Naples, -l'.'i juillet
que le débris d'une riche fortune qu'on cherche à conserver soigneusement et qui nous rend avares. Vos lettres gont pour moi les restes de ces conversations à la cheminée, perruque à bas, etc. Que de fois je me fàchp de ne vous avoir pa« dit des choses que je vous écris ! »
Aussi, triste ou joyeuse, mourante ou mieux portante,madame d'Epinay ne laissa pas pendant des années, écouler une semaine sans écrire à son cher abbé. L'heureux coté de cette correspondance était de la distraire elle-même de ses préoccupations. Galiani faisait toujours mille questions auxquelles il fallait répondre , les commissions ne chômaient pas non plus, et sa fidèle amie s'employait à tout sans se plaindre. L'abbé, de son côté, bien qu'assombri par par des embarras d'argent et des ennuis de famille, s'efforçait de donner à ses lettres un tour plaisant pour égayer la malade.; sous des dehors sceptiques, son cœur était excellent. Rien n'est plus varié que le ton de leur correspondance; parfois la lettre commencée en riant finit par un mouvement de véritable éloquence.
« Vous savez bien, ma belle dame, que votre correspondance, après notre mort commune, sera imprimée. Quel plaisir pous nous ! Comme cela nous divertira. Or, je travaille de toute ma force de faire en sorte que mes lettres l'emportent sur les vôtres, et je commence à me llatter d'y réussir. On reniai-
quera dans les vôtres un peu trop de monotonie d'amitié. Toujours tendre, toujours aiïectueuse, toujours caressante, toujours applaudissante. Au contraire, les miennes auront une variété charmante : quelquefois je vous dis des injures, quelquefois des sarcasmes ; j'ai de l'humeur de chien, et même quelquefois je commence sur un ton et je finis d'un autre, et toujours je me porte bien ; voilà suitout ma grande supériorité. Car enfin, vos quatre derniers numéros, quelle figure pitoyable et lamentable ne feront-ils pas dans le recueil? Admirez donc mon adresse si je vous dis des injures parfois, et portezvous bien, quand ce ne serait que pour le succès de notre recueil. Tâchez de m'annoncer vite que vous êtes désobstruée ; sans cela, j'aurai, moi, une obstruction à la tête, et je ne saurai plus que vous dire...
»... Hier, j'ai reçu le portrait de notre pauvre marquis de Croismare, que le marquis Spinola a eu le soin de me faire parvenir par son valet de chambre, qui est venu ici revoir son père. 11 est parfaitement bien gravé, mais il ne m'a point altendii en le voyant, car il ne lui ressemble guère. L'incomparable Croismare avait une laideur originale, charmante, caractéristique ; son portrait est bien moins laid et bien moins beau.
» On a beau faire le re\ êchc contre notre destinée et la loi commune des êtres, nous mourrons, nous et nos physionomies et nos saillies et nos porti-aits et notre souvenir et tout doit s'en aller. Quel délire que celui des Romains et des Grecs, que de faire tout pour l'immortalité. Celte prétendue immortalité n'est qu'un terrain disputé à l'oubli, mais bien faiblement disputé. Laissons cela; c'est une rêverie sombre et dé-espérante, à laquelle j'allais me livrer à présent. Restons dans le délire de la gloire humaine.
» Ne manquez pas de me donner toutes les nouvelles que vous-anrez du philosophe, dont vous savez que je suis fort inquiet.
» Adieu, aimez-moi. Excusez me > injures; acceptez les expressions d'une amitié, dont l'histoire parlerait, si elle parlait d'autre chose que des sottises et des malheurs des hommes. Adieu encore. »
MADAME d'ÉPIN.VY A GALIAM,
Paris, 26 juin 1*73.
« Vous êtes insupportable en me rappelant que notre correspondance sera imprimée après nous. Je le savais bien, mais je l'avais oublié. Voilà, à présent, que je ne sais plus que vous dire. L'immoitalité
me fait une peur épouvantable. Au reste, mon cher abbé, vous savez que les repos sont une règle du beau, et, comme on intercalera mes lettres avec les vôtres, cela fera, à tout prendre, une collection par- - faite.
» Je vous annonce que je commence un peu à me désobstruer; mais c'est bien peu de chose encore. Je ne suis désenflée que d'un oreiller. Il m'en fallait cinq pour dormir; à présent, je me contente de quatre. 11 n'y a pas encore de quoi chanter victoire ; mais il faut espérer, parce que l'espérance est une bonne chose. Je ne vous ai point écrit la semaine dernière, parce que j'avais le croupion écorché, et que vous ne sauriez croire combien, pour dicter une lettre, il faut l'avoir en bon état; je ne l'aurais jamais cru. Cela me fait voir qu'il y a encore dans ce monde plus d'une vérité à découvrir. 11 fallait, par exemple, une circonstance qui me fit rester trois mois dans la môme attitude, sans remuer, pour découvrir celle-là.
» On n'a point encore de nouvelles directes du philosophe. Par une lettre du prince Galitzine à madame Geoffrin on sait seulement qu'il est arrivé à La Haye en très bonne santé ; qu'il a été à Leyde, où il a fait connaissance avec tous les professeurs ; que le prince ne peut le tiier d'auprès d'eux, et qu'il
est vraiment très douteux qn'il ailli^ en Russie. 11 aime tous ces docteurs hollandais à la folie : il passera peut-être là le reste de sa vie : que sait-on?
» J'accepte, mon cher ahhé, vos tendresses, vos injures, vos excuses. Tout ce qui vient de vous m'est précieux, soyez-en bien sûr. Sans doute l'histoire parlera de notre amitié, puisqu'elle parle des malheurs des hommes. Y en a-t41 un plus grand que d'être séparé des gens qu'on aime? »
' En effet Diderot se plaisait beaucoup à la HayC; mais il semble que les docteurs n'aient pas seuls contribué à sa satisfaction :
« Plus je connais ce pays-ci, écriA ait-il à mademoiselle Volland, mieux je m'en accommode. Les soles, les harengs frais, les turbots, les perches et tout ce qu'ils appellent Wateifish, sont les meilleures gens du monde. Les promenades sont charmantes, je ne sais si les femmes sont bien sages, mais avec leurs grands chapeaux de paille, leurs yeux baissés, et ces énormes fichus étalés sur leur gorge, elles ont toutes l'air de revenir du salut ou d'aller à confesse. »
Les prévisions de madame d'Épinay ne se réalisèrent paS; et ce fut Galiani qui eut raison : « Le phi-
losophe, à La Haye, disait-il, électrisera toutes les tortues hollandaises. Cependant, il ira en Russie, je n'en doute pas, ou, pour mieux dire, il se trouvera à Pétersbourg un beau matin sans savoir comment il y est parvenu. »
Un beau matin, en effet, Diderot arriva à Pétersbourg.
13 août 1773.
« Piien n'est plus vrai, madame, écrit-il à la princesse Dashkoff, je suis réellement à Pétersbourg. J'ai fait huit ou neuf cents lieues à soixante ans; me voilà loin de ma femme, de ma fille, de mes parents, de mes amis, de mes connaissances ; tout cela pour rendre hommage à une grande souveraine, ma bienfaitrice !
» J'ai eu l'honneur d'approcher Sa Majesté Impériale aussi souvent que je pouvais le désirer, plus souvent peut-être que je n'eusse osé l'espérer. Je l'ai trouvée telle que vous me l'aviez peinte à Paris : Tâme de Brutus avec les charmes deCléopâtre... »
La princesse de Hesse s'était arrêtée longuement à Berlin, où de grandes fêtes avaient été données en son honneur; Grimm nous met au courant des incidents de son voyage par ses lettres à Meîster : c'est lui qu'il avait chargé de rédiger la Correspondance
littéraire aussi longtemps que durerait son absence ; madame d'Épinay conservait cependant la haute main sur ce travail, quand sa santé le lui permettait :
ORIMM A MEr>TF,R '.
Berlin, l^r juin 1TÎ3.
" J'ai vu, monsieur, le mois de mars, et il m'a confirmédans l'idée que j'avais déjà que vous vous acquitterez supérieurement du mauvais rôle dont vous vous êtes chargé pendant mon absence. Mes inquiétudes sur madame d'Épinay sont extrêmes, et si cet état empire, vous resterez seul chargé de tout le fardeau de cette correspondance. Je vous supplie de me mander comment va l'expédition et de quelle manière vous pourrez établir l'atelier. Je doute qu'il puisse rester chez madame d'Épinay dans l'état où elle se trouve. Si l'état de madame d'Épinay empirait par malheur, >[. Freisleben se trouverait à mon grand regret plus désœuvré, et je vous prierais de lui dire de s'appliquer alors à cette besogne...
» J& fais le voyage du monde le plus brillant et le plus flatteur pour la vanité. Le roi me témoigne mille bontés, toute la maison royale imite l'exemple de Sa
1. Nous devons à l'obligeance de noire ami M. Maurice Tourneus la communication de ces lettres inédites de Grimm à Meister.
Majesté. Les bontés, dont je suis comblé par le prince Henri, auraient de quoi couvrir de confusion l'amour-propre le plus intrépide. Avec cela, l'idée d'être loin de Paris lorsque je pourrais être de quelque consolation à mes amis me tourmente et m'accable, lly agrande apparence que j'irai enRussie avec le prince. Madame la landgrave sa mère et les trois princesses ses filles partent h la fm de la semaine pour s'embarquer à Lubeck pour Pétersbourg. Tout le monde me félicite sur un voyage si brillant; on envie mon bonbeur, j'en sens tous les avantages, mais je n'en suis pas séduit, et je ne désire qu'à finir doucement dans la retraite le songe de la vie. Nous sommes ici dans les déjeuners dansants, les bals, les dîners, les spectacles, les soupers jusqu'au cou, pas un moment de relâche. Cette vie ressemble peu h celle que je mène à Paris. Au milieu de ce tourbillon, un philosophe peut faire de grandes et utiles remarques , car il trouve à la tête du gouvernement l'homme le plus rare et le plus extraordinaire qu'il" y ait peut-être jamais eu, et -VOUS jugez aisément quelle influence un tel homme doit avoir sur son siècle, sur son pays, sur sa nation et combien tout ce qu'on voit est étonnant lorsqu'on y réfléchit. Je vous supplie de présenter mon respect à madame de Vermenoux, ainsi qu'à madame
Huber et madame Necker, et mille hommages à leurs époux et à ceux qui m'honorent de leur souvenir. J'espère, monsieur, que vous ne doutez aucunement de mon tendre et inviolable attachement.
» Mon adresse :
» A. M. de Grimm à la suite de S. A. Monseigneur le Prince héréditaire de Hesse-Darmstadt, chez messieurs Splitgerber et Daum, banquiers.
» A Berlin.
» Je vous supplie de dire à madame Necker que j'aurai l'honneur de lui écrire au premier moment que j'aurai à moi. Malheureusement on n'en a pas à la suite des princes et princesses. »
Tous ces princes, toutes ces princesses tournèrent la tête de Grimm; il en raiïola bientôt au point de ne pouvoir s'en passer. « Vous n'êtes jamais pins heureux, lui écrivait plus tard Catherine, que lorsque vous avez un prince allemand par devant et un autre par derrière. » Au milieu des fêles, entouré, adulé, songeail-il souvent à la vieille et fidèle amie, qui l'alteudail impatiemment?
11 fnllut cependant s'arracher aux délices de Berlin et partir pour la Russie. Une lettre à madame
Geofîrin nous donne les premières impressions de Grimm sur son arrivée à Pétersbourg.
GRIIIM A MADAME GEOFFRIN.
Pétersbourg, le 10 novembre 1773.
« Les deuxpremiers objets, madame, qui ont frappé nos yeux à Pétersbourg, c'est votre lettre et l'impératrice. Je suis arrivé à huit heures du soir. Le lendemain à onze heures, j'ai reçu votre lettre. A midi, j'ai fait la révérence à Sa Majesté, et je lui ai baisé la main avec le respect qu'on doit à la main auguste qui tient les rênes d'un grand empire, et avec le plaisir qu'on a d'approcher ses lèvres d'une belle main de femme. Quant à votre lettre, madame, qui a pris le pas sur l'impératrice, elle m'a horriblement choqué. Au lieu de laisser ce fatal de sur l'adresse, vous l'avez fourré dans le texte, vous l'avez fricassé de toutes les manières; tantôt vous l'avez souligné, tantôt vous l'avez oublié exprès, afin de le camper au-dessus en interligne...
»... L'impératrice, qui, par parenthèse, quand elle dit aux autres qu'elle me trouve aimable, m'appelle M. Grimm et non M. de Grimm, me combla de mille bontés dès le premier jour. Sa Majesté, après s'être entretenue que'que temp^ aveo moi, me fit
ordonner de rester à diner. Il y avait à cette table, indépendamment du grand-duc et de la famille de Darmstadt, une douzaine des premiers personnages de l'empire. Je me fourrai, comme je pus, dans un coin, mais l'impératrice ne ménagea pas ma timidité; elle me demanda d'un bout de la table à l'autre si je ne me trouvais pas bidn loin du Palais-Royal. Je lui balbutiai que j'avais l'ingratitude de n'y pas penser en ce moment. Au dessert, elle m'envoya par un pa i,T une pomme transparente, qui est particulière à ce pays-ci, et. après dîner, elle me dit en souriant : « J'ai été bien loin de vous, mais j'es- » père qu'il n'en sera pas toujours de même.» Voilà, madame, un échantillon du traitement qu'elle fait aux gens fourvoyés du Palais-Royal. J'ai eu l'honneur de la voir presque tous les jours, de dîner deux ou trois fois avec elle, et, ce qui vaut au-dessus de tout, de causer encore quelquefois le soir une heure et demie, deux heures de suite, tête à tête dans son cabinet. Là, il faut se camper dans un bon fauteuil, en face du canapé impérial et de la souveraine de toutes les Russies, et, quelque étrange que cela paraisse à M. de Grimm,il n'y a point de de qui tienne, et il faut se soumettre à l'étiquette. Là, on cause, on babille de choses sérieuses, gaies, graves, frivoles, souvent très gaiement de choses graves.
très gravement de choses gaies, en vertu des lois de toute bonne conversation qui exige pour se soutenir une grande variété de tons. Et puis, Sa Majesté dit bonsoir. Nous avons jasé ce soir comme des pies borgnes. C'est, je vous assure, une charmante
emme, dont la maison manque à Paris. Vous viriez souvent faire la police. M. l'ambassadeur de Naples n'en bougerait ; il n'y aurait point de pluie ni de ruisseau de la rue Saint-Honoré qui nous empêchât, M. de Burigny et moi, d'y passer la soirée. On jurerait qu'elle n'a autre chose à faire au monde que d'être aimable et l'on ne se douterait, pas en mille ans, qu'elle a un empire à gouverner; elle appelle cela son gagne-pain...
- » Une ou deux fois la semaine, l'impératrice dîne dans son ermitage, attenant le palais et communiquant à son appartement. C'est là que sont ses immenses trésors en peinture; c'est là qu'on trouve un jardin d'été et un jardin d'hiver de plain-pied avec l'appartement nu premier étage. L'entrée de l'Ermitage rend tout le monde égal : on quitte son rang, son épée, son chapeau à la porte. C'est comme chez vous; excepté qu'on n'est pas grondé; il n'y a pas là un soupçon d'impératrice. Dans la salle â manger, il y a deux tables, l'une à côté de l'autre, chacune de dix couverts. Le service se fait par ma-
chines ; ainsi point de valets derrière les chaises ; et le lieatenant de police est fort attrapé, car il ne peut pas faire un seul rapport à Sa Majesté de ce qu se dit pendant ces dîners-là. Les places se tirent au sort, et l'impératrice est souvent placée au coin de la tahle, tandis que M. Grimm ou un autre homme de son importance occupe la place du milieu. » Malgré tout cela, elle n'est ni plus ni moins qu'impératrice de Russie, et elle le prouve par un grand nombre d'établissements vraiment impériaux, qui lui doivent leur fondation, et dont le but n'est pas petit. Mais je m'aperçois que je vais entamer une seconde feuille, tandis que je n'ai pas peut-être le droit de vous en écrire une première. Je ne dirai pas que j'en ai la permission, cela me ferait ici un diable chargé d'ennemis ; et, comme je dois y rester encore un peu, je ne veux in-iter personne contre moi. Toute la suite de Darmstadt est repartie, il y a quinze jours, comblée de présents et de bontés. Le prince héréditaire est seul resté avec ses compagnons; mais, comme il est entré au service de Russie, et qu'il se prépare à faire le service sur le Danube, rien n'empêche que je ne songe aussi, de mon côté, à mon gagne-pain. Je serais même déjà en route; mais Sa Majesté ayant assuré madame la landgiave qu'dh' Voulait liioii mo tolérer encore un peu en
Russie, je ne sais au jusie, madame, quel jour je pourrai aller me faire gronder chez vous. J'ai été obligé d'avouer à l'impératrice que je n'étais pas un des mieux grondés : cela n'est pas vain, mais il faut avant tout être vrai. Aussi Sa Majesté en a-t-elle bien rabattu depuis cet aveu-là. J'ai assisté ici à un mariage tout à fait édifiant. Le grand-duc a eu l'avantage unique de se choisir lui-même sa femme ; ils se sont fait l'amour trois mois de suite sous les yeux de leurs parents. 11 est aujourd'hui le meilleur mari, comme la grande-duchesse est la plus aimable femme et la plus empressée à plaire à son mai'i.
)) Diderot est arrivé tout juste la veille du mariage, mais malade; ainsi, il n'a pu assister qu'au bal masqué, plusieurs jours après la bénédiction nuptiale. L'impératrice lui a fait l'accueil le plus distingué. Elle en est enchantée, et lui, je désespère qu'il sente jamais la nécessité et la convenance de votre sermon de Kingratitude. On nous a élus tous les deux membres de l'Académie impériale des sciences ; c'est un tour que l'impératrice m'a joué; c'est !a seule occasion où je me serais bien dispensé de voir mon ncm à côîé de celui de Diderot. Quand je représente à Sa Ma;esté son tort, elle n'en convient pas, et se moque de moi...
» ... Je désespère au moins de recevoir votre
réponse avant la fin de l'année, mais si vous m'aimez toujours un peu, je prendrai patience, madame, jusqu'à ce que je puisse vous porter mon respect el mes hommages. »
L'été s'était écoulé, puis l'automne, et Grimm, qui ne pouvait s'arracher aux séductions de Catherine, ne parlait pas de retour :