‹ Une femme du monde au XVIIIe siècleChapitre 98 sur 106 · GRIMM A CATHERINE IT · texte numérisé non relu

GRIMM A CATHERINE IT

" ..Il est des destinées bien malheureuses dans ce monde. Cette femme est depuis sept ou huit ans dans un état de santé et de souffrance déplorable, je l'ai vue à lagonie deux ou trois fois; malgré cela, la force de son esprit la soutient avec une vigueur étonnante, et elle m'a convaincu delà vérité de l'axiome de M. de BufTon. qu'on ne meurt que parce qu'on y consent. Elle jouissait d'un petit revenu sur les fermes générales depuis qu'e'le e\iste. Ses enfants en avaient une poition plus forte. Sa fille, mariée à un homme de qualité, qui a bien servi, et dont le frère, estimé comme bon général, est mort gouverneur de Saint-Domingue, a trois charmants enfants, dont

1. « La grande réforme dans les fermes a enfin vu le jour ■I aiijounriiui.Tous les Iprmiers généraux sont assemblés chez » le directeur des finances, qui est grandi de deux pouces » depuis cette opération ; il ne restera que quarante fermiers » généraux. Les croupes sont supprimées, et bien desg ens en » souffriront dans leur fortune. .M. Necker a renoncé aux

1) droits que ses prédécesseurs s'étaientattribués au renouvel- » lement des baux. » (21 janvier 17^0.) « La ducbesse de .Mazariu perd 13'), 000 livres de rente parla réforme que M. Necker veut faire des fermiers généraux. »

deux vont être sous-lieutenants de dragons, et leur sœur est cette petite Emilie à qui les Conversations ont fait une réputation. Eh hieni c'est dans ce moment d'infirmité et de souffrance d'un côté, de besoins pour l'éducation d'aimables enfants de l'autre, que M . Necker, par un arrangementgénéial , suppiimc tous les bénéfices sur les fermes, et voilà toute celte famille réduite à la misère. On ne peut pas blâmer l'opération de M. ÎS'ecker. 11 connaît madame d'Epinay, il s'intéresse à sa situation, il a plaidé sa cause dans le temps du bienheureux Louis XV, où madame Dubarry et l'abbé Terray voulurent s'emparer de cette portion. 11 lui conserva alors ce qui! lui ôle aujourd'hui. 11 est vrai que le roi, en supprimant tous les bénéfices, dit qu'il aiu*a égard aux situations particulières, et il n'y en a pas qui mérite autant d'égards que celle de madame d'Epinay; mais il y a trop de ces situations particulières, on ne fera rien pour elle. Tout cela est inintelligible pour notre impératrice, parce qu'elle ne concevra jamais comment un souverain reprend ce qu'il a accordé, et ne le remplace par rien ; mais c'est que Votie Majesté ne peut pas avoir une idée nette de ce que c'est qu'un gouvernement endetté, et par conséquent toujours gueux et toujours aux expédients pour trouver de l'argcnl.

» J'espère que clans quelques mois, quand la nouvelle édition des Conversatio7is sera publique , et qu'on aura trouvé dans leur augmentation un des meilleurs ouvrages sur l'éducation, Votre Majesté ne regrettera pas son acte de bonté, quoique exercé sans aucun motif valable, et M. Necker regrettera la rigueur à laquelle les tristes devoirs de sa place l'ont condamné, supposé qu'il ait le temps de s'en apercevoir. »

Les Conversations d'Emilie avaient réussi au delà de toute espérance, et une seconde édition fut bientôt nécessaire. Grimm, au nom de madame d'Epinay, demanda à l'impératrice la permission de lui dédier cette nouvelle édition. Catherine, qui avait adopté pour ses petits-fils la méthode d'éducation de madame d'Epinay, accepta avec plaisir*.

Pendant l'année 1779 la correspondance avec Galiani avait été presque interrompue : Grimm n'avait pas le courage d'écrire, madame d'Epinay n'en avait pas la force. L'abbé de son côté gardait le silence et comme il le disait tristement dans une de

1. Les Conversations d'Emilie ont été réimprimées à Paris en 1781 et 1783, à Lausanne en 1784, et de nouveau à Paris en 1787, 1788, 1812, 1822. «L'amour maternel, dit madame Briquet, soutint madame d'Epinay dans cette entreprise, qu'elle exécuta au milieu des souiîrances les plus cruelles. Elle voudrait que l'éducation fût divisée eu trois époques principales : la première finirait à l'âge de dix ans, la seconde à quatorze ans, la troisième durerait jusqu'au mariage. Son ouvrage n'a pour objet que la première époque. »

ses dernières lettres : « A la fin le temps a opéré et a gagné la bataille, personne ne m'écrit plus de Paris. » Le temps avait mis douze ans à vaincre, mais en effet il avait vaincu; en 1781 il y a encore quelques lettres de l'abbé, puis c'est tout.

Depuis l'attaque de choléra dont il fut atteint en 1777, Grimm avait conservé une grande délicatesse d'entrailles, « un boyau fêlé » comme disait Catherine. En janvier 1781 il eut une rechute et tomba gravement malade. « Votre maladie m'a fait beaucoup de peine, lui écrivait l'impératrice; je vous prie, ayez soin de la convalescence, elle est souvent pire que la maladie. » Et surtout elle lui recommandait de ne point se fier aux médecins qu'elle détestait. « Adieu , souffre-douleurs I J'ai été bien affligée de la mort du général Bauer. Je peste contre médecins, chirurgiens et toute la faculté ; ce sont tous des bêtes à manger du foin. Ils m'ont fait crever encore une personne qui était près de moi depuis trente-trois ans; enfin, je ne finirais pas si j'allais vous dire tous les torts qu'ils m'ont faits cette année. M. Tom ' cependant se porte bien , lui qui ne se sert point de médecin. »

Au mois d'août, Grimm se rendit à Spa pour y prendre les eaux ; il s'y rencontra avec le prince Henri de Prusse et l'empereur Joseph II; Catherine lui écrit : « Je vous vois à table à la Comédie, assis et jasant avec eux, et les badauds de Spa vous

i. Le chien de Timpératrice.

contemplant. Je me réjouis infiniment du bonheur que vous avez eu cet été de voir toutes les principautés possibles et jusqu'à Charles-Théodore, électeur palatin et duc de Bavière, dont le plat favori est une assiette de mouches ! »

L'impératrice, qui connaissait la situation plus que précaire de madame d'Épinay, désirait beaucoup lui venir en aide, mais elle voulait le faire avec délicatesse et sans froisser l'amour-propre de sa protégée. Dans ce but elle s'adressa à M. de Vérac, ambassadeur, de France àPétersbourg, et le pria d'intervenir auprès du ministre pnur faire rendreà madame d'Epinay la pension retranchée par M. Necker. M. de Vergennes promit tout ce qu'on voulut, mais ne fit rien. Alors- Timpératrice s'impatiente et écrit à Grimm :

«... Ecoutez : plutôt que de vous mettre en faux frais avec des gens qui ne peuvent ou ne veulent pas accorder une chose qui est juste, et qui, outre cette justice, est encore grande bagatelle pour tout trésor de roi, vous qui me dépensez de l'argent tous les jours de j'aunée pour des inutilités, prenez de cette argent jusqu'à deux fois 8,000 livres, donnez-le à l'auteur des Conversations d Emilie ; en cas qu'elle ne voulût pas les accepter, prêtez-les-lui pour cinquante ans et surtout ne m'en parlez plus ni à personne, mais dites-moi tout simplement j'ai donné ou j'ai prêté les deux fois 8,000 livres.

■>•> Pour Emilie, faites-lui faire une prétenlion ou quelque chose de pareil avec mon nom en diamants, et nouez-le à son cou , afin qu'elle se souvienne de moi. »

Si tous les amis de madame d'Epinay s'occupaient de son étroite situation pécuniaire et cherchaient à l'améliorer, M. d'Epinay, lui, ne s'en souciait guère. Il avait complètement cessé de voir sa femme depuis son interdiction, et il vivait plus que jamais chez madame d'Orgemont. Madame de Furcy en mourant avait laissé deux filles : Aurore de Saxe, dont nous connaissons l'histoire, et une certaine demoiselle Salnat, soi-disant fille d'un officier. Celtejeune personne n'était autre qu'une fille de M. d'E[)inay. Elle était née en 1760 et, peu de temps après, sa naissance fut dévoi'ée d'une singulière façon.

« Mon époux est tombé des nues ce matin , écrit madame d'Epinay, je ne sais d'où il vient, mais sa chaise était crottée et toute en pièces, ses gens et lui harassés. Il est monté dans mon appartement, je lui ai fait quelques reproches sur l'embarras oui il nous a laissés, il m'a tendu la main les larmes aux yeux : « Ne m'accablez pas, ma chère amie, jesuisassez mal- » heureux. » Persuadée que j'avais quelque accident affreux à redouter, je me sentis si saisie qu'à peine osai-je le questionner ; cependant, voyant qu'il ne disait mot et qu'il pleurait toujours : « Parlez donc,

)) lui dis-je, je m'attends à tout; il y a longtemps que » je prévois... — Ne vous alarmez pas, ma chère » amie, ma peine ne regarde que moi. » Croyezvous que je fus assez sotte pour n'être pas plus tranquille. « Il faut qu'elle soit bien grave, lui dis-je; » puis-je la partager? — Hélas! vous n'y pouvez » rien... Tenez, je puis vous parler, vous n'êtes pas » une âme comme une autre, vous êtes mère tendre. . . » Une personne que j'aime et que j'estime, avec qui » je passe ma vie, a sa petite fille à la mort, à la » mort sans ressource. »

On voit la stupeur de madame d'Épinay à cette belle confidence, qui lui révélait sans détour l'existence d'une fille de M. d'Epinay et de mademoiselle Verrière.

Mademoiselle de Salnat était douée d'une figure charmante, elle avait de l'esprit, des talents et elle reçut une éducation très soignée. Vivant chez sa mère, elle prenait part aux fêtes données dans la maison. Colardeau, à la demande de M. d'Epinay, composait pour elle des vers qui nous ont été conservés; ils devaient être récités dans la célèbre petite maison d'Auleuil.

Après la mort de madame de Furcy, madame d'Orgemont garda chez elle mademoiselle de Salnat, qui continua à vivre dans la maison entre son père et sa tante.

En 1779, Pierre Joseph Reynaud, ancien juge

royal, fut amené chez madame d'Orgemont. Il y fît la connaissance de sa nièce, on la lui présenta comme fille de Salnat, officier au service du roi et de madame de Furcy. Séduit par l'esprit et la grâce de la jeune fille, Reynaud risqua une demande qui fut fort bien accueillie, et le 27 mai 1779, mademoiselle de Salnat devint son épouse \

A partir de cette époque le juge infortuné n'eut plus un instant de repos. On avait mis pour condition au mariage que les époux habiteraient chez madame d'Orgemont et Reynaud avait eu la faiblesse d'y consentir. Il s'aperçut bientôt qu'on ne le comptait pour rien, que M. d'Epinay était tout dans la maison ; du reste il n'en bougeait. C'était lui qui administrait tous les biens de madame d'Orgemont et de telle façon qu'une ruine prochaine était inévitable; de plus il manquait de bonne foi et s'attribuait dans des actes la qualité de propriétaire pour des biens qui appartenaient à sa maîtresse.

Reynaud s'inquiétait à juste titre de cette situation ; car la dot de sa femme était restée entre les mains de madame d'Orgemont et hypothéquée sur ses biens. Il s'efforça de lui donner de meilleurs conseils et lui proposa même un arrangement avec ses créanciers, qui devait la libérer très rapidement.

M. d'Epinay prit en très mauvaise part qu'un autre que lui se permît de diriger sa maîtresse et il ne pardonna pas à Reynaud, dont la vie devint un enfer,

1, Voir l'Appeudico IV.

nie dénigra dans l'esprit de madame d'Orgemont, le tourna en ridicule en présence même de sa femme, se moqua de la vie simple qu'il voulait mener, excita la jeune femme à des dépenses bien au-dessus de son état et de sa fortune et lui inspira des sentiments de hauteur* fort déplacés. Il en résulta les scènes les plus orageuses dans le ménage.

Après un an de souflrances, Reynaud prit un grand parti; il quitta avec sa femme la maison de madame d'Orgemont et loua un petit appartement. Pour se mettre plus sûrement à l'abri, il annonça qu'il allait se retirer en province, où il comptait obtenir une charge de magistrat. A cette n aivelle la colère de madame d'Orgemont et de M. d'Epinay n'eut pas de bornes; ils excitèrent de toutes manières la jeune femme pour qu'elle refusât de suivre son mari ; M. d'Epinay composa même un mémoire qu'il adressa au ministère, sollicitant une lettre de cachet pour que la dame Reynaud fût mise au couvent et arrachée à un mari barbare. Sur le refus du ministre, il imagina une demande en sépat^ation d'habitation, qu'il fit signer de madame Reynaud.

A la suite de tous ces incidents, le malheureux juge porta plainte, suppliant la justice de le prendre sous sa protection et de le préserver des manœuvres de M. d'Epinay*. Il allait en être débarrassé à jamais.

En décembre 1781, M. d'Epinay fut atteint d'une maladie grave, bientôt jugée mortelle. A cette nou-

1. Archives nationales, Y H, 506. —M. Campardon, Prodigalités d'un fermier général, p. 149.

velle sa femme écrit un billet qui témoigne encore d'une adectueuse sollicitude pour ce mari qui l'avait abreuvée de chaçri/is. « Je vous demande en grâce, mon ami, tranquillisez-vous; je suis très en peine de votre santé ; j'avais donné ordre qu'on allât savoir de vos nouvelles ce matin, ils l'ont oublié. Je vous attendrai cette après-dînée. Bonjour, je vous embrasse et partage bien vos inquiétudes. Ce samedy *. »

Néanmoins, redoutant les déprédations de madame d'Orgemont, elle se fit transporter chez un commissaire au Châtelet pour demander l'apposition des scelles, aussitôt que le décès de son mari sérail constaté K

Deux mois plus tard, le lo février 1782, M. d'Epinay mourut dans sa maison de la rue des Saussaies. Le surlendemain, il fut inhumé dans l'église d'Epinay, où reposaient M. et madame de Bellegarde.

Madame d'Orgemont eut l'audace de se porter créancière de sa succession pour soixante-quatre mille livres dont elle fut intégralement payée. Cependant la succession exerça sur cette créature quelques revendications pour des meubles auxquels madame d'Épinay attachait du prix, entre autres un clavecin à filets dorés, peut-être le clavecin d'Aubier, sur lequel M. d'Epinay, trente-cinq ans auparavant, accompagnait le duo de Thétis et de Pelée, en faisant à Louise d'Esclavelles sa déclaration d'amour.

1. Ce billet qous a été gracieuseiueiil o!Tort par niadamo ReJelàpjr^or.

2. Voir .\1. Cauipardou, les Prodiyaliles d'un 'ermier général-, p. 69.

M. d'Epinay possédait encore un mobilier magnifique qui fut réparti entre ses enfants, madame d'Epinay ne voulut rien. Nous trouvons entre autres la description de la pendule du salon, qui intéressera les curieux d'aujourd'hui. Cette pendule fabriquée par Thiout, horloger célèbre à Paris, carillomiait douze airs différents ei jouait douze autres airs d'orgue à chaque heure; elle était ornée en dessus d'un pot pourri d'ancien Japon et de six groupes en porcelaine de Saxe et enfin d'un baromètre et d'un thermomètre, le tout sur un socle avec ornement de bronze doré et ciselé. Nous ignorons auquel dés héritiers échut cette merveille.

Peu de temps après la mort de son mari, madame d'Epinay se fit transporter dans la petite maison qu'elle habitait rue des Batailles, à Chaillot. Les efforts qu'elle faisait depuis deux ans malgré ses souffrances avaient achevé d'épuiser ses forces, elle sentait la vie l'abandonner peu à peu. Quel contraste entre cette maison et les splendeurs de la Chevrette! Que de fois les souvenirs du passé durent venir assaillir son pauvre cœur brisé ! Mais toujours courageuse, toujours occupée des siens, elle alla jusqu'au bout sans défaillance.

Malade à mourir, ne quittant plus son lit, elle composait encore des vers en envoyant à Grimm de ses cheveux :

Les voilà, ces cheveux que le temps a blanchis ; D'une longue union ils sont pour nous le gage. Je ne regrette rien de ce que m'ôta l'âge :

Il m"a laissé de vrais amis.

On nraime autant, joso aimer davantage.

L'astre de ramitié luit dans l'hiver des an?; Elle est le fruit du goût, de Testiuie et du temps. On ne s'y méprend plus, on cède à son empire.

Et l'on joint sous les cheveux blancs.

Au charme de s'aimer, le droit de se le dire.

Ne pouvant plus écrire de longues lettres, sa correspondance se bornait à de courts billets.

MADAME d'ÉPINAV A M. LE CONSEILLER TRONCUIN.

Chaillot. le 17 juillet 1782.

» Recevez, mon bon ami. mes compliments sur votre délivrance'; tout le monde, vous dira, et votre cœur vous le dira mieux que personne, que j"ai été mille fois plus afïectée que vous-même de la situation où vous, votre famille et tous nos amis se trouvèrent depuis un mois. Enfin tout est bien, et continue à aller bien, je l'espère. Quant à moi, je suis établie à Chaillot, où j'ai débuté par une rechute de toux, à laquelle s'est jointe répidémie cou-

1. A la snite de troubles graves, dans la ville de Genève, le parti populaire s'étail emparé du pouvoir ; les puissances protectrices assiégèrent la ville, qui était dans un état d'anarchie des plus dangeieus. Enfin les troupes alliées pénétrèrent dans la ville et l>^s anciens conseils reprirent leurs fonctions.

rante que Ton appelle \h}fluenzn. Cela IrouMc fnriftusemeni ma jouissance el le plaisir v(''i'ital)lement vif que j'ai de me Irouver à la campagne. C'est le senl événement, depuis jdus de trois ou quatre ans , qui m'ail iViil sortir de luon apathie.

» Rendez-moi le service, je vous prie, de dire ou faii'e dire nn mot de ma paît à tous nos amis, tout ce qui est ïi'oncliin, de Lultièie, Hidier, Cramei", de Saussure, etc.

» Je vous quitte, ne pouvant vous en dire davantage, et je Aous eirdd'asse iiiillc fois, ainsi que votre chère femme. »

Une dernière satisfaction ('tail réservée à madame d'Epinay. l^e prix d'utilité fonde ]iai' M. do Montyon fut dérfrné aux CoucPisniiouH (Vhmilie. par l'Académie française, dans sa séance du J3 janvier 1783. On eut l'attention délicate de charger M, le marquis de Saint-Lambert, un des meilleurs amis i\(' l'auteur, de 1p lui annoncer. Cette récompense lui causa la joie la plus vive, et apporta quelque distraction ù ses souffrances, car les douleurs causées par sa maladie ne lui laissaient pas un instant de relâche ; elle ne digérait même plus l'opium qui avait eu ]>endant quelques années le pouvoir de la calmer. Madame de Genlis avait envoyé au concours son ouvrage (VAdrIe et Théodore , elle fut anièi'ement

DERNIEUi:>J ANNKES I) I'. MADAME DE PIN A Y Xi

déçue de voir le prix remporté par ?a rivale ^ Madame d'Epinay remeroia l'Académie par la lettre suivante :

MADAME DKPINAY A IJ ALF.MDERT.

Pai'is, 18 jaiivior HSo.

<( L'Académie IVanraise vient de donner, monsieur, une grande preuve de son indulsence en accordant aux conversations d'Eiuilic le pri\ d'utilité. Sans doute elle a en plus d'égard à Tintention qu'à l'exécution de rouvrage. et juMit-étre le zèle dune mère lui a-t-il tenu lieu de talent. Le suffrage de l'Académie serait un grand motif d'encouragement pour travailler à le mériter, si une santé continuellement vacillante n'opposait trop souvent à ce projet des obstacles invincibles. Ce serait alors que je croirais luétre ra|)procbée des vues du respectable citoyen fondateur du pii\. et avoir en quelque façon répondu à l'bonneur que l'Académie m'a fait. Veuille/., uinnsieur. être auprès d'elle l'interprète de ma

1. La malicieuse duchesse de Grammnut disait à ce ju'opos : ■< Je suis ravie que l'Académie ait décerné !<■ prix aux Concer- ■> salions d'Emilie, d'abord parce que cela fera crever de " -dépit madame de Genlis.ce qui sera une excellente affaire ; » ensuite parce que cela prouve que l'Académie tombe eu » enfance, ce dont je me doutais depuis longtemps. •

5 il DRRNIERES ANXEKS DE MADAME D'EPINAY

reconnaissance ; le bonheur que j'ai de la lui présenter par vous, monsieur, et le choix de 1 organe par qui elle m'a fait part de sa décision, sont deux circonstances qui ajoutent infiniment à ma satisfaction. Vous connaissez l'attachement aussi sincère qu'invariable avec lequel j'ai l'honneur d'être, monsieur, etc. »

d'aLKMBERT A MADAMK d'kPI.XAY.

19 jaovier 1783.

« L'Académie me charge, madame, d'avoir l'honneur de vous répondre que vous ne lui devez aucun remerciement du jugement qu'elle a porté en donnant à votre ouvrage le prix d'utilité ; elle n'a fait que rendre justice aux excellents principes que cet ouvrage renferme et à la manière aussi nette que simple dont ils sont présentés.

» La Compagnie désire beaucoup, madame, que vous lui fournissiez, par de nouveaux succès, l'occasion de rendre encore la même justice à vos talents et à votre zèle pour les rendre utiles. Permettezmoi d'ajouter que je partage ce sentiment a\ ec tous mes confrères.

« Je suis avec respect, madame, etc. »

Trois mois après, épuisée par les souffrances et la

DERNIERES AXXKEs DK MADAME D ' Ê IM \ A Y 535

terrible maladie qui la dévorait, madame d'Épinay succombait, entourée de Grimm, de M. et madame de Belsunce. d'Emilie, de madame d'Houdetot et de madame de La Live, qui reçurent son dernier soupir.

« L'an mil sept cent quatre-vingt-ti-nis, le mardi lo avril, à dix heures du soir, nous, huissiers, etc. Ayant été requis, nous nous sommes transportés rue de la Chaussée-d'Aiilin, en une maison dont est propriétaire et où demeure madame d'Epinay, où étant dans une pièce au rez-de-chaussée, ayant vue sm* le jardin et servant de chambre à coucher, il nous a été dit que dame Louise-Florence-Pétronille- Tardieu d'Esclavelles , veuve de Denis La Live d'Épinay, chevalier d'Épinay, seigneur de Deuil, la Chevrette et autres lieux, vient de décéder dans les Heux où nous sommes, il y a environ une heure... Et après qu'il nous est apparu d'un cadavre féminin qu'on nous a dit être celui de ladite d'Epinay et que nous avons pris et reçu serment des présents n'avoir rien pris ni détourné , disons qu'il va être procédé aux appositions des scellés, etc., etc. »

Et il nous est apparu d'un cadavre féminin/ Voilà la dernière mention faite de la séduisante Louise d'Esclavelles !

C'est par une lettre de madame du Bocage que Galiani apprit la mort de sa fidèle amie. Il en ressentit une douleur qu'il exprime dans les termes de la plus pathétique éloquence. Nous ne pouvons clore l'histoire de madame d'Épinay mieux que par la lettre que nous transcrivons ici, et qui restera comme un haut témoignage de sa valeur morale, au jugement du plus tendre et du plus sagace de ses amis.

GALIAM A MADAMK DU BOCAGK.

Naples, 19 juin 178:1.

« Madame,

» Madame d'Epinay n'est plus I jai donc aussi cessé dètre. Vous m'aviez proposé dans votre dernière de continuer avec vous la correspondance que j'eus l'hoimeur d'entretenir si longtemps avec elle ; je sens tout le prix du sacrifice que vous daignez vous imposer ; mais comment pourrais-jc y répondre? Mon cœur n'est plus parmi les vivants, il est tout entier dans un tombeau. Pardonnez-moi madame, si je vous écris avec tant de franchise, si je vous montre tant d'ingratitude.

)) Madame la vicomtesse, qui me donna si souvent des nouvelles de sa pauvre mère, n'a pu se résoudre à m'apprendre une si grande perte; c'est vous qu'elle

DKRMKRKS AXXKKS D F. N( A D A M K DEPINAY :.(57

a priée de remplir celte triste mission ; elle ne pouvait mieux choisir ; qui mieux que vous soulagerait ma douleur, si elle était susceptible de soulagement, mais il n'y en a plus pour moi. J'ai vécu, j'ai donné de sages conseils, j'ai servi l'État et mon maître, j'ai tenu lieu de père à une famille nombreuse, j"ai écrit pour le Ijonheur de mes send)lables, et dans cet âge où l'amitié devient plus nécessaire, j'ai perdu tous mes amis. J'ai tout perdu : on ne survit point à ses amis I '

En septembre 1782, madame d'Epinay, sentant ses forces s'afîaiblir de plus en plus, avait fait venir M""^ Brichard et Boulard, notaires au Chàtelet de Paris, pour leur dicter son testament.

Dans ce dernier acte de sa vie, madame d'Epinay se montre ce qu'elle a toujours été, affectueuse, bonne et fidèle amie; non seulement elle pense aux pauvres et récompense largement tous ses domestiques, mais à tous ses amis elle laisse une marque d'affection, un souvenir et toujours l'objet qu'elle sait leur plaire davantage '.

(( Je donne et lègue à madame la baronne d'Holbach, mon amie, mon tableau de Rembrandt, représentant une tête de vieillard. Je tiens ce tableau du souvenir de M. le marquis de Croismare, qui était notre ami commun. Je prie madame la baronne

1. Le testaoïeut est trop loug pour que uous puissions le citer. Voir les Prndiqilités d'un fermier général, p. 79.

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d'Holbach de l'accepter comme une faible marque de mes sentiments pour elle et de la reconnaissance de ceux qu'elle a pour moi.

» Je donne et lègue à madame Sedaine une table ronde et une table ployante de bois d'acajou. Je la prie de se rappeler quelquefois combien elle m'était chère.

» Je donne et lègue à mademoiselle de Valori, l'amie et la compagne de mon enfance, ma tabatière de sanguine, mordée en or et de forme ovale. Je me recommande à son souvenir.

» Je donne et lègue à madame de Vandeuil, fille de M. Diderot, une bague de cornaline antique représentant une tête de Pallas. Je la prie de regarder ce simple don comme un souvenir d'amitié.

» Je donne et lègue à madame de LaLive, ma bellesœur, la bonne et tendre amie de mon cœur, quinze volumes de ma bil)liothèque à son choix. Je la prie de conserver à mes enfants et petits-enfants les mêmes sentiments qu'elle avait pour moi, je lui recommande spécialement Emilie. J'exhorte mes enfants à ne jamais se décider dans les occasions importantes sans avis et conseil de madame de La Live en tout.

» Je donne et lègue à ma chère belle-sœur, madame la comtesse d'Houdelot, le buste de M. le docteur Tronchin, (erre cuite sculptée pai* M. Houdon, et

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je la prie de raccepter comme une légère marque (le Tamitié que nous avons toujours eue l'une pour l'autre depuis notre enfance.

'• Le même motif m'engage à prief M. de La Briche, mon beau-frère, d'agréer le camée représentant un sicritice à Esculapequejetiensde l'amitié de milord vicomte de Stormont. "

KPILOGUE

Lutte rulre uiadaïue de BoIsuucl' et (ji'uiim. — Emilie eiilie aucouveut.— Sou mariage. — Mort do Henry de Belsuucc.

— Madame de Biieil se retire à la campague. — Retour de madame de Biieil à la cour. — Départ de (irimm et de madame de Bueil pour l'Allemagur. — Bienfaits de l'Impératrice. — Mort de Catherine II. — .Mort de Grimm.

— Madame de Belsunce en Espairne. — Louis d'Épinay pendant la Révolution. — Il abandonne ses biens à ses enfants. — Discussion d'intérêt avec madame de Belsunce.

— Mort de madame de Belsunce et de Louis d'Épinay.

Après avoir lidèlemeiil suivi niadaim' (IKitiiuiy dans la bonne et dans la mauvaise fortune jusiiuà sa' dernière heure, il nous paraît impossible de quitter brusquement ceux iiaClle a tant aimés, son tils. madame de Belsunce, Emilie et Grinmi.

Après la mort de leur mère, Louis et sa sœur passèrent (pielque temps à Paris pour régler leurs

affaires d'intérêt. Quand tout fut terminé, ils partirent l'un pour Fribourg, l'autre pour le Béarn ; ils ne devaient plus se revoir.

Un incident singulier signala le départ de madame de Belsunce. Elle voulait naturellement emmener avec elle sa fille, Emilie, qui ne pouvait rester seule à Paris; mais elle se heurta à une résistance invincible de la part de Grimm. Faisant trêve à l'abattement dans lequel l'avait plongé la mort de madame d'Epinay, il usa de toute son influence pour éviter une cruelle séparation. La pensée de perdre cette Emilie qui lui rappelait le passé, et sur laquelle il avait reporté toutes ses affections, lui paraissait insupportable. Grâce à son crédit à la cour, il obtint que la jeune tille n'accompagnerait pas sa mère et qu'elle serait placée jusqu'à son mariage au couvent de Saint-.\ntoine.

Ayant pris auprès d'Emilie la place de ses parents, il dut s'occuper de son avenir et songer à lui trouver un parti qui assurât son bonheur. Elle recevait de sa famille cent mille livres de dot; Catlierine, dont elle était demoiselle d'honneur, lui donnait, en outre, douze mille roubles.

La czarine pria même le comte de Ségur, ambassadeur de France, d'intéresser le roi au sort de la jeune fille. Louis XVI connaissait déjà ses deux frères, officiers distingués qui recevaient à la cour le plus favorable accueil. Il promit un régiment pour le mari de mademoiselle de Belsunce.

Le comte de Bueil, jeune officier aux gardes

françaises, se présenta et, fut agréé; il était orphelin et sa fortune consistait en terres situées à vingt-cinq lieues de Paris *. Le mariage se fit au printemps de 178G -, et l'époux reçut un brevet de major en second ^ au régiment du Maine alors en Corse.

En 1789, Henry de Belsunce, fils aîné de madame de Belsunce, fut nommé major en second du régiment de Bourbon (infanterie) en garnison à Gaen. A cetle époque déjà troublée par des mouvements populaires, dont la disette était la principale cause, les convois de blé servaient particulièrement de prétexte aux émeutiers. Dans toute la Normandie, on avait à plusieurs reprises pillé les voitures chargées de grains, maltraité et parfois tué les paysans qui les conduisaient.

Unr tel état de choses n'était propre qu'à faire disparaître le blé et à aggraver la disette. Il était donc d'une importance extrême de faire protéger les convois par une escorte de soldats assez forte pour intimider les fauteurs de désordre. Henry de Belsunce, doué du caractère énergique de son père, comprit la nécessité de donner le commandement de

1. M. de Bueil s'nppclfiil du Rdux <!<> Bueil. Il était issu d'une aucienne maison d'Auvergne, qu'on croit la uiêuie que colle des Ruffo de Naples. 11 portait le uoui do Bueil du chef de sa mère.

2. Les mariés avaient environ ;!(), 000 livres de revenu, mais des héritages devaient augmenter cousidérablemeut leur fortune.

3. Avant de commander un régiment, on faisait d'abord un stage comme major en second.

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ces escortes à des officiers d'un rang supérieur et non à de bas officiers sur la fermeté desquels on ne pouvait pas toujours compter. Il fit cette obser\ation au majdr en premier qui n'en tint compte; deux jours après, un convoi était pillé à l'entrée d'un faubourg de Caen, les charretiers assaillis à coup de pierres, et l'un d'eux tué sur place, sans que les soldats fissent mine de les défendre.

A dater de ce jour, le major de Belsunce s'imposa la loi de commander lui-môme les détachements protecteurs; il consigna sévèrement les troupes dans leurs casernes pour empêcher les tenlativos d'embauchage. La haute taille et la belle ligure du jeune major le rendaient facilementreconnaissable; il devint bientôt aux yeux des révolutionnaires de Caen la personnification de la résistance, et le premier prétexte fut saisi pour se délivrer de lui. Une médaille arrachée à un soldat du régiment d'Artois par un soldat du régiment de Bourbon suffitpour provoquer une émeute' : la populace s'empare du major de Belsunce, le massacre à coups de fusil et à coups de pierres ; il est mis en pièces par les mégères qui faisaient partie de l'émeute; elles lui arrachent le cœur, le font cuire et le mangent. Cette scène de cannibales se passait à Caen, au mois d'août 1789.

Il est inutile de décrire le désespoir de la famille de Belsunce à celte horrible nouvelle. MadaiTie de

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