‹ Une femme du monde au XVIIIe siècleChapitre 92 sur 106 · I. Voir IWppeudice II · texte numérisé non relu

I. Voir IWppeudice II

496 DERNIÈRES ANNÉES D K :\IADAMK D'KPIXAY

instructif, ce sont des têtes bornées, petits esprits rétrécis.

» Ceux qui ne le goûteront point du tout, ce sont des plats h , sans âme ni cœur.

» Ceux qui le trouveront parfait, ce sont des llatteurs.

» Ceux quille trouveront d'une gaieté et d'une naïveté originales, qui en étoufferont de rire, et qui ne le trouveront utile en rien, parce que rien n'est utile à l'éducation, attendu que l'éducation est en entier l'effet du hasard, autant que la conception, ce sont des hommes suhlimes, Diderot, Grimm, Gleichen et votre serviteur. »

Tous ces témoignages flatteurs causèrent une grande joie à madame d'Épinay.

L'année 1775 lui ménageait encore une profonde satisfaction. On se rappelle que, depuis la tin de 1773, Louis d'Épinay était en Suisse; sa conduite y fut très bonne. Sa vie, du reste, est émaillée de contrastes. Fils de fermier général, gâté et choyé à l'excès; puis, petit commis, balayant les bureaux de M. Bethmann et mouchant les chandelles ; élégant conseiller au Parlement, poète et musicien, courtisant tour à tour femme de chambre et comédienne, pendant qu'il jure un amour sans partage à mademoiselle de Saint-Pau, puis arrêté brusquement t't jeté m [irison pendant des années; brilliiiif

officier aux dragons de Schomberg, jouant gros jeu et friand de la lame, emprisonné de nouveau^ puis installé à Berne dans la société de trois vieilles dames, dont il fait les délices, nous le retrouvons toujours avec son imperturbable insouciance, sa bonne humeur qu'aucune disgrâce ne peut altérer. Après un séjour prolongé à Berne, Louis s'était rendu à Fribourg où M. d'AflVy l'avait chaudement recommandé aux de Boccard, ses parents. Si un milieu était de nature à régénérer d'Épinay, c'était à coup sûr celui dans lequel il allait vivre. La haute société fribourgeoise se composait alors de cent familles patriciennes, inscrites aux registres d'État. Il fallait, pour être admis au patriciat, non seulement des preuves de noblesse, mais une vie et une réputation sans tache. Les d'Afïry, les de Boccard, les Diesbach, les Maillardoz, les de Castella en faisaient partie. Une faute gi"ave suffisait pour en être exclu, blette aristocratie affectait une rare simplicité dans ses habitudes ; du reste les mœurs austères de la République ne toléraient aucun luxe. La plupart des chefs de ces grandes familles avaient servi la France, Naples ou le Pape.

M. (le Boccard était chevalier de Saint-Louis et ancien lieutenant au régiment des gardes suisses au service de France. Sa femme était morte lui laissant deux filles charmantes. D'Épinay fut très bien accueilli dans la maison; son esprit, son amabilité plurent à mademoiselle de Boccard, la cadette, dont il s'éprit lui-même très rapidement ; grâce à l'in-

fliiente intervention du comte d'All'ry , le mariage fut décidé. Si cette union était fort modeste au point de vue de la fortune, elle était des plus honorables et, on peut le dire , inespérée après toutes les folies de Louis.

Nous touchons à la fin des péripéties de cette vie orageuse; d'Epinay va enfin trouver le port et sauf quelques dettes, qu'il ne pourra jamais s'empêcher de contracter, il vivra tranquillement en père de famille dans la bonne ville de Fribourg.

La future se mariait sans argent comptant, avec ses droits.

Le futur n'avait pour tous biens que la somme de 20.000 livres, provenant de la liquidation de l'office de conseiller au Parlement de Pau, plus les revenus et bénéfices de 3/13 dans un quart de place de fermier général.

M. et madame d'Épinays'engagèrent, dans le cas oi^i les revenus de leur fils ne monteraient pas à 5.000 livres, à compléter la somme. Chaque fois que les revenus dépasseraient 5.000 livres, le surplus serait affecté à payer les créanciers. Sur les dettes contractées avant le 26 juin 1773, c'est-à-dire avant l'interdiction, il restait encore 32.000 fr. à payer.

Louis d'Epinay s'engageait à donner à sa femme, annuellement, 700 livres pour son entretien et 2.000 livres pour le même objet, à partir du jour où il aurait hérité de son père. 11 s'engageait également à lui donner 200 livres par enfant jusqu'à l'âge de huit ans et 400 au-dessus de cet âge.

Les deux époux s'obligeaient en outre à fixer leur demeure à. Fribourg, pendant les sept premières années de leur mariage, et à habiter chez M. de Boccard, qui leur fournissait tous les meubles et ustensiles, vaisselle et linge nécessaires sans pouvoir rien exiger d'eux pour lesdits logements et fournitures.

Enfin , l'interdiction de Louis était levée à l'occasion de son mariage, mais il s'engageait à habiter Fribourg durant la vie de son père.

Cette clause fut insérée à la demande de M. de Boccard et aussi de madame d'Epinay, qui connaissait mieux que personne le caractère faible de son fils, les dangers d'un séjour à Paris et l'influence désastreuse que pourrait avoir sur lui M. d'Épinay. Louis désirait passionnément revoir Paris et il saisit l'occasion de son nmriage pour y faire une courte apparition.

MADAME d'ÉPI.XAY A MADEMOISELLE DE BOCCARD LA CADETTE.

C3 3 juin 1775.

« Vous aviez bien raison, ma chère fille, d'empt'cher mon fils de partir ; c'était assurément une peine bien inutile et de l'argent dépensé bien inutilement. Je ne puis pas dire cependant que je n'aie été fort aise de le voir, mais ie suis d'un autre côté tout aussi impatiente de voir son bonheur constaté ; aussi

je vous le renvoie tout de suite, il part dans une heure, et je n'ai que le temps de vous remercier de la lettre charmante que vous m'avez écrite. Ma chère fille, je vous aime, je vous emhrasse mille fois, je donnerais beaucoup pour passer quelque temps avec vous, mais cette douceur m'est interdite, au moins quant à présent. Plus de compliments à la fin de vos lettres; je suis votre maman, il est vrai, mais je suis, ou du moins je veux être, votre amie, votre meilleure amie, partant, nulle, nulle cérémonie. Bonjour, ma chère enfant. »

M. et madame d'Epinay ne purent assister au mariage ; M. d'Epinay se contenta d'écrire à sa bcllefîlle en lui envoyant un cadeau :

M. d'Epinay a mademoiselle de boccard.

Ce dimanche au soir.

« Tous les rapports avantageux qui m'ont été faits à votre sujet, mademoiselle, justifient parfaitement l'empressement de mon fils et me sont un sûr garant que vous ferez son bonheur. J'espère, mademoiselle, qu'il méritera, par tous les procédés dont je le sais capable, le retour des sentiments que vous lui avez inspirés. J'ai bien du regret de ne pou-

voir être témoin d'ime union aussi satisfaisante pour moi. J'espère bien un jour me dédommager de cette privation que les circonstances présentes rendent inévitable,

» En attendant cet heureux moment, je vous prie, mademoiselle, de recevoir les sentiments du père le plus tendre pour la iille la plus chérie. »

P. -S. « Madame d'Épinay et madame deBelsunce, toutes deux dans leur lit, incommodées d'une forte migraine, me chargent de leurs excuses si elles remettent à vous écrire au premier courrier. Pour moi, je n'ai pas voulu retarder plus longtemps le plaisir de m'entretenir avec vous, après en avoir beaucoup parlé à M. de Maillardoz, avec lequel je viens de passer une partie de la soirée. Il a de plus que moi le bonheur de vous connaître, et il en sent tout le prix. Voudrez-vous bien permettre, mademoiselle, que mon fds vous présente de la part de madame d'Épinay et de la mienne une bourse de cinquante louis, qui vous plairont peutêtre plus qu'un bijou qui pourrait n'être pas de votre goût. »

Madame d'Kpinay s'éprit pour sa belle-fille de la plus vive affection. Ce mariage qui la comblait de joie avait pros({ue rétabli sa santé ; elle s'empressa d'en faire part à tous ses amis.

« Jamais lettre de vous ne m'a fait plus de plaisir, lui répond Galiani : le rétablissement de votre santé, l'établissement de votre fils, sont des objets solides de gaieté et de bonheur humain. .

» Votre fils séjournant à Fribourg pendant quelque temps est tout ce que je trouve de mieux dans votre afTaire. L'air froid, flegmatique de la Suisse, la société avec des êtres calmes, sensés, pesants même, fera grand bien à la tournure d'esprit de votre fils, et j'espère qu'à Fribourg il deviendra le fils de sa mère, comme à Pau il était bien le fils de son père. »

Départ do Grimm pour l'Italie. — Son séjour à Xaple?. — Correspoudance de madame d'Épinay avec Galiaui. — Mort de madame de Furcy (mademoiselle Verrière). — Aurore de Saxe, son mariage avec Francueil. — Interdiction de ]M. d'Épinay. — Retour de Grimm. — Emilie de Belsunce.

■ — Arrivée de Voltaire à Paris. — Honneurs qui lui sont décernés, sa mort. — ."\Iort de Rousseau.

Grimm, depuis plus d'un an, renvoyait toujours son voyage d'Italie ; il se décida enfin à l'entreprendre, il accompagnait les princes Romanzoff, Après un court séjour dans le nord, il arriva àNaples. La joie de Galiani en retrouvant son ami fut grande, malgré les préoccupations que leur causait la santé de madame d'Épinay, de nouveau gravement altérée.

Naples, 20 janvier 1776.

(( Sans tlattcric, votre lellre est la plus belle lot-

tre qu'on ait écrite depuis qu'on a écrit des lettres. Je vous en fais juge. La chaise de paille et moi embrassés, voulant jouir de ce bonheur tant soupiré, et commençant à le goûter en effet, si une lettre de vous était arrivée avec de fâcheuses nouvelles de votre santé, quel coup de massue ! quelle horrible situation pour nous deux de ne nous être revus que pour pleurer ensemble! En revanche, j'ai reçu votre lettre dictée par vous : je ne faisais que le quitter ; vite, j'ai couru chez lui : nous nous sommes embrassés comme des pauvres, et vite et vite, nous avons pris des arrangements pour le Vésuve, le Cocagne ' , les Presepios et mille autre niaiseries napolitaines. Ah! la bénite lettre, la bienheureuse lettre! elle nous a ressuscites.

» Si je l'ai revu, pourquoi ne vous reverrais-je pas aussi ? »

Galiani ne jouit pas longtemps de la présence de son cher Grimm ; après un court séjour, la chaise de poste et de paille et ses princes repartirent pour

1. Cocagne, les mâts de ce uom, Doiiveauté de cette époque, étaient très ea faveur à Naples. — Presepios, crèches avec personnages de grandeur naturelle. Ou leur donue souvent en Italie une importance artistique considérable Celle du palais de Gapo di Moute est célèbre. Ces crècbes ressemblent assez à celles que l'on voit à Noël dans nos églises.

DERNIERES AXXEES DE MADAME D'EPIXAY 505

l'Allemagne et la Russie; en traversant la Suisse ils firent un pèlerinage à Ferney.

Dans le courant de 1776, la santé de madame d'Epinay paraît se raffermir ; elle retrouve aussitôt sa gaieté, et ses lettres s'en ressentent ; elle plaisante agréablement Galiani sur le peu d'intérêt des nouvelles qu'ils ont à se communiquer :

MADAME d'ÉPINAY A GAL'ANI.

29 juillet ni6.

« C'est certainement, mon charmant abbé, une correspondance unique que la nôIre ; nous nous écrivons toutes les semaines des lettres de trois ou quatre pages dans lesquelles on ne trouve autre chose, sinon : Je me porte bien, je suis gaie, je suis triste, il fait chaud, il fait froid, un tel est parti, un autre arrive, etc. ; et nous sommes contents de nous comme des rois : nous nous trouvons de l'espiit comme quatre. Si, par hasard, un courrier manque, voilà des plaintes, des cris, il semble que tout soit perdu. Savez-vous que je commence à penser que nous sommes bien plus heureux que nous ne le croyons? Puisrnie vous l'êtes de ma meilleure santé, je vous dirai qu'elle chemine vers la robusticité, et, pour vous donner du nouveau, j'ajouterai que je me remets, non à travailler, mais à penser, et si ce

bon état dure, je ne désespère pas de pouvoir continuer mes Dialogues sur i éducation.

» Adieu, adieu, mon cher abbé, je vous embrasse. »

Et cependant celte correspondance, si peu intéressante qu'elle fût, au dire de madame d'Épinay, Galiani y tenait par-dessus tout et se montrait de fort méchante humeur quand par hasard des retards se produisaient :

MADAME d'Épinay a galiani.

Paris, 20 février 1777.

« Oh! je vous entends d'ici, mais, en vérité, mon cher abbé, ce n'est pas ma faute, et, si je n'ai point écrit, c'est que je n'ai pu écrire. Mal aux entrailles, mal aux dents; des comptes à retirer des mains d'une veuve désolée, qui n'avait le temps que de pleurer et ne trouvait pas celui de me rendre mon argent ; des Dialogues à faire ; un Catéchisme moral que j'ai entrepris, une pièce de mes amis qui est tombée et qu'il a fallu relever; que sais-je? et tout cela du fond de mon fauteuil, car je n'en bouge pas; et puis le temps qui coule sans en avertir; un dimanche n'attend pas l'autre; on ne sait pas comment faire. Enfin, me voilà, je vais vous conter une histoire et puis nous verrons.

» M. le lieutenant de police était prié d'un grand dîner de cérémonie, d'un repas de communauté. C'était le cas d'avoir une perruque neuve: il la commanda. Le jour arriva et la perruque n'arrivait pas Un valet de chambre va la chercher. Le perruquier fait mille excuses, mais sa femme était accouchée deux jours avant, l'enfant était mort la veille, la femme était encore très mal ; il n'est pas étonnant que, dans ces moments de trouble et d'embarras, on ait oublié de porter la perruque à monseigneur. Mais la voilà dans cette boîte : « Vous verrez, dit-il, que » j'y ai apporté tous mes soins. » On ouvre la boîte avec précaution pour ne pas gâter la perruque, on y trouve l'enfant mort de la veille. « Ah ! Dieu! s'écria » le perruquier, les prêtres se sont trompés , ils ont » enterré la perruque!... » Il a fallu un ordre de l'archevêque, un procès-verbal, un arrêt du conseil et je ne sais quoi encore pour enterrer l'enfant et déterrer la perruque.

» Il y a aussi un procès fort plaisant entre la marquise de Saint-Vincent et un tailleur, à qui elle a commandé une paire de culottes pour l'abbé un tel, et qu'elle refuse aujourd'hui de payer ; mais le détail de celte affaire, assez plate en elle-même, serait trop long.

» Comment vont vos dents, l'abbé ? Les miennes

ne veulent ni tomber ni rester, elles se bornent à me faire des maux enragés. Est-ce qu'on ne peut pas les mettre à la raison ? Chaque partie de nousmême a donc une volonté, une puissance? Y entendez-vous quelque chose? Ah! dites-le-moi. je vous prie!

«Bonsoir, mon abbé. Soyez-en sûr, je vous aime toujours, toujours; mais le temps de le dire, ou le trouve-t-on? »

L'abbé se fâche et répond :

« Voici,-en vérité, la première de vos lettres depuis huit ans qui, sans m'affliger, m'a déplu. Elle est, en vérité, gaie, folâtre, plaisante, ce qui prouve un assez bon fonds de santé à la lin dun hiver fort rude, et cela m'empêche de m'affliger ; mais elle me prouve aussi que vous commencez à me négliger et que vous ne m'écrivez que par manière d'acquit I et cela me déplaît fort. »

A cette apostrophe, madame d'Epinay ne peut contenir sa colère et elle reproche à Galiani son ingratitude. L'abbé se déclare enchanté :

« Vous avez donc cru bonnement que je me fâcherais bien de m'entendre appeler monstre^

ingrat, tout ce qu'on peut être, etc. ? vous vous trompez. Toutes les passions me sont égales. La seule indifférence me tue. Je me réjouis des colères, des rages, des transports : tout cela est amour. Fàchez-vous et aimez-moi. Voilà la loi et les prophètes. »

Depuis bien longlemps, nous n'avons pas parlé de Francueil, qui a joué un si grand rôle dans notre récit. Il était resté cependant en relations avec madame d'Epinay, et elle le voyait de temps à autre. Dans le courant de 1777 un événement singulier mit un terme à ses visites.

L'aînée des demoiselles Verrière avait eu du célèbre maréchal de Saxe une fille qui fut appelée Aurore. La Dauphine adopta cette enfant à la mort du maréchal et la fît élever dans un couvent en lui interdisant de voir sa mère, puis, en 1766, elle lui fit épouser le comte de Horn, bâtard de Louis XV et lieutenant du roi à Schlestadt ^

Au bout d'un an, la jeune femme était veuve;

1. Suivant la coutume assez fréquente à cette époque, la jeune femme ne vit son mari que la veille de ses noces et en eut grand'peur. Heureusement pour elle, un valet de chambre du comte dévoila certains dangers qu'Aurore pouvait courir avec son mari, et il ne fut jamais que de nom lepoux de sa femme. Us partirent pour l'Alsace, mais une nuiit, au milieu d'un bal donné eu l'honneur des nouveaux époux , le comte de Horn disparut ; ou le rapporta quelques moments après, la poitrine traversée d'un grand coup d'épée.

elle dut rentrer au couvent ; mais l'année suivante, lorsque la dauphine mourut, elle recouvra sa liberté et en profita pour aller vivre chez sa mère ; à partir de cette époque elle prit part à tous les divertissements qui se donnaient dans la maison.

La jeunesse d'Aurore retint chez les Verrière ceux que n'auraient pu garder leurs charmes surannés. La jeune veuve fut bientôt l'attrait de la maison. Francueil lui faisait une cour discrète. « Les demoiselles Verrière vivaient toujours ensemble dans l'aisance et menaient grand train. Elles vivaient agréablement avec l'insouciance que le peu de sévérité des mœurs de l'époque leur permettait de conserver, et cultivant les Muses, comme on disait alors. » On s'occupait là exclusivement de littérature et de musique... On y donnait aussi l'opéra-comique. Aurore fit Colette dans \e Devin du village, Azemia dans les Sauvages, et tous les principaux rôles dans les opéras de Grétry et les pièces de Sedaine.

Mais, en 1775, elle perdit sa mère. « Mademoiselle Verrière mourut un soir, au moment de se mettre au lit, sans être indisposée le moins du- monde et en se plaignant seulement d'avoir un peu froid aux pieds. Elle s'assit devant le feu, et, tandis que sa femme de chambre lui faisait chauffer sa pantoufle, elle rendit l'esprit sans dire un mot ni exhaler un soupir. Quand la femme de chambre l'eut chaussée, elle lui demanda si elle se sentait bien réchauffée, et, n'en obtenant pas de réponse, elle la regarda au visage et s'aperçut que le dernier sommeil avait

fermé ses yeux '. » Aurore ne voulut pas demeurer chez sa tante et se retira au couvent; c'était la mode à cette époque pour une jeune veuve sans parents ; on s'y installait paisiblement, on recevait des visites, on sortait quand on voulait, le soir même, avec un chaperon convenable. Le charme et l'esprit de la jeune femme avaient inspiré à Francueil la plus violente passion et à partir de cette date il ne passa plus un jour sans aller au couvent visiter son amie. En 1777 il finit par obtenir sa main, mais ce fut à grand'peine, on ne trouvait pas que M. Dupin fût digne de la veuve du comte de Horn. Elle avait trente ans, Francueil soixantedeux. Le mariage fut célébré en Angleterre, Juste neuf mois après, le 13 janvier 1778, les deux époux eurent un fils -.

Aurore nous a laissé le portrait de son mari, plus adorable que jamais malgré ses soixante ans.

« Je suis convaincue que j'ai eu le meilleur âge de sa vie, et que jamais jeune homme n'a rendu une jeune femme aussi heureuse que je le fus ; nous ne nous quittions pas d'un instant, et jamais je n'eus un instant d'ennui auprès de lui. Son esprit était 'une encyclopédie d'idées, de connaissances et de

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