‹ Une femme du monde au XVIIIe siècleChapitre 96 sur 106 · Probablement «^e m'engage ^k · texte numérisé non relu

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grâce, ma respectable maman, ne manquons pas de faire le bonheur de ma fille. Je ne vous écris pas plus longuement, j'ai une fluxion à un œil qui me fait souffrir. Émélie m'a écrit une jolie lettre. Cette fille est un bijoux.

« Je suis avec respect, madame ma très chère maman , votre très humble et très obéissant sei-viteur.

Le vicomte de Belsuncl.

» Mille choses, je vous prie, à M. de Grimm, de ma part. »

Emilie portait déjà le titre de comtesse ; elle avait été reçue chanoinesse du chapitre de Notre- Dame de Coyse en Largentière'. Il semble que l'on ait cherché peu à peu à soustraire la jeune fille à la direction de ses parents et a lui créer une situation

1. .1 Diocèse de Lyou, département de l'Ardèche. Il fallait. » pour être admis dans ce chapitre, faire preuve de huit » degrés de noblesse paternelle et de trois degrés de noblesse » maternelle. Les chauoinesses de Notre-Dame de Coyse » portaient le titre de comtesse. Leur marque distinctivc » était une croix d'or émaillée, surmontée d'une couronne » de comte avec cette inscription d"an côté : Notre-Dame de ') Coyse, fondée en 1273, et de l'autre : Comtesses de Largen- )) tière. Cette croix était attachée à un ruban vert que les >• dames portaient en écharpe et fixé sur l'épaule par des » ganses à glands d'or. » (Campardou, Prodigalités d'un fermier géné'al.)

indépendante. L'avenir ne pourra que nous confirmer dans cette opinion.

Au mois de mars, madame d'Épinay eut la joie de revoir Voltaire, son ami de vingt ans. Malgré ses quatre-vingt-quatre ans le philosophe fît le voyage de Paris en cinq jours, au mois de février. Il rejoignit à Fontainebleau madame Denis, M. et madame de Villette, qui l'avaient précédé, et le lendemain il reçut les hommages de toute la France. « Non, l'apparition d'un revenant, celle d'un prophète, d'un apôtre , n'auraient pas causé plus de surprise et d'admiration que l'arrivée de M. de Voltaire. Ce nouveau prodige a suspendu quelques moments tout autre intérêt; il a fait tomber les bruits de guerre, les intrigues de robe, les tracasseries de cour, même la grande querelle des Gliickistes et des Piccinistes. L'orgueil encyclopédique a paru diminué de moitié, la Sorbonne a frémi , le Parlement a gardé le silence , toute la littérature s'est émue, tout Paris s'est empressé de voler aux pieds de l'idole. >>

Voltaire descendit provisoirement dans l'hôtel de M. le marquis de Villette, à l'angle de la rue de Beaune et du quai Voltaire. Madame d'Épinay reçut la visite du vieillard dès son arrivée, et leur reconnaissance fut touchante ; elle s'empressa d'en écrire à Galiani :

« Vos deux lettres du 1" et du 22 mars, répond-il, m'ont fait un plaisir intini, et ont diminué mon regret de n'être pas à Paris pour y voir le phé-

DERNIERES ANNÉES DE MADAME D EPINAY b'Z^

nomène de Voltaire. Vous me le peignez avec des couleurs si vives, que je le vois, que je rentends, et je ris de bon cœur. »

MADAME D EPINAY A GALIAM.

3 mai 1778.

« J'espère que ma lettre vous trouvera de retour à Naples, mon charmant abbé. J'ai reçu votre lettre de change, et je fais courir après le banquier; aussitôt que j'aurai touché les soixante francs, je vous le manderai.

» Il n'est pas donné à l'espèce humaine d'être heureuse et tranquille, puisque vous-même, l'abbé, vous avez des chagrins domestiques qui dérangent votre santé, qui vous font courir les champs, qui troublent votre repos, votre gaieté. Et qu'est-ce donc qui peut vous tourmenter à ce point? La mortalité est-elle parmi vos chats? l'amour ou l'envie parmi vos servantes ou vos valets? Et qu'importe la cause, grave ou frivole! c'est l'effet sur votre âme qu'il faut calculer.

» Que vous m'avez fait plaisir en me donnant de si bonnes nouvelles de notre cher Gatti! Je l'aime toujours, et je m'intéresse vivement à son bonheur. J'ai des petits-enfants qui le rendraient bien heureux.

bU DERN4ERES ANNEES DE MADAME D'EPINAY

Ma petite Emilie, qui est une charmante enfant, lui tournerait la tête. Dites-lui encore que s'il vient dans ce pays-ci, et que je lui fasse le récit détaillé de tout ce qui m'est arrivé depuis cinq ans, il croira plus que jamais aux miracles de la nature, car Tronchin ne m'a rien fait que de petites choses pour l'aider, lorsqu'elle avait bien clairement annoncé son intention,

» Voltaire a acheté une maison assez près de moi. 11 l'habitera au mois de septembre. Sa nièce est assez sérieusement malade. Cette circonstance lui a fait renoncer au projet d'aller passer deux mois à Ferney. Il parle d'un voyage de cent vingt lieues comme d'une course à Chaillot. 11 partage toujours avec Franklin les applaudissements et les acclamations du public. Dès qu'ils paraissent soit au spectacle, aux promenades, aux académies, les cris, les battements de mains ne faiissent plus. Les princes paraissent, point de nouvelles. Voltaire éternue, Franklin dit : « Dieu vous bénisse, » et le train recommence.

» Parlons de l'opium. Je commence à m'en passer d'un jour l'un pour ne pas m'user sur ce charmant remède. Le général Koch arrive; il ne m'interrompt pas, mais il me dit de vous embrasser pour lui. Gleichen part mercredi ; nous parlerons encore une fois de vous, et je vous dirai cela ou autre chose à la première occasion. »

Peu de jours après son arrivée, Voltaire tomba malade. La fatigue du voyage, les émotions diverses qu'il éprouva provoquèrent une hémorragie qui le mit à deux doigts de la tombe. Aussitôt un grand nombre de prêtres se présentèrent pour lui demander la préférence, en cas qu'il voulût se confesser'. Il les renvoya tous; mais une nouvelle hémorragie étant survenue, il se ravisa : « Qu'on envoie chercher le prêtre sur-le-champ, s'écria-t-il, je ne veux pas qu'on me jette à la voirie. » 11 se confessa dans toutes les formes au chapelain des Incurables, le Père Gauthier, et signa môme en présence de témoins une profession de foi.

Il se rétablit cependant, et put aller à l'Académie qui lui rendit les honneurs qu'elle n'avait pas accordés aux plus illustres princes. Peu de jours après il assi'sta à la représentation d'/rène : i< Il avait sa grande perruque à nœuds grisâtres qu'il peigne tous les jours lui-môme et qui est toute semblable à celle qu'il portait il y a quarante ans ; de longues manchettes de dentelle et la superbe fourrun* de martre zibeline, donnée par Catherine, couverte

1. Un entre autres força la porte et Ini dit en se jetant au pied de son lit: «Au nom du Ciel! écoutez-moi; je t> serai pour vous le bouc émissaire, je viens me cbaifj;i'r » (le tous vos péchés, mais confessez-vous tout à l'heurf et >' tremblez de perdre le seul moment que la grâce vous » laisse encore.» Voltaire lui demanda de quelle part il » venait. « De la part de Dieu même. — Eh bien! monsieur ■ l'abbé, vos lettres de créance ? » L'abbé resta court et n'insista plus. (Grimm, Corresp. littéraire.)

d'un beau velours cramoisi, mais sans aucune dorure. »

Son buste couronné de lauriers resta sur la scène pendant toute la représentation, et à chaque instant les acclamations recommençaient. Une foule immense accompagna le vieillard jusqu'à sa demeure. Tout Paris vint lui rendre hommage. Malgré la fatigue extrême qu'une pareille existence devait lui faire éprouver, la vivacité de son esprit ne l'aban • donnait pas '.

Tous ces honneurs, toutes ces visites, et surtout l'apothéose au Théâtre-Français portèrent le dernier coup à la santé déjà ébranlée du vieillard. Il mourut le 30 mai. Le clergé refusa de l'inhumer en terre sainte. Les discussions les plus violentes s'en suivirent. On bataillait encore lorsqu'on apprit que l'abbé Mignot, son neveu, avait fait secrètement transporterie corps à l'abbaye de Scellières, dont il était commendataire et avait procédé à l'inhumation.

Madame d'Epinay ressentit très vivement la mort de son vieil ami, et elle écrivit à Vagnière- une lettre touchante à ce sujet :

1. M. de Saint-Ange, le traducteur des Métamorphoses d'Ovide, eu venant lui présenter ses devoirs, voulut finir sa visite par un trait de génie et lui dit : " Aujourd'hui, mon- " sieur, je ne suis venu voir qu'Homère; je viendrai voir un )' autre jour Euripide et Sophocle, et puis Tacite, et puis » Lucien, etc. — Monsieur, je suis bien vieux, répondit >) Voltaire, si vous pouviez faire toutes ces visites eu mie » fois ? »

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