, toujours faible, toujours perdu de dettes, toujours dupé, du moins s'il faut l'en croire. Un billet intime de son cousin de I.ucé ne laisse pas de doute à cet égard.

M. 1)K LUCK A M. D EPINAV,

Mousquetaire du roy de la [^^ f'oiiipagnie.

« Je suis, mon cher ami, retenu par la palle à cause d une foulure que j'ai attrapée chez Louvois, au bal, et que j'avais négligée ; cela ne m'empêchera pas d'aller te voir et de passer l'après-midi avec toi , mais je te préviens que ce sera pour le prêcher, car je t'avoue que ta conduite me" cause un chagrin mortel. Adieu, je t'embrasse de tout mon cœur, mais sois plus sage et aie confiance dans tes amis. »

Au bout de dix-huit mois de séjour à Paris, la

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situation de Louis n'était plus tenable, et il fallut prendre des mesures pour l'éloigner. C'est encore à sa mère qu'incomba cette lourde tâche ; on sait combien M. d'Epinay montrait d'indifférence pour tout ce qui touchait ses enfants. Heureusement madame d'Epinay obtint de M. de Schomberg, dont le régiment de dragons tenait garnison à Nancy, que Louis serait accueilli dans ce régiment avec son grade. On le fit partir vers la fin de 1772. Il laissait à Paris de nombreuses dettes et des plus pressantes. A peine à Nancy, il reprend sa correspondance :

LOUIS D KPTNAY A SV MKRE.

Nancy 1*72.

K Ma chère maman,

» Je suis arrivé bior an soir fort fatigué après huit jours de marche. Je n'ai pas voulu me présenter fait comme j'étais eboz Xc commandant du réi'iment. J'y ai été ce matin; je n'ai point trouvé i\L de Baitliazar, il est à Strasbourg pour quelques jours, mais M. de Treffa, major, m'a reçu avec toutes les bonnêtetés possibles et m'a promis son amitié. Je dois diner aujourd'hui chez lui.

» Malgré le chagrin que doit me causer naturellement notre séparation, néanmoins je sens tellement, ma chère maman, la nécessité qu'il y avait d'aban-

donner pour quelque temps le pavé de Paris que je la supporte plus patiemment.

» J'ai riionneur dY'tre avec le plus profond et le plus tendre respect votre très liumble et très ohéissant serviteui'. »

En quittant Paris, d'Epinay avait accablé sa mère des plus vives protestations pour l'avenir; on sait combien peu on y pouvait compter. Celte fois encore il resta fidèle à son passé :

LOUIS dV:pixay a sa mère.

Nancy. 27 nnvonihrr' 11*2.

« ^Madame et ti'ès obère maman, » Ce n'est qu'en tremblant que j'ose prendre la plume pour vous annoncer une nouvelle liicn cruelle certainement pour vous, mais peut-être plus affreuse encore pour moi par les suites funestes qu'elle peut avoir. Je suis dans un état dirnclle à vous peindre, toutes les furies de l'eider sont dans mon cœur, je n'ai de repos ni jour ni nuit. Ab! que rre puis-je vous exprimer à quel point les remords me poursuivent de n'avoir pas mieux prolitè de vos conseils, je ne serais pas aussi à plaindre que je le suis maintenant!

» Daignez coiisidéi'cr à quel point j'ai èlé trompé

D F, Il .\ I É R E S A N X I-: !•: S 1 ) I-: MADAME D'ÉPI N A Y 4".7

dans cette dernière aventure. Je joue an liillard, d'abord une misère, avec un de mes camarades , jeune homme de la figure et de l'extérieur peut-ôtre les plus insinuanst. Je suis loin de m'imaginer qu'un jeu aussi modique peut me conduire aussi loin, et je le continue. Insensiblement la somme augmente et je me trouve lui devoir une vingtaine de louis. 11 me demande alors sous différents prétextes de lui faire l'emplette de bas de soie, d'habits tant d'uniforme que d'autres, de bijoux, etc. 11 me procure des marchands qui vendent à crédit; il me met pour ainsi dire le couteau sur la gorge pour me faire accepter toutes les propositions de ce genre qu'il me fait. M. de Balthazar lit un matin chez lui, en présence de tous les officiers, une lettre de M. le comte de Schomberg, contenant une défense expresse de jouer à tous les jeux de hasard. Quelques jours après cet officier me vient trouver dans ma chambre, api'ès souper, tout seul, et me propose de me donner l'evanche. Nous étions alors à 80 louis passés. Je lui oppose la lettre du colonel. Il me dit qu'étant seuls, personne ne peut le savoir. A la fin, sous l'espérance de me racquitter, je consens. Nous jouons au trenteet-quarante jusqu'à minuit, il me gagne encore près de quatre cents louis, el nous nous séparons. \)è^ \r lendemain, nouvelles persécutions de sa part, pour

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prendre encore cliez les marchands, pour mon compte, diverses marchandises à son usage. J'ai marqué k M. de Boistel la manière dont il s'y prenait pour m'y engager. Enfin, voulant terminer tout cela, je lui demande revanche du tout. 11 me fait espérer et me traîne de jour en jour, sous divers prétextes. Enfin, la veille de son départ, après souper, je Tahorde et l'assure que s'il ne vient pas tout à l'heure pour me racquitter entièrement du tout, je vais en instruire sur-le-champ M. de Balthazar, au risque de ce qui peut m'en arriver. A force de le presser , il y consent , vient chez moi et reperd quatre cents louis. Par conséquent, nous sommes parfaitement quittes l'un envers l'autre. Je ne suis pas le premier qu'il ait mené ce train-là , car le pauvre comte de Sinclaire, jeune homme de vingt ans, neveu du comte de Lœwenhaupt et capitaine à la suite du régiment de Schomberg, est depuis quatre mois au quartier en prison, pour avoir perdu conti-e le même officier major beaucoup d'argent payé en linge, cabriolet, bijoux, diamants, etc.

» L'échéance des engagements qu'il m'avait fait prendre avec les marchands est arrivée. Gela a fait du bruit ; ce bruit est venu aux oreilles de M. de Balthazar, qui m'a envoyé ordre de me rendre sur-le-champ à la prison militaire, où je suis depuis dimanche au

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soir dans les plus vives inquiétudes sur mille sujets ; premièrement sur le redoublement de chagrin que ceci va vous causer. Croyez que je le sens bien profondément et que je donnerais mon sang pour que cela ne fût point arrivé. Mes craintes ne sont pas moins vives relativement à M. de Schomberg, qui est homme à nommer sur-le-champ à mon emploi à la première nouvelle qu'il recevra deM. de Balthazar. C'est pourquoi j'ai piis la liberté de prévenir M. de Boistel et je l'ai supplié d'implorer pour moi 31. de Schomberg afin qu'il ne me perde pas. Je vous conjure aussi, ma chère maman, quoique je ne l'aie pas mérité, de joindre vos instances aux siennes. Je le répète, que M. de Schomberg me tienne en prison tant qu'il voudra, je serai satisfait de l'instant que je ne serai pas renvoyé.

M Je tremble encore que mon père ne soit instruil de ce qui m'arrive, ce qui, après mon silence, me mettrait cruellement mal avec lui.

» Si vous pouviez \o\v le fond de mon cœur, ce que vous y liriez vous tranquilliserait, mes remords vous paraîtraient sincères, mes résolutions constantes. Daignez encore une fois m'écouter et ne pas rejeter les larmes d'un fils au désespoir de vous causer tant de chagrin el qui désormais ne veut vivre que pour vous le faire oublitT. Ce sont les sentiments

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dans lesquels je serai (oulc ma \k\ madame et chère maman, votre très humble et 1res obéissant serviteur, »

Madame d'Épinay, désespérée, ne répondit pas; mais Louis connaissait la profonde tendresse de sa mère, qui ne sut pas résister à de nouvelles instances.

Luuis d'ki'Inay a sa mkiu:.

Xaiii-y. 21 janvier 1773.

« Madame et très chère maman, » Les mauvaises nouvelles que vous me donnez sur l'état actuel de votre santé m'aftligent bien sensiblement, et je fais, je vous assure, les vœux les plus ardents pour votre parfait rétablissemenL Si l'assurance d'une meilleure conduite de ma part peut y contribuer, soyez tranquille à cet égard ; je vous réponds que les rétlexions que j'ai faites sur ma dernière a\enlure m'ouvriront les yeux cette fois, et que je suis prémuni pour la vie contre de semblables sottises. J'ai tellement et si souvent été dupe en ma vie que, pour me corriger de ma grande confiance, je deviendrai presque sauvage, je m'imaginerai que tout le monde veut me tromper. J'aime, en vérité, mieux tomber dans cet excès, il n'a pas

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autant d'inconvénients que l'autre. Mais en reconnaissant mes torts, en en connaissant toute l'étendue, et les abjurant pour jamais, je ne vois pas d'un autre côté qu'il n'y ait aucune espèce de remède aux sottises que j'ai faites en dernier lieu. Elles consistent en 7,000 francs, dont la plus grande partie comprend mon équipement et de l'argent qui m'a été gagné au jeu ; si je ne paye pas, je serai déshonoré. Je sais que cela dépend de mon père et iju'il est fort difficile de l'engager à donner quelque chose. Cependant, cette circonstance mérite iiuelipie égard, et je ne crois pas que mon père laisse déshonorer son fils pour 7,000 francs. Au moins je le pense, et d'ailleurs j'ose espérer que vous, ma chère maman, M. de Beisuncc, M. de Pailly, etc. (qui sont toujours militaires), vous voudrez bien vous réunir pour engager mon père à payer ce que je dois ici, ou au moins à prendre des arrangements, ce qui est facile ici plus que je ne l'avais pensé. Je leur écris à tous aujourd'hui pour cet objet »

Sur CCS entrefaites, Louis tomba malade et obtint la permission de garder les ;ii-rêts dans l'auberge qu'il habitait. Mais peu de jours après il fut accusé d'avoir rompu les arrêts pour courir lesbals masqués et on le réintégra dans sa prison. Pendant ce temps, madame d'I-^iiiiay, sur le ronseil dcM.deSchombcrg,

cherchait à lui faire obtenir le titre d'officier à la suite, et à l'envoyer dans une autre garnison ; son court séjour à Nancy avait si mal réussi qu'on ne pouvait songer à le prolonger.

.LOUIS d'ÉPINAY' A SA MÈRE.

Kaucy, 2 avril m3.

« Ma chèi'e maman,

» J'imagine que vous sentez combien il est important pour mon honneur, pour le vôtre, pour celui de toute la famille, que je sois reçu officier avant de partir. On m'accuse injustement d'avoii' rompu mes arrêts et d'être allé au bal masqué. J'ai déjà protesté hautement du contraire, et je vous le répète ici; je vous donne ma parole d'honneur des plus sacrées que je n'y ai point été. Sur cette fausse imputation, on sévit sur moi, on me remet en prison, quoique malade, on m'y resserre comme un criminel.

» L'animosité de M. de Maltzen hii fait imaginer, depuis le départ de M. de Balthazar, les consignes les plus funestes contre moi. Sa haine est portée au comble. En voici, ma chère maman, un échantillon. Il a pris le moment que trois ou quatre ofliciers de l'auberge qui auraient certainement pris mon parti étaient absents ou aux arrêts; il a fii(

L) K R M K R K S A N N KE^ DE .M A b A .M K D K 1' I N A Y 443

entendre aux autres qu'ayant rompu mes arrêts, je n'étais plus digne de manger avec eux, et qu'il fallait me faire quitter la table. En conséquence, il a fait appeler l'aubergiste et lui a annoncé, au nom de tous, que s'il me donnait encore à manger, ils quitteraient tous. L'aubergiste est venu me trouver, el, au travers de ma porte, m'a annoncé cela, en me disant qu'il en était bien fâché. C'est le trait qui ma le plus outré de la part de M. de Maltzen , et celui dont je lui conserve le plus de ressentiment.

» Vous ne m'avez point encore répondu sur ma destination; c'est mi article qui ne laisse pas que de m' inquiéter. Il est bien naturel que je sache ce que je deviendrai après avoir quitté le régiment. Je vous ai demandé en grâce de ne pas me faire quitter le service, n'ayant que ce seul état qui convienne à mon goût et à ma position. Je vous ai nommé même plusieurs régiments dans lesquels je désirerai? d'entrer préférahlement à d'autres.

» J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect. »

D'Epinay n'avait plus rien à attendre de sou père ; sa mère seule, dont il ne pouvait lasser l'abnégation et le dévouement, ne l'abandonnait pas, et elle travaillait à réunir ses faibles ressources pour le tirer de la fâcheuse situation où il s'i-lait

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placé. Elle eut l'idée, vers celte époque, de l'envoyer à l'étranger, espérant que le changement d'habitudes et de société aurait sur lui une heureuse influence.

LOUIS d'épinay a sa mère.

A Nancy, le 22 mai 1773, le 183" jour de ma dcteullou.

« Ma chère mère,

» Il me faut vous répondre sur les deux partis que vous me proposez. Je commence par vous remercier de me laisser la liberté d'opter entre les deux. J'étais déjà décidé avant d'avoir reçu votre lettre, car Lucé m'en avait parlé à son passage. J'y ai rélléchi mûrement, et voici le résultat de mes réflexions. D'abord, le voyage de Saint-Domingue, non seulement est trop long, trop périlleux, mais encore a trop d'inconvénient à mes yeux pour que je m'y sois arrêté longtemps. Je ne pourrais jamais me résoudre à abandonner peut-être pour toujours, ou au moins pour bien longtemps, le pays où vous êtes, sui'tout dans un moment où votre santé est si mauvaise. Non, ma chère maman, je vous aime trop et vous suis trop attaché, malgré le peu de preuves que je vous en ai donné jusqu'à présent, pour vous quitter ainsi. Je n'y résisterais pas et j'en mourrais bientôt de chagrin.

» Je connais trop, d'un autre côté, voire tendresse

pour moi, pour n'être pas persuacl(^ que vous ne me veri'iez me séparer de vous qu'avec la plus violente l)einp. D'ailleurs si. avec toutes mes aventures et mes différentes détentions, on me voyait m'embarquer pour les Iles, on ne croirait jamais que j'y passe de bonne volonté. Quoique vous me bannissiez de votre présence pour quelques années, je me llatterai toujours que ma conduite pourra un jour vous toucber et faire révoquer un exil aussi cruel pour moi, mais que j'ai mérité.

))Âu défaut de ce parti, vous me laissez le maître de me retirer dans telle ville que je souhaiterai, exceplé à Paris, et que vous me ferez toucber une pension de mille écus par an. Ce dernier article surpasse mes espérances; je vous en ai d'autant plus d"ol)ligation, et je puis vous promettre maintenant qu'au moyen de cette somme, non seulement je ne ferai plus de dettes, mais encore je ferai des épargnes pour me faire des avances.

» J'écris à mon père ; je vous prie de vouloir bien lui donner communication de cette letlre-ci, et l'engager de m'envoyer un mol de sa main. 11 ne m"a pas encore écrit depuis que j'ai quitté Paris, et je souffre extrêmement d'un silence aussi long.

» Je suis avec le plus profond respect, ma chère mère, etc.

Avant de payer les dettes de Louis et d'obtenir son élargissement, madame d'Epinay avait eu recours à une mesure sévère, mais indispensable pour se protéger à l'avenir contre de nouvelles dilapidations; elle avait demandé l'interdiction de son fils. Louis ne fit aucune opposition , comprenant que c'était la seule chance qui lui restât de recouvrer enfin sa liberté,

LOUIS d'épinay a sa mère.

Nancy, samedi 29 ruai 1773.

« Ma chère maman, « J'ai reçu ce matin la visite de M. le lieutenant civil et de son greffier. J'ai eu communication r\ pris lecture de toutes les pièces, savoir du procèsverbal de Paris et des papiers ou différents états de mes dettes. J'ai signé un procès-verbal dressé devant moi par le greffier, par lequel je déclare que le tout m'ayant été communiqué, je ne mets aucun empêchement à la prononciation de la sentence que vous poursuivez. J'espère, ma chère mère, que vous voudrez bien me faire sortir de prison, je vous le demande en grâce. Vous m'avez promis de m'accorder la liberté aussitôt que cette formalité serait remplie, la voilà finie. Je vous demande mille pardons de. vous importuner ainsi, mais vous m'excuserez facilement en songeant qu'il y a six mois et demi (pie

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je suis en prison, ctdans la prison du monde la plus sévère, que j'ai la plus grande impatience d'en sortir, et que, d'ici à ce moment, les minutes me semblent des heures et les heures des jours.

» En attendant de vos nouvelles avec la plus extrême impatience, j'ai rhonnenr d'rtre avec le plus profond respect, etc.

Malgré sa bonne volonté, madame d'Épinay ne pouvait parvenir à trouver l'argent nécessaire pour payer les dettes de son fils. Pendant un des rares instants de répit que lui laissaient ses maux, elle pria madame de Belsunce, qui ne la quittait plus, de se rendre à Nancy avec son mari pour tenter un arrangement avec les créanciers. Louis revit sa sœur avec joie et apprit d'elle qu'il venait /d'être nommé lieutenant à la suite d'un régiment de dragons; mais quand il connut les difficultés que l'on éprouvait à lui venir en aide, sa déception fut grande et il osa écrire à sa mère : << Si les nouvelles que m'a sœur m'a données de votre état m'ont fait plaisir, en revanche ce qu'elle m'a dit concernant mes affaires m'afflige beaucoup. Comment, ma chère mère, depuis huit mois que je suis en prison les choses en sont encore à chercher de l'argent ! »

Enlin, grâce aux sollicitations de madame deBelsunce, M. de Schomberg leva les arrêts, bien que les dettes de d'Kpiiiay i\o fiisSf/il pas payées.

44'! DERNIÈRES ANNEES DE MADAME D'EPIXAY LOUIS d'kPINAY A SA SŒUR.

Aux tours Notre-Dame, ce 22 septembre 1773.

« Je vais. VOUS faire, ma chère sœur, un détail succinct de ce qui m'est arrivé depuis votre passage à Nancy. Quelques jours après votre départ, j'ai reçu de Paris les ])oiitons de mon nouvel uniforme. Quand je lai eu entièrement fini, j'ai écrit à M. de BaUliazar que, n'étant plus attaché au régiment de Schomherg et n'en portant même plus l'uniforme, je le priais de me relever des arrêts. Il m'a répondu qu'il ne pouvait pas m'y retenir et que j'étais le maître de sortir, mais que, si je l'en croyais, je ne sortirais pas que mes afïaires ne fussent finies. Cependant, enchanté de jouir de ma liberté après neuf mois d'esclavage, je sortis et fus voir le lieutenant-colonel, qui venait départir pour la campagne, et M. de Treffa, qui me reçut d'une manière foi't affahle et qui me témoigna beaucoup de regrets de n'avoir pu avoir l'honneur de vous voir h l'hôtel d'Angleteri'e.

» En sortant de chez lui, je trouvai M. Hoym, officier de Schomberg, l'un de mes ennemis, qui me (lit que puisque j'étais libre, nous nous verrions l'après-midi à quatre heures. Je ne manquai pas à colle iHîure-lii d'allei' ch:v. lui, et nous nous ren-

DKRNIERKS ANXKES DE MAD.VMK D'EPINAY 419

(limes en fiacre, accompagnés d'un troisième, à une demi-lieue de la ville. Nous nous battîmes là vigoureusement; je le blessai deux fois.. Étant fatigué, il remit notre combat au lendemain matin. L'officier qui avait été témoin ne voulut pas l'être une seconde fois, de sorte que, le lendemain matin, nous eûmes deux autres officiers de Schomberg, et nous nous rendîmes encore sur le champ de bataille, où, après nous être chamaillés pendant environ un quart d'heure, je lui portai à la fin une botte que, voulant parer, il releva, et l'épée lui entra dans l'œil. Il me

dit qu'il en avait assez et qu'il était content

» J'étais dans la plus parfaite sécurité, lorsque, jeudi soir, en arrivant chez M. Othenin, où je mangeais, on me dit qu'un officier-major de la place était venu plusieurs fois me demander de la part de M. de Montesquieu. Le cœur a commencé à me battre par un pressentiment de ce qui allait m'arriver. Cependant, je me suis rendu sur-le-champ aux ordres du commandant, et lui ai demandé ce qu'il me voulait. II m'a répondu : « Mon cher ami^ je suis fâché » de vous avoir fait venir si tard pour vous envoyer » en prison; cest par l'ordre de M. le comte de » Stainville. » Malgré toute ma surprise et ma dou- ' leur, il a fallu m'y rendre, et je suis aux tours Notre- Dame depuis jeudi derniiM", ô huit heures du soir.

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Jugez vous-même, ma chère amie, combien il est désespérant de m'y voir replonger au moment où j'avais les plus belles espérances. J'ai su depuis ce qui m'y a fait mettre, et le voici. Jeudi, après dîner, M. Hoym, dont l'œil commence à aller mieux, sauf cependant y voir du tout, est venu cinq ou six fois chez moi; il ne m"a point trouvé que la dernière. Aerts, l'un de mes créanciers, et le plus indécrottable que je connaisse, a été effrayé de toutes ces visites ; il a eu peur que je n'eusse encore de mauvaises affaires ; il a tant persécuté M. de Stain\ille qu'enfin il en a oblenu l'ordre de me mettre ici pour sa sûreté, sous prétexte de la mienne, et il a maintenant juré que, puisque j'y étais, je n'en soi'tirais que quand il serait payé en argent comptant.

» Gela seul, ma chère sœur, peut accélérer ma liberté ; je vous conjure en grâce de ne rien épargner auprès de mon père et de ma mère pour hâter ce moment. Engagez de ma part M. de Belsunce à joindre ses sollicitations aux vôtres; faites-moi le plaisir de lui communiquer ma lettre, et priez-le de me dire franchement ce qu'il pense de mon affaire avec M. Hoym. Embrassez-le aussi damapart, ainsi que vos enfants, et croyez-moi pour la vie votre tendre et malheureux frère, etc. »

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Les créanciers, faute de mieux, finirent par se contenter d'acomptes et d'engagements signés par madame d'Épinay. En octobre 1773, Louis recouvra définitivement sa liberté. Il quitta immédiatement Nancy et partit pour Bàle et Berne, muni de recommandations pour d'honorables familles.

Son séjour à Bàle fut de courte durée et, au milieu de novembre, nous le trouvons installé à Berne; ses premières impressions furent excellentes et il fait à sa mère une description de sa vie et de ses relations qui ne manque pas d'originalité.

LOUIS d'Épinay a sa mkre.

Berne, 14 novembre 1773.

« Je suis arrivé en cette ville, il y a aujourd'hui huit jours. Comme j'avais eu l'honneur de vous écrire de Bàle, j'ai voulu attendre quelques jours pour le faire d'ici, pour pouvoir vous donner une idée de ma situation actuelle. Elle est telle que je ne voudrais pas la troquer pour aucune autre, excepté dans le seul cas où vous voudriez me rappeler auprès de vous. Oh! pour lors, rien ne m'arrêterait certainement; mais je vous proteste qu'à moins de cette circonstance je ne puis pas trouver de pays qui me convienne mieux à tous égards.

» Je suis arrivé le 7 à cinq heures du soii*. A la porte de la ville, il m'a fallu décliner mes noms, sur-

noms et qualité, et mes projets d'établissement, pour pouvoir entrer. A Bùle, j'avais essuyé la même chose. Le lundi matin, j'ai été présenter ma lettre à M. Willielmy, qui m'a reçu avec tous les égards et la politesse possibles, après avoir reconnu l'écriture

de M. Leu C'est un homme fort froid dans

l'abord, distrait, préoccupé, mais dont le fond du caractère a quelque chose de divin. Il gagne beaucoup à éti'c connu, et, peu à peu, il a mis beaucoup plus de cordialité et beaucoup moins de gêne dans ses manières avec moi. J'ai commencé le même jour h manger chez lui. A trois heures après midi, il m'a mené dans une coterie d'hommes dont il est, et où il m'a fait recevoir sur-le-champ. Cette institution rappelle tout à fait les mœurs et la simplicité de •> l'ancienne Rome, et même de certains Genevois que nous avons connus. Cette société est composée aujourd'hui de cent soixante et dix-sept membres, sans que le nombre en soit liuiité. On s'assemble à trois heures (ceux qui veulent, s'entend, car il n'y a jamais guère chaque jour plus de quinze à vingt personnes) ; on cause auprès d'un grand feu avec cette liberté qui est si précieuse et si rare. Le premier jour de mon inti'oduction j'y ai été autant à mon aise qu'aujourd'hui. Tout jeu en est banni, ainsi que tout jurement, etc. On y lit gratis tous les journaux,

gazettes, etc. Il y a une grande bibliothèque acquise et entretenue aux frais des membres de la société. Les étrangers sont exempts de cette contribution, mais ils n'en ont pas moins la jouissance des livres qu'on lit dans la salle seulement, sans pouvoir en emporter. Quand quelqu'un entre ou sort, on ne se lève jamais. Je n'aurais jamais fini, ma chère mère, si j'entreprenais de vous rapporter toutes les lois de cette assemblée. J "y vais tous les jours et je suis assez heureux pour y avoir bien pris. On me le témoigne souvent, et je crois connaître assez les Bernois pour être persuadé que, s'ils pensaient différemment, ils ne feindraient pas avec moi, car la qualité d'étranger n'a jamais imposé moins qu'ici. » Après être resté une heure à la société, M. Wilhelmy m'a conduit chez M. l'avoyer d'Erlach, que nous n'avons pas trouvé, et où j'ai laissé un billet. De là, nous sommes retournés chez lui, et il m'a présenté à madame Wilhelmy, qui m'a reçu comme le meilleur de ses amis. Elle est extrêmement laide, fort noire, fort maigi'(\ aucune espèce d'extérieur, mais pleine d'esprit et y joignant un cœur excellent, capable de la plus constante amitié, ce qui rend son commerce extrêmement agréable et foi't recherché. Ordinairement, je suis avec elle depuis midi jusqu'à minuit, excepté l'heure de sa toilette, pen-

dant lequel temps je vais à la société, et je vous proteste que je ne m'ennuie pas un seul inslant. Chaque jour je découvre de nouvelles qualités dans son âme, et je ne puis que gagner infiniment avec elle. Nos moments s'écoulent à causer de diverses choses, et je n'ai peut-être pas réfléchi ni parlé plus sensément en toute ma vie que depuis les huit jours que je suis à Berne.

»Mais, ma chère maman, voici qui va vous surprendre. Madame Wilhelmy , dès le même jour que je lui ai été présenté par son mari m'a mené chez madame de Wattcville, qui vit avec mademoiselle Felz. Ce sont deux femmes d'un mérite éminent, généralement reconnu, et qui passent pour être d'un tact sûr pour juger les gens. Vous sentez comhien je me suis tenu sur mes gardes, après avoir été ainsi prévenu. Ma visite a eu cependant un heureux succès. Quelques réflexions que j'ai semées dans la conversation, quelques opinions que j'ai soutenues par des raisonnements suivis, m'ont fait trouver le secret de leur plaire, et, au bout de cinq ou six jours, madame de Wattcville et mademoiselle Felz ont parlé un matin de moi à madame Wilhelmy avec le plus grand intérêt et lui' ont dit qu'il était rare de trouver à mon âge un esprit de spéculation et d'observation comme le mien, et

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qu'elles étaient on ne peut plus contentes de moi. Si vous aviez entendu porter ce jugement, ma chère mère, vous l'auriez trouvé un peu hasardé, j'en suis sûr. Madame Wilhelmy m'a demandé à mon tour ce que je pensais de ces dames. Comme je m'étais attendu à cette question, j'avais eu le temps de préparer ma réponse, et elle s'est trouvée si conforme à la vérité, qu'elle en a conçu un degré d'estime de plus pour moi. Nous avons été tous les jours à cinq heures jusqu'à huit chez madame de Watteville. Nous nous retirons pour souper. Après, M. Wilhelmy va se coucher, et je veille avec madame jusqu'à minuit. Vous voyez, ma chère maman, qu'elle a prévenu sans le savoir vos intentions en me présentant chez celte dame. Tout le monde est encore à la campagne jusqu'à la fin du mois; elle m'a promis alors df me conduire chez ses amis. M. Wilhelmy et elle me chargent de vous faire leurs compliments.

» Voilà, ma chère maman, le commencement de l'exécution du plan que je me suis formé pour ma conduite. Pour ne vous rien cacher, je vous avouerai que, n'étant malheureusement guère accoutumé à rélléchir, ce rôle me coûte quelquefois ; mais j'espère qu'au moyen de la résolution constante et inéhranlable que j'ai prise, je parviendrai à en contracter l'habitude ; mais je crains fort que, redoutant ma fai-

blesse, vous ne tous croyiez obligée de prévenir M. Wilhelmy de mes fautes passées et surtout de mon interdiction. Alors tout le fruit de mon plan serait évanoui et j'en serais désespéré. Il croirait que je l'aurais trompé, parce que je ne lui aurais pas tout dit, et peut-être me mésestimerait-il. Je vous conjure de n'en rien faire et de vous en rapporter entièrement à la maturité de mes réflexions, llne autre grâce que j'ai ii vous demander, c'est de vouloir bien me donner quelques conseils sur les circonstances où je me trouve. Ils me sont nécessaires pour m'affermir dans la voie que j'ai prise. Ditesmoi aussi, je vous prie, ce que vous pensez de mon début ici, et veuillez y mettre quelque chose de llatteur pour madame Wilhelmy que je puisse lui lire. » Le premier courrier, je vous écrirai sur ce que j'aurai remarqué d'ici à ce temps; en attendant les avis que j'espère que vous ne me refuserez pas, j'ai l'honneur d'être a^c le plus p:-ofond respect, etc. »

LOUIS d'épinay a sa mèuk.

BeniL', 16 novembre 1773.

« Ma chère maman, » ... Une cho-se qui mérite la plus sérieuse attention, c'est que M. Wilhelmy, n'ayant pas de

DEIINIKUKS ANNEES DE JI A D A M E D'EIMNAY 157

logement à donner chez lui, m'a fait avoir un appartement chez le professeur Walthard, à côté de sa maison, composé d'une chambre à coucher et d'un cabinet avec un bouge pour mon domestique, et cela me coûte par mois dcuv louis, et on me fournit le bois. C'est fort cher. Et quand on vous a dit, ma chère mèi"e, que tout était pour rien dans ce paysci, on vous a bien trompée, car, sans aucune exagération, tout est le double plus cher qu'en France. Les choses du plus commun usage et les plus indispensables sont d'un prix excessif : les souliers, 6 livres ; b. poudre, 12 francs la livre, et tout à proportion. Et c'est de même dans toute la Suisse. Les vivres sont ici si prodigieusement chers que madame Wilhelmy, à qui je parlai, le second jour de mon arrivée, du prix de sa pension, me dit que c'était G louis pour moi et 2 louis pour mon laquais. Je pensai tomber à la renverse. Je lui dis à cela que je la suppliais de me traiter sans façon, et de me mettre à son petit ordinaire, qui consiste en la soupe, le bouilli et un plat de légumes. Je crois qu'au moyen de cela, elle pourra se contentei" de 5 louis pour moi et mon laquais. M. Willielni\ ui'a dit (|u"il aiiiait riioniieur de répondre aujouid'bui à la lettre (jue vous lui avez écrite et qu'il vous])ai'lerail de rextrème clici-lé de tout.

4ô8 DERNIÈRES ANNÉES D K MADAMK D'EPIXAY

» En partant de Nancy, j'avais fait de si beaux projets ! Je comptais prendre ici quelques maîtres utiles pour réparer un peu le temps perdu ; mais je vois que cela m'est de toute impossibilité. Le meilleur marché est de 40 sols par leçon. 120 livres pour nourriture et 48 de logement font 7 louis"*; il ne m'en reste plus que 3 pour mon entretien et la partie de dames le soir, qui est cependant peu de chose; c'est plus que court. C'est ce qui fait que je voudrais bien que vous eussiez la bonté de me faire payer mes mois d'avance, le 1" de chaque mois, alin que j'aie un petit fonds par devers moi. Par exemple, il faut que je remonte entièrement mon linge, qui en a le plus grand besoin. Je ne puis mieux le faire qu'à Berne, où le linge est beau et d'un prix raisonnable; mais avec mes 3 louis, cela me serait impossible.

» Avant de finir, il faut, ma chère mère, que je vous raconte un trait plaisant, arrivé récemment chez Voltaire. L'n Anglais, arrivé tout exprès de Londres pour le voir, entre dans son antichambre. Son valet de chambre veut lui refuser l'entrée de son cabinet. Ils disputent longtemps ensemble foi't haut. Au liruit qu'ils font. Voltaire sort et demande

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