MiJmoircri du comte de Scttui
frant. A peine convalescent, il apprit une nouvelle qui le navra de douleur, la landgrave de Hesse- Darmstadt venait de mourir ', c'était pour lui une perte irréparable. Il hàla ses préparatifs de départ et quitta Riga le 30 avril ; sa santé encore chancelante l'obligeait à voyager à petites journées et il n'arriva à Berlin qu'à la tin de mai.
« Je viens de recevoir votre lettre du 30 juin, lin écrit Catherine, ot j'ai été enchantée di' l'accueil que le roi de Prusse vous a fait et que l'un à l'autre vous vous fassiez la cour...
» ... Je suis fâchée de ce que je n'aurai de bonnes nouvelles à donner de votre santé à votre ami Diderot, car tout ce que vous m'en dites me fait augurer qu'on pourrait se porter mieux que vous ne faites et être encore censé n'avoir pas la meilleure des santés possibles. Surtout, je n'aime point ces fréquentes consultations de médecins ; ces charlatans vous font toujours plus de mal que de bien, témoin Louis XV, qui en avait dix: autour de lui et qui CG^enàant mortuus est ; or j'opine que, pour mourir de leurs mains, il y en avait neuf de trop. »
Entin, sur le conseil de Frédéric, (îrimm se résolut 1. Mars Inl.
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à faire une cure à Garlsbad. Il s'y rendit directement de Berlin.
Des événements considérables venaient de s'accomplir en France. Louis XV était mort le 10 mai 1774. L'avènement de Louis XYl fut accueilli avec un enthousiasme indescriptible. Voltaire lui-même partagea l'illusion générale. Il avait appris par une lettre de madame d'Ëpinay toutes les promesses du nouveau règne et en même temps la maladie qui depuis des mois la clouait sur son lit.
VOLTAIRE A MADAME DÉl'INAY.
8 juillet 1174.
« Quoi ! ma philosophe a été comme moi sur la frontière du néant,, et je ne l'ai pas rencontrée ! je n'ai pas su qu'elle fût malade! Je ne doute pas que son ami Esculape-Tronchin ne lui ait donné dans ce temps funeste des preuves de son amitié pour elle et (Ik' son pouvoir sur la nature ; si cela est, je l'en révérerai davantage, quoiqu'il m'ait traité un peu rigoureusement.
» Mes misérables quatre-vingts ans sont les très humbles servileurs de vos étonlTements et de vos enflures; et sans ces quatre-vingts ans, je pourrais bien venir me mettre à côté de votre chaise longue.
» J'ai reçu, il y a longtemps, des nouvelles d'un de vos philosophes, mais i-ien de Taulie , qui est
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encore en Hollande ; je ne sais pas actuellement où est M. Grimm; on dit qu'il voyage avec MM. de Romanzoff ; il devrait bien leur faire prendre la route de Genève; il est bon que ceux qui sont M(''s pour être les soutiens du pouvoir absolu voient les républiques.
» J'admire le roi de s'être rendu à la raison et d'avoir bravé les cris du préjugé et de la sottise, cela me donne grande opinion du sièclede Louis XVI. S'il continue, il ne sera plus question du siècle de Louis XIV. Je l'estime trop pour croire qu'il puisse faire tous les changements dont on nous menace. Il me semble qu'il est né prudent et ferme ; il sera donc un grand et bon roi. Heureux ceux qui ont vingt ans comme lui et qui goûteront longtemps les douceurs de son règne ! Non moins heureux ceux qui sont auprès de votre chaise longue ! Je suis fixé sur le bord du lac et c'est de ma barque à Caron que je vous souhaite du fond de mon cœur la vie la plus longue et la plus heureuse.
» Agréez, madame, mes très tendres respects. »
Bien dillerentes sont les prévisions de Galiani, lorsqu'il répondait sur le même sujet à sa fidèle amie. Il voit avec plus de justesse que Voltaire, et perce l'avenir de son coup d'œil d'aigle :
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liALlAM A MADAMK d'ÉPINAY.
Naples. ( juin llll.
« Je suis enchanté de tout ce qu'on dit du nouveau roi. Permettez-moi cependant d'être fâché de l'engouement des Français à son égard. Je vous connais : je sais combien il est aisé de vous dégoûter par un cHVl de lexcès des désirs et des espérances conçues. D'ailleurs, plus j'y pense, plus je trouve que c'est la chose du monde la plus difficile de gouveriif'r liieii la France dans l'état où elle est. Vous êtes précisément dans l'état où Tite-Live peint les Romains, qui ne pouvaient plus souffrir ni leurs maux, ni les remèdes....
» Vous fûtes, Français, — et ne vous y trompez pas — vous verrez (attendez), avec quelle adresse, ([ucl cucliuiuement admirable le destin ^cet èlrc qui en sait bien long) au meilleur roi possible, au mieux intentionné, escanintora tons los bonnes intentions. et fera tout ce qu'il voudra et ce que nous ne voudrions pas. Arrêtez-vous de grâce devant un rôtisseur ; regardez un tournebroche ; voyez-vous ce magot en haut, qui paraît, avec une force et une application étonnantes, s'em^ployer à tourner la roue; eh bien, c'esl là Ihomme. le contre-poids
caché est le destin, et ce monde est untournebroche. Nous croyons le faire aller, et c'est lui qui nous mène. »
Le séjour de (.îrimm à Carlsbad se prolongea plus de deux mois. Suivant \d prédiction de Galiani il y recouvra la santé.
« Je suis ravi des nouvelles de Carlsbad , écrit lalibé; elles sont conformes, non seulement à mes désirs, mais aussi à mes conjectures et à mes prédictions. Or, vous savez que l'orgueil de l'esprit est plus fort en nous que le contentement du cœur : et que, par conséquence, l'homme est plus llalté d'avoir deviné 'un malheur qui arriverait ensuite , que de s'être trompé et de l'avoir évité. Horrible constitution de l'homme qui fait qu'un médecin est capable de tuer son ami pour n'en pas avoir le démenti , qu'un général perd exprès une bataille donnée contre son avis, etc. Heureusement, pour le coup, j'avais dit dans ma tète que le voyageur, en mettant le pied sur le sol natal, guérirait. Ainsi, je suis parfaitement content. »
Après deux ans d'absence, Grimm songe enfin au rt'tour. Aussitôt, madame d'Epinay oublie ses dou-
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leurs, elle renaît à la santé, sa joie déborde dans ses lettres, son ami Galiani y prend une vive part:
« C'est cela qui s'appelle de belles lettres, ma belle dame, et bien sublimes ! Vous êtes debout, vous n'éloufïez plus, vous êtes donc soulagée, quoicjue vous n'en disiez mot, cette réticence est sublime ! Embrassez de ma part le revenant de bien loin. S'il est rassasié des froides grandeurs hyperboréennes, ce sera tout ce qu'il aura rapporté de mieux de son voyage. A Paris, les pbilosophes viennent en plein air; à Stockholm, à Pétersbourg,ils ne viennent que dans des serres chaudes ; à Naples, on les élève sous le fumier: c'est que le climat ne leur est pas favorable. Adieu. »
Enfin Grimm arrive. Madame d'Épinay, tout à la joie de le revoir, ne veut pas qu'on parle d'autre chose que de lui :
« Je ne dois donc, ma belle dame, vous parler que de lui, écrit Galiani. Qu'a-t-il fait dans ce triste Nord ? A-t-il assuré son état avec de bonnes pensions et de légèi'es coi'respondances? Caraccioli dit qu'on ne tirera rien de ces deux voyageurs, car l'un diî'a ce qu'il n'a pas vu, l'autre ne -dira pas ce qu'il a vu, et jo crois, ma foi, qu'il a raison. »
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L'un et l'autre parlèrent du moins avec enthousiasme de Catherine : « M. Grimm est de retour, écrit mademoiselle de Lespinasse. Je l'ai accablé de questions. Il peint la czarine, non pas comme une souveraine, mais comme une femme aimable, pleine d'esprit, de saillies et de tout ce qui peut séduire et charmer. Dans tout ce qu'il me disait, je reconnaissais plutôt cet art charmant d'une courtisane grec- (|ue, que la dignité et l'éclat de l'impératrice d'un grand empire. Mais iJ nous revient une autre manière d'un grand peintre, c'est Diderot; il m'a fait dire que je le verrais demain. » — A propos de Diderot, il prétendit que la tête lui aurait tourné s'il était resté plus longtemps à Pétersbourg. « Je crois que j'ai bien fait , disait-il , de mettre l'espace de six cent lieues entre cette sublime magicienne et moi. »
Grimm, pendant son voj'age, avait beaucoup néghgé Galiani ; aussi à peine remis des fatigues de la route s'empresse-t-il de lui écrire.
(JIUMM A GALIAM.
A Paris, ce 28 février 171j.
« Mon cher prololNpc de lous l'^s charmants abbés, passés, présents et a venir, madame d'Epinay n'a plus de lièvre, mais elle est faible. Malgré cela, elle vous aurait écrit elle-même, sans une maudite migraine qui a dérangé ses projets de jour
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(le poste. Si elle ne vous écrit pas elle-même par la suite aussi souvent que vous le désirez tous les deux, ce ne sera que par des motifs déménagements si nécessaires à son état. Ce qu'il y a de mieux, c'est que son courage et sa tranquillité se soutiennent, et ce sont les deux plus grands remèdes que je comiaisse en médecine.
» Charmant abbé, je suis au désespoir de vous écrire aujourd'hui, parce que je n'en suis pas digne, hébété, assommé par l'arrivée du jeune duc de Saxe-Weimar et du priuce son frère, traînant après eux une suite de six maîtres. J'en suis rendu, mais, rendu ou non. il n'est point d'instant dans ma vie où je ne vous aime à la passion. J'en parle souvent à ceux qui sont dignes de l'entendre, mais ne craignez pas que j'en parle à ceux qui s'en sont rendus indignes. Le secrétaire ordinaire, madame de Belsunce, est à Versailles, à la fête que Monsieur donne à rarcliiduc Maximilien: l'abbé Jésus-Cluist ' lait Sun mardi gras, et niui ma pénitence au milieu des enfants d'Allemagne nouvellement débarqués à Paris. Tout ce que je puis vous dire, c'est que je ^0lS regretterai tant que mon boyau fêlé me permettra de vivre. Vous ne savez pas peut-être que