Secrétaire de Voltaire
OERMÈRES ANNÉES 1)K MADAME DÉPINAY 527
« Mon malheureux (Mat de soiiïrances perpé-"" luelles ne me permet pas d'écrire ni do dicter, mais pour vous, monsieur, je ne puis me refuser la consolation de vous dire quatre mots et de les écrire de ma main tremblante. Il me semble que c'est un hommage que je rends à un homme que je pleurerai toute ma vie... Il ne savait pas combien je l'aimais, mais vous qui le saviez, monsieur, nous sommes dignes de le pleurer ensemble. »
En apprenant la mort de Voltaire et le scandale auquel elle avait donné lieu, Catherine écrivit à Grimm :
Tsarko Sélo. 11 ji;iu 177K.
« J'ai eu hier un mal de tête qui ne se mouchait pas du pied. J'ai été cependant à la messe parce que c'était dimanche; puis, au lieu de dîner, j'ai dormi trois heures ; après quoi, j'ai fait une belle toilette et la revue d'un régiment de grenadiers, et puis le tour de l'étang à pied, criant toujours au mal de tête. Aujourd'hui, cela \a iiiieu\. mais je n'ai pas plus d'esprit (pi'une épingle.
» Hélas, je n'ai que faire de vous détailler les regrets que j'ai sentis à la lecture de votre numéro 19. Jusque-là, j'espérais que la nouvelle de la mort de
Voltaire était fausse, mais vous m'en avez donné la certitude, et tout de suite je me suis senti un mouvement de découragement universel et d'un très grand mépris pour toutes les choses de ce monde. Le mois de mai m'a été très fatal : j'ai perdu deux hommes que je n'avais jamais vus, qui m'aimaient et que j'honorais. Voltaire etmilord Chatham; longtemps, longtemps, et peut-être jamais, surtout le premier, ne seront remplacés par des égaux ; et jamais par des supérieurs. Je voudrais crier ! Mais est-il possible qu'on honore et déshonore, qu'on raisonne et déraisonne, aussi supérieurement quelque part, que là où vous êtes? On a honoré publiquement, il y a quelques semaines, un homme qu'aujourd'hui on n'ose y enterrer, et quel homme! Le premier de la nation et dont ils ont à se glorifier bien et dûment. Pourquoi ne vous êtes-vous pas emparé, vous, de son corps, et cela en mon nom ! A'ous auriez dû me l'envoyer, et, morgue! vous avez manqué de tête pour la première fois dans votre vie en ce moment; je vous promets bien qu'il aurait eu la tombe la plus précieuse possible ; mais si je n'ai point son corps, au moins ne manquera-t-il pas de monument chez moi. »
Rousseau, fidèle à une haine que la mort elle-
même ne pouvait apaiser, composa sur Voltaire l'épitaphe qui suit :
Plus bel esprit que beau génie, Sans foi, sans honneur, sans vertu, Il mourut comme il a vécu, Couvert de gloire et d'infaniie.
Il ne lui survécut que peu de mois; et mourut à. Ermenonville le 2 juillet 1778. Ainsi madame d'Épinay voyait peu à peu s'éteindre autour d'elle tous ceux qui à des titres divers avaient occupé sa vie.
Grimm publia sur la mort de Jean-Jacques des considérations d'un esprit élevé et au-dessus d'une vulgaire rancune :
« Cette âme naturellement stisceptible et défiante, aigrie par des malheurs qui furent peut-être son propre ouvrage mais qui n'en étaient pas moins réels, tourmentée par une imagination qui exagérait toutes ses affections comme tous ses principes, plus tourmentée peut-être encore par les tracasseries d'une femme qui, pour demeurer seule maîtresse de son esprit, avait éloigné de lui ses meilleurs amis en les lui rendant suspects ; cette âme, à la fois trop forte et trop faible pour porter tranquillement le fardeau de la vie, voyait sans cesse autour d'elle des abîmes et des fantômes attachés à lui nuire. » Cette monomanie de la persécution avait fait chez Jean-Jacques de terribles progrès; il se croyait en butte à la haine de tous les souverains; il était persuadé qu'on avait cherché à ameuter contre lui la population de Paris. 11 soupçonnait l'univers entier et Jusqu'aux
Savoyards du coin, prétendant que pour rhumilier ils lui refusaient les services qu'ils offrent à tout le monde*.
Madame d'Epinay composa pour son plus cruel ennemi une épitaphe qu'elle fit placer à l'Ermitage :
0 toi dont les brûlant? t'crits Furent créés dans ce simple Ermitage, Roussean, plus éloquent que sage, Pourquoi quittas-tu mon pays?
Toi-même avais choisi ma retraite paisible Qui t'offrait le bonheur, et tu l'as dédaigné ;
Tu fus ingrat, mon cœur en a saigné : Mais pourquoi retracer à mon âme sensible... Je te vois, je te lis et tout est pardonné.
1. La conduite de Thérèse Levasseur n'était pas étrangère à la misanthropie croissante de Rousseau : « M. le » Bègue de Presle était médecin et censeur royal. Il était » véritablement l'ami de J.-J. Rousseau et prenait un grand « intérêt à sa santé. Quelque temps avant sa mort, étant » allé le voir à Ermenonville, il le trouva remontant péni- « blement de sa cave et lui demanda pourquoi, à son âge, » il ne confiait pas ce soin à madame Rousseau. — Que » voulez-vous , répondit-il , quand elle y va, elle y reste. » Après la mort de Rousseau , Thérèse épousa Montretout , laquais du marquis de <!irardin, seigneur d'Ermenonville. Tout le monde fut indigné de la bassesse de cette femme.
Louis d"Éiiinay à FribiMirg. sos dette?, sou iiitenliction. — Madame dÉpinay vend ses dianiauts. — La vie ù Fril)*urg, lois somptuaires. — Cruelles souffrauces de madame d'Épiuay. — Secoude éditiou des Conversations d'Émiiip. — Voyage de Grimm à Spa. — Générosité de Catherine II. — Mademoiselle de Salnat. — Son mariage. — Mort de M. d'Épinay. — Madame d'Épiuay obtient le pris Montvon. — Sa mort. — Son testament.
Il est difficile do rencontrer un caractère qui se soutienne mieux que celui de Louis d'Epiuay; c'est un modèle du genre. Il suit une ligne inflexible dont il ne s'écarte jamais. A Bordeaux, à Paris, à Pau, à Nancy^ il s'endette : aucune influence humaine ne peut l'en empêcher; chaque fois, il éprouve les mêmes remords, fait les mêmes serments et recommence de plus belle. Si ma<lame d'Epinay avait pu croire un instant que le mariage et la naissance
d'un enfant pondraient son fils plus sensé, elle fut bien vite désabusée. Trois ans à peine après son installation à Fribourg, les dettes de Louis montaient à plus de 80,000 livres. Déjà les créanciers se montraient exigeants et menaçaient leur débiteur des rigueurs de la loi.
Il fallait vraiment à d'Epinay des aptitudes particulières pour parvenir à contracter 80,000 livres de dettes dans la ville de Fribourg! Cette conduite, à laquelle on n'était pas habitué, causa un véritable scandale et M. de Boccard n'hésita pas à demander l'interdiction de son gendre ; c'était le seul moyen de remédier au, passé et de préserver l'avenir. Louis, contre lequel on avait déjà pris une première fois celte salutaire mesure, ne résista pas. Il fît aussitôt, comme d'habitude, un état complet de ses dettes pour le soumettre à sa famille. Il est à remarquer qu'au milieu de ses dilapidations, il conserva toujours de singulières habitudes d'ordre; à chaque instant, nous retrouvons dans ses papiers des États de dettes, minutieusement établis et où les sommes les plus insignifiantes se trouvent__scrupuleusement consignées. Malheureusement, on ne put jamais en obtenir autre chose.
Madame d'Epinay fut naturellement appelée à venir en aide à son fils ot à le tirer des griffes des créanciers :
DERNIERES ANNEES DE MADAME D'EPI XAY h?:\
LOUIS d'épjnay a sa mèue'.
Fribourg en Suisse 2, le 20 juin 1778.
« Je me suis enfin déterminé, ma chère maman, à faire la démarche que vous désiriez que je lisse. J'en S3ns toute la nécessité, mais en même temps j'y avai^. la plus grande répugnance, à cause de la publicité: j'étais même intérieurement résolu à n'y jamais consentir, à moins que ce ne fût, comme je l'avais proposé, sous seing privé. Cela pourrait vous faire douter de la sincérité de mes résolutions, mais je vous jure que c'était uniquement pour éviter l'éclat et les mauvais propos des Fribourgeois. Ma sœur a fait évanouir sur-le-champ mes craintes et m'a décidé à vous satisfaire au plus tôt, en m'assurant que vous désiriez vivement cette démarche de ma part, et que de son exécution dépendait entièrement votre repos. D'après cela, je n'ai pas balancé un seul instant pour vous prouver ma tendresse et mon dévouement. Ce langage, direz-vous, s'accorde assez mal avec les nouvelles dettes dont M. de Maillar-
1. Bibliothèque nationale, manuscrits B. N. i07I f'^* fr.. nouv. acq.
2. Louis d'fipinay habitait à Fribourp, rue de la lirande- Fontaine. n" o.
doz' veut bien vous faire passer l'état aujourd'hui. A cela, ma chère maman, je n'ai absolument rien à répondre qu'à me jeter à vos pieds. Je ne puis concevoir comment il est possible que j'aie dépensé tant d'argent en si peu de temps, car, en travaillant à cet état, je croyais que cela n'irait pas à la moitié, et je suis resté stupéfait quand j'ai vu que cela allait si haut. Je dois cependant vous dire, pour diminuer, s'il est possible, mes torts, que mon ménage me coûtant, l'un portant l'autre, di\ louis par mois, et ayant prodigieusement de censés à payer, que je n'ai jamais laissé arriérer, il m'a fallu emprunter pour faire aller ma maison, dans laquelle ma sœur peut vous dire qu'il règne cependant beaucoup d'économie. » Sacritiant donc toutes mes répugnances au désir de vous rendre promptement le repos, j'ai surle-champ dressé la requête suivante :
« Souverains seigneurs-,
» Les bontés que Vos Excellences se plaisent à ré- » pandre, non seulement sur leurs sujets, mais aussi
1. M. (le .Maillardoz était fils de M. de 3Iaillardoz et d'Othile d'AlTry, sœur aînée du comte d'Affry ; sa mère était morte eu 1744, son père en 1768.
2. On désignait ainsi les membres du pouvoir exécutif du Petit Conseil de Frihourir.
DEUJS'IÈRES ANAÉES DE MADAME D'ÉPIXAY 53o
» sur tous les particuliers qui ont le bonheur de vivre » sous leur domination, et les marques de bien- » veillance distinguée dont j'ai été entouré jusqu'à » présent, m'inspirent une telle confiance, qu'elles » m'engagent à représenter très respectueusement à » Vos Excellences qu'ayant trop consulté l'état futur » de ma fortune, sans réfléchir assez mûrement aux » circonstances présentes, je me suis jeté par cette » iaconsidération dans un état de dérangement d'où » mes parents vont s'empresser de me tirer par une » suite de leurs bontés pour moi. Pour leur donner » un garant sûr et non équivoque de ma résipis- )) cence, je me sens porté par une juste reconnais- » sance à faire une démarche qui puisse parfaitement » les tranquilliser aussi bien que moi-même. Je sup- » plie donc en conséquence Vos Sacrées Excellences » de vouloir bien déroger sur ce" point à leurs lois, » et me nommer un curateur en la personne de » M. Reiff de Cugy. J'ose espérer que cette démarche » que je fais de plein gré et avec réflexion ne dimi- » nuera point l'estime que j'ambitionne de mériter » de Vos Sacrées Excellences, mais qu'au contraire, » ce retour me fera acquérir de plus en plus la con- » sidération que je m'efforcerai de mériter.
» Si<j)ié : L.-J, DE Lalive d'Épinay. »
» Je ne suis pas dans le cas de vous demander aucune grâce, M, de Maillardoz a bien voulu s'en charger pour moi. Je me borne donc à réclamer vos bontés, qui ne se sont jamais démenties, et à vous prier d'avoir de ma femme et de mes enfants plus de pitié que je n'en ai eu moi-même ; elle a toujoui's des étouffements fréquents, sui'tout quand elle s'applique: c'est ce qui l'empêche d'avoir l'honneur de vous écrire. Elle me charge de vous offrir ses respects les plus tendres, et de vous prier de ne pas me retirer vos bontés dans un moment où j'en ai si grand besoin. Le petit Louis est un peu moins enrhumé; il m'a bien inquiété.
» J'ai un plaisir inexprimable à savoir de vos nouvelles tous les courriers, et d'apprendre que votre santé se consolide de plus en plus. J'ai peur qu'elle ne souffre cruellement des nouvelles que le marquis vous apprendra. Mais ménagez-vous, je vous supplie, et quoique le mal soit bien pressant, je serais au désespoir que votre état en souffrît. Soyez, je vous prie, bien persuadée de toute ma tendresse et de tout mon respect. »
Un cousin de Louis d'Épinay, M. Ignace de BoccardS avait bien voulu se charger de traiter avec
i. M. Ignace de Boccard était conseiller d'État.
DKRXIP:RKS années de madame D'ÉPINAY 537
les créanciers. « Quand on est porteur de bonnes nouvelles, écrit-il à madame d'Epinay, on ne doit pas craindre de l'annoncer, quelque inconnu qu'on soit. C'est à ce titre madame que j'ai l'honneur de vous écrire pour vous faire part de la situation où se trouve monsieur voire fils qui est maintenant à l'abri des poursuites de ses créanciers, qui sont apaisés par le moyen d'un arrangement qui tranquillise à la vérité M. d'Epinay, mais qui lui retranche trois mille francs de la pension alimentaire qu'on avait la bonté de lui faire parvenir. » A cette seule condition, les créanciers avaient bien voulu prendre patience.
« Je sais, madame, écrivait encore M. de Boccard, que s'il dépendait de vous le vert et le sec seraient employés pour l'acquittement des dettes de monsieur votre" fils. » Malheureusement, madame d'Epinay avait épuisé toutes ses ressources; elle ne pouvait plus rien, pas même donner les cent louis que M. de Boccard réclamait dans chacune de ses lettres pour éteindre des dettes criardes.
Enfin, elle se décida, pour venir en aide à son fils, à vendre ses diamants; l'impératrice Catherine s'empressa de les acheter en les payant généreusement, (irimm était d'une délicatesse extrême dans les affaires d'argent, les lettres de Catherine en font foi. Jamais il ne demande pour lui, môme la chose la plus insignifiante ; il lui en coûta beaucoup pour adresser cette requête à l'impératrice. Il le lui dit quelque tomps après :
53S DERNIERES ANNEES DE ISIADAME D'EIMNAY
« Il faut que Votre Majesté sache que, de ma vie, je n'ai fait un plus grand effort qu'en lui proposant ces diamants. Une voix secrète me disait toujours : Pourquoi faut-il que l'impératrice achète des diamants dont elle n'a que faire, parce que celle qui les possède est dans l'infortune? Cette voix secrète me reprochait sans cesse mon injustice. Mais cette femme infortunée était madame d'Épinay.On n'aime pas toujours à faire parade de sa détresse; et si elle avait passé par les mains des joailliers elle aurait vraisemblablement perdu un tiers de sa valeur. »
LOuis d'épixay a sa mère*.
Fiiliourg, ce 30 dtceiiibre n"i8.
« J'ai lu, ma chère maman, la lettre que vous avez pris la peine d'écrire à mon cousin M. de Boccard, et j'en ai été pénétré. Quoi! pas un reproche de votre part! Tandis que j'en mérite autant ! Si mes torts pouvaient être aggravés, votre indulgence excessive produirait cet effet immanquablement. Ah! que je me sens coupable ! il n'est pas possible devons représenter combien je déteste ma conduite passée, surtout depuis la réception de votre lettre à M. de Boccard. Non, ma chère maman, je vous le demande
1. Bibliotlièquc uationale, manuscrits B. N. 4071 fr., nouv. acq.
Dl'lKMÈKES ANNEES DE M AD A M E D ' K T I N A Y 539
avec instance, ne vous défaites pas de vos diamants. Je vous ai déjà dépouillée de tout. Vos bontés pour moi vous ont réduite à l'exact nécessaire; je suis indigne de voir le jour, un malheui'eux qui me fais horreur à moi-même. J'ai pu affliger une mère qui m'a toujours accablé démarques de tendresse, malgré tous mes égarements, une femme que j'aime plus que ma vie, et qui me donne cliaque jour des preuves du plus grand attachement, enfin réduire à l'étroit nécessaire des pauvres enfants qui auraient dû être à leur aise, si leur père n'avait pas été un insensé. Je vous assure, ma chère maman, que je n'ai jamais éprouvé ce que je ressens dans cette occasion ; jusqu'à présent et dans mes précédents égarements, je n'ai fait tort qu'à moi seul ; mais l'idée de faire souffrir par ma faute tout ce que j'ai de plus cher au monde me déchire ; je ne puis la supporter. N'importe, ma chère maman, je vous le répèle, et vous en supplie à genoux, ({uoique nous soyons l'éduits bien bas et que nous n'aurons guère cette année plus de deux louis et demi par mois, ne vous défaites pas de vos diamants, gardez-les, je vous en conjure. Nous tâcherons de nous tirer d'affaii'c comme nous le pourrons. La Providence est grande : en mettant notre confiance en elle, elle ne nous abandonneia pas; ce n'est que ralfaire de reltn
année, pendant laquelle nous serons bien gênés. L'année suivante nous serons un peu mieux. »
» Ma pauvre femme souffre beaucoup depuis une dizaine de jours ; la semaine passée on a cru qu'elle allait accoucher, mais ses douleurs ont un peu diminué, pas assez cependant pour lui permettre d'écrire. Elle a fait un effort pour finir ce matin une lettre pour M. de la Briche, commencée depuis huit jours, et ce n'est pas sans la plus grande peine qu'elle en a pu venir à bout. Elle me charge de ses excuses auprès de vous, et tâchera de reprendre la plume samedi pour mon père et pour vous et pour ma sœur. Je vous prie de vouloir, ma chère maman, agréer nos vœux ardents pour l'entier rétablissement de votre santé, qui nous est si précieuse, et pour l'accomplissement de tout ce que vous pouvez désirer. Nous vous demandons la continuation de vos bontés, tout indigne que j'en suis, mais en faveur de votre chère bcUe-fillc et de la promesse que je vous fais de les mériter à l'avenir, j'ose espérer que vous voudrez bien ne me pas refuser cette grâce.
» J'ai l'honneur, etc.
Une lettre de M. de Boccard nous donne d'intéressants détails sur la situation financière de Louis d'Epinay; elle n'était pas brillante :
DERNIERES ANNEES DE M A D A JI E D'EPINAY 511 MONSIEUR DE BOCCARU A MADAME d'ÉPINAY '.
26 avril 1779.
« Madame, » ... Il faut cependant espérer que maintenant, quoique un peu tard, M. d'Épinay rentrera en luimême; je ne serais pourtant-pas d'avis de le libérer de curatelle quelqu'événement qu'il puisse arriver; une légèreté d'esprit, qui me paraît lui être naturelle, pourrait l'entraîner dans de nouveaux malheurs, s'il n'était pas bridé de façon à ne pouvoir s'échapper.
Voici en peu de mots son état actuel. Sa pension est de S, 000 livres, sur lesquelles il faut déduire pour payer les intérêts annuels des dettes 3,773 livres. .
3,000 livres de pension 3,775 à déduire
il resterait pour vivre par
année . 1,225 livres.
En ajoutant à 1,225 livres les petits revenus annuels de madame d'Épinay que je compte à GOO livres, les revenus pioduiraienl chaque année
1. iJililiiithéquf ualiiii'alc , iiiaini-orits 11. N. 1071 l'r.. nuuv. ucq.
542 DERXIKRES AXXÉES DE MADAME D'ÉIMNAY
i.82o livres; avec cette somme, il est possible de vivre avec deux servantes sans même craindre de maigrir, car il est de fait qu'à Friboiirg, avec 5,000 livres de rente, on peut avoir carrosse et donner assez souvent à manger quand on a de Tordre et de l'intelligence '...»
1. Il parait cependaul que In luxe avait fait des progrès inquiétants dans la République, puisqu'à cette époque on jugea à propos de publier des lois som[)tuaires; en voiei un extrait :
« 20 janvier 1779.
» Nous l'avoyer, Petit et Grand Conseil de la Ville et » République de Fribourg, savoir faisons, qu "ayant reinar- ') que, malgré nos ordonnances, que le luxe, les nouvelles ') modes et les dépenses superflues dans Tbabillement s'intro- «> duisaient chaque jour dans notre capitale dune manière <) excessive et très onéreuse aux pères de famille, etc. ;
» vEu conséquence, nous défendons tout or et tout argent '> sur les habillements quelconques, y compris les habits de » livrée, qu'il soit fin ou faux, pincebec et tout autre en » galons, broderies, rubans, boutons de traits, de lames et » autres, excepté seulement ce qui est massif; et permettons ' aux hommes uniquement les bords et cordons de cha- > peaux, et aux officiers de porter les habits d'ordonnance ■> de leurs régiments, à l'exclusion toutefois des points » d'Espagne que nous défendons aux uns et aux autres.
» Nous défendons pareillement tous les velours des rubans, » et permettons tant seulement de porter le velours noir. » Nous défendons de même toutes les broderies en soie et » en chenille ; mais nous les permettons sur les souliers des » dames tant seulement.
» Nous permettons de porter les diames, pierres et toutes » sortes de pierreries fines et fausses en bagues, colliers et >' boucles d'oreilles, pourvu que celles-ci soient montées en w rose, en rocher, ou d'une pierre seule sans pendeloques,
DKRXIKRES A N NK F, S DK MADAME DÉPIXAY r.ll
Dix-huît cent vingt-cinq francs pour vivre avec femme et enfants! M. de Boccard a beau nous dire
» et défenilons tous autres onipuient? pu diamant?, perles » et autres pierreries fines et fausses, coiniue boutons, n agrafes, boucles, épiugles et semblables.
» Nous interdisons aux bommes les dentelles pour man- " cbettes, mais permettons aux dames l'usage de toutes les » dentelles cl blondes pour coiffures, moucboirs de cou et » mancbettes, pourvu toutefois qu'elles n'excèdent point " dans le prix. Nous permettons les falbalas et garnitures sur ') les robes et babillements de femmes, pourvu qu'on les » fasse de la même étoffe que la robe et babillement ; défen- » dons, par contre, tout falbalas et garnitures en pompons, •> cbenillos, papillons, cocos, gazes, rubans, bords d'indienne. ') en un mot, toutes les autres garnitures, de quel nom « qu'elles puissent être appelées qui ne sont pas de la >) même étoffe que la robe et l'babillement. Nous défendons » toutes mancbettes à trois rangs ; enfin, nous défendons » toutes les plumes et panacbes, de quelles forme et matière " qu'elles soient, dont se servent les femmes pour orner » leur tète.
» Nous défendons très exiiressément k chaque domestique » et servante d.; s?, servir pour leur habillement d'aucune » espèce d'étoffe d:> soie, les galons en soie des livrées » exceptés, que nous permetton-j, ainsi que de porter les » mouchoirs de tête et de cou en soie, les barrettes, capotes » et gorgerins en velours noir et soie et les mouchoirs et » manchettes de mousseline commune, pourvu qu'il n'y » entre aucune broderie.
» Toutefois notre intention n'étant pas de confondre tous » les états, nous voulons qu'il soit permis avec discrétion, » tant eu ville que sur le pays, à toutes personnes distinguées » par leur naissance ou leur fortune, à tous les préposés » dans les Conseils, justice ou militaire, à ceux qui rappor- » tent dans leur patrie des biens qu'ils ont gagnés, ou qui y Il amènent des femmes étrangères, de s'habiller confiu'mé- » ment à leur état et à proportion de leurs facultés, etc., etc. »
(Chancellerie de Fribourg.)
qu'avec ce revenu on ne risque pas de maigrir, nous croyons que l'intérieur du jeune ménage était, loin de l'aisance. Ce qui le prouve, ce sont les demandes incessantes d'argent de Louis à sa mère.
LOUIS d'épinay a sa mère'.
Fribourg. en Suisse le 8 mai 1779.
« M. de Boccard m'a dit, ma chère maman, que vous aviez bien voulu lui faire passer une lettre de change, et, par votre lettre, j'ai vu toute l'étendue de vos bontés et des sacrifices que vous daignez faire pour moi. Mes regrets sur ma vie passée portent plus sur ma femme et mes enfants que sur moimême. J'ai le cœur navré, de voir l'aîné venir me caresser et commencer à balbutier quelques mots quand je me sens intérieurement si coupable vis-àvis de lui. Et la mère, que j'aime si tendrement et qui ne me dit jamais un seul mol de reproche quand elle en aurait autant de sujel ! Son extrême douceur, les caresses innocentes de mes enfants, la gêne où je mets leur mère, au lieu de l'honnête abondance dans laquelle nous aurions pu vivre, le chagrin que je vous cause, quoique vous ayez la générosité de
1. Bibliothèque nationale, manuscrits B. N. 4071 f''« IV. utiuv. acq.
m'en cacher la plus grande partie, tout cela me rend à mes yeux mille fois plus coupable, et m'affermit davantage dans mes résolutions pour l'avenir. Par la manière dont nous avons arrangé le ménage, nous vivons à fort bon marché. Je n'ai plus pour domestiques que la nouri'ice, à qui je donne trois louis par an, une cuisinière à deux louis et demi, et une servante à trente-six livres, de sorte que leurs trois gages se montent à sept louis par an. Le boucher, le boulanger vont pour nous, étant seuls, à environ un louis et demi par mois, faisant annuellement dix-huit louis. Je mets ensuite pour farine, froment, bois, chandelle, charbon, fumier pour le jardin, etc., environ seize louis par an; plus, pour notre menu entretien, celui de nos enfants, mille autres petites choses qu'on ne peut pas prévoir, il faut encore vingt- quatre louis par an ; cela fera en tout soixante-cinq louis ; plus pour la rente de la maison seize louis et demi, et pour M. le Mercier, douze et demi. En tout, quatre-vingt-quatoi'ze louis de dépense absolue, et je n'ai de revenu que quatre-vingtquatre louis, après avoir prélevé trois mille francs à payer annuellement pour les censés. Vous voyez, ma chère maman, par ce détail, que nous avons besoin d'une excessive économie pour nous tirer d'affaires. Ma pauvre femme se donne dans la maison une
peine iiicrujable à avoir l'œil à tout, à lout serrer. Je l'ai priée de me donner des leçons d'économie et de me gronder dès que je m'en écarte. Car je n'ai encore à cet égard que de la bonne volonté, sans pouvoir me piquer d'y avoir fait de grands progrès. » J'ai bien des remerciements à vous faire du joli chapeau que vous avez bien voulu envoyer à Louis. 11 est charmant et lui va à merveille. Cet enfant devient plus joli de jour en jour. 11 n'est plus aussi gras, son râlement l'a quitté, et sa santé se consolide bien, de sorte que mes craintes à son sujet sont dissipées , et je commence à espérer de pouvoir le conserver. 11 n'y a plus que la petite vérole que je redoute pour lui. La ville en est pleine, et jusqu'ici il en est préservé. Je désire qu'il ne l'attrape pas jusqu'à ce qu'il soit en âge d'être inoculé. Alors... mais à Paris.
» Je sais que votre santé devient toujours meilleure. Ma sœur me l'a marqué. J'en suis enchanté. Conservez-vous longtemps ainsi, ma chère maman, pour contribuer à faire le bonheur de tout ce qui vous entoure et d'un fils qui ne veut désormais s'occuper que du vôtre.
» Ma femme se porte à merveille et vous assure de ses respects les plus tendres. »
Pendant l'année 1779, on crut plusieurs fois
que madame d'Epinay ne pourrait résister ù ses sounVances. Il faut rendre justice à Grimm : il ne la quitta pas et la soigna avec un grand dévouement. Il négligea même pour elle cette impératrice qui lui avait tourné la tète.
CATHERINE U A GRIMM. Saint-Pétersbourg, 1 déceuiiire llTa.
u Mou cher seigneur, chacun a ses douleurs et ses alllictions dans ce monde ; chacun aussi a ses manques de loisirs ; pardonnons-nous réciproquement nos manquements, et soyons indulgents les uns pour les autres.
» Je suis très fâchée de toutes les soulTrances que vous endurez depuis si longtemps près de ce lit de douleurs où vous êtes cloué. Tronchin avec toute sa science est bien court vis-à-vis des variations de dame Nature, en lait de tempéraments et de moyens. Les médecins, tout comme les augures, ne devraient jamais se rencontrer sans rire de leur ignorance et de la bonne foi des autres humains. Je dois horriblement vous ennuyer dans létat où vous êtes, et plus on vous parle de moi et plus je suis en droit de vous faire des excuses sur les importuns et les imporliinités que vous essuyez à mon sujet et de moi. Je vous ai grondé par ma dernière; je vous fais excuse
aujoiircriiui^ et j'entre parfaitement dans votre état; rien de pire au monde que de voir souffrir les gens auxquels on s'intéresse, et il faudrait être d'une cruauté horrible, si c'était possible de concevoir rancune en pareille occasion, pour une réponse ou même plusieurs de retardées; ainsi, soyez tranquille de mon côté et agissez à votre commodité. »
LOUIS d'épinay a sa mère '.
Fribourg eu Suisse, le 22 décembre 1779.
u j'apprends avec la plus vive satisfaction, ma chère maman, que votre santé va beaucoup mieux. J'ai craint que votre dernière indisposition n'ait des suites plus fâcheuses. Grâce à Dieu et à M. Tronchin, me voilà délivré de mes alarmes. Vous êtes dans une convalescence qu'il faut consolider par le plus grand ménagement. Je vous y exhorte fortement et vous offre à cette occasion tous les vœux que je fais pour vous en ce renouvellement d'année. Vous connaissez leur sincérité. J'espère en leur efficacité. Ma femme vous présentera les siens par ce même courrier, et en même temps vous demandera une grâce, une permission pour ses étrennes qu'elle et moi vous con-
1. Bibliothèque naliouale, manuscrits B. N. 4071 f'^'* fr., nouv. acq.
jurons de ne lui pas refuser, si vous ne voulez pas la mettre au désespoir. 11 y a longtemps qu'elle désire vivement de vous offrir elle-même ses respects, et de faire connaissance avec ma famille. Il se présente une occasion bien favorable de faire le voyage de Paris. M. d'Affry l'aîné lui offre une place dans sa voiture et veut s'en charger aussi pour le retour, le lendemain de la revue du roi, et moi, quelque désir que j'eusse de l'accompagner, je resterai ici pour garder les enfants. Elle attend votre réponse et votre consentement avec la plus vive impatience. M. d'Affry part pour Paris vers le milieu ou la fin d'avril ; c'est une absence d'environ un mois. Vous ne sauriez croire^ ma chère maman, combien elle se réjouit d'être à ce temps. Elle ne parle que de la satisfaction de vous embrasser et de vous donner ses soins pendant ce court espace de temps. Et moi je serai enchanté de vous faire connaître une bru si digne de votre tendresse. »
Le voyage à Paris que madame Louis d'Épinay se montrait si désireuse de faire eut lieu en 1780; elle y passa un mois. La belle-mère et la belle-fille s'aimaient beaucoup avant de se connaître, elles s'adorèrent après cette courte visite'.
1. En 1782 madame d'Épinay insista pour que sa belle-fille revînt à Paris; elle y amena sa fille aînée, Louise.
Malgré cette diversion à ses peines, tout se réunissait pour accabler madame d'Épinay. La réforme de? fermes mit le comble à ses embarras pécuniaires'.