SCENE [II
CHARLINES, DARCIER, PIERRE
Darcier, éteint et lourd, entre à droite, premier plan.
DARCIER. — Comment! Charlines! Vous, dans Diou cabinet, à cette heure !
GHARLiNES.
Non, mon cher, nun.
CHARLINTS. — VOUS VOJBZ.
DARCIER. — Qu'est-ce qui vous arrive?
Vous venez me consulter ?
CHARLINES. — Nou, mou cher, non. Je ne peux pas faire ça pour vous. Je suis peutêtre le dernier Parisien qui ait cette prétention, mais j'entends me porter comme un cha rme.
DARCIER. — A la bonne heure! Il y a longtemps que vous êtes là?
CHARLINES. — Quelques minutes.
DARCIER. Seul ?
CHARLiN^Tis. — Non. Rassurez-vous, je suis venu chercher ma femme qui est en ce moment en cojiféi-ence avec la vôtre.
DARCIER. — A quel propos ?
CHAHLixEs. — Robes...
DARCiKU. — Oii! alors!...
cuvVULiNiis. ~- Précisément !... Si vous avez à faire, ne vou-s gênez pas avec moi ; je lis.
nAUCiKR. — Qu'est-ce que vous li.sez?
ciiAULiNES. — Un journal charuiant qui n'ewt peut-être pas couronné par l'Académie, mais, par contre, dont on couronnerait volontiers les académies, car elles sont... (Il envoie un baiser à Doreier.) Oh! vous pouvez turbiner, vous savez, ça ne me dérange pas.
CHAULiNEs. — De la fausse ou de la vraie?
DARCiEB, montrant ses tempes.'- — Des cheveux blancs.
ciiABLiNES. — Plaignez-vous donc ! Ils vous donnent un air respectable Pour un médecin, c'est trèt utile. Il n'y a pas à dire. Ils font bien.
DARCiER. — Ne vous y fiez pas, Charlines, le cheveu blanc, ça n'a jamais rien prouvé.
CHARLINES. — Parbleu! J'ai des amis qui en ont plus que nous deux réunis et qui n'ont certainement pas fait leur dernière bêtise.
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CHARLINES. — Je vous en prie.
DARCIER. — Rien ne presse. Mon secrétaire n'est pas encore là. Et d'ailleurs...
CHARLINES. — Ditas donc, vous n'avez pas l'air chaud, chaud, pour le travail en ce moment.
DARCIER. — Ma foi !
charliot;s. — C'est surprenant. Ah ! il faut entendre Grivard parler de vous. Il prétend que vous avez mangé tous les livres de la. création. 11 paraît que vous n'en laissez pas. Vous êtes l'ogre de la médecine.
DARCIER. — Grivdrd exagère.
CHARi.i>fEs. — Oh ' mon cher maître, on voua connaît. Pas de fausse modestie.
DARCIER, s'asseyant à sa table. — T'en ai beaucoup.
DARCIER, se montant. — Personne n'a jamais fait sa dernière bêtise, puisque la dernière, c'est de consentir à n'en plus faire.
CHARLINES, étonné. — S'il vous plaît?
DARCIER. — Oharlines, on ne peut commettre qu'une seule vraie bêtise dans toute sa vie, c'est de mourir ; tant qu'on vit on a raison et on n'est déjà pas si bête puisqu'on vit.
CHARLINES. — Eh ! mon Dieu ! il y a du vrai !
DARCIER, s'exaltant. — S'il y a dû vrai! Au fond, voyez-vous, mon petit, il n'y a qu'un sport, "qu'une morale, qu'une philosophie ; il faut vivre, vivre le plus qu'on peut, avec passion, avec ivresse. On ne vit jamais
assez ; on ne vit jamais trop. Les savants, moi tout le premier, qui passent leur jeunesse dans ces cellules volontaires qu'on appelle des cabinets de travail, sont des nigauds et des jobards. Au dehors, il y a la rue, il y a la campagne, il y a l'air, le soleil, les jolies filles, il y a tout. Ici, il n'y a rien que des mots, des mots, et encore des mots, les vieux ennemis, ceux qu'a dénoncés avec horreur Hamlet, le plus prince des neurasthéniques et le plus neurasthénique des princes. Quand on voit ça... (Il montre ses tempes.) on réfléchit, et, quand on réfléchit, on regrette. Ah ! si on pouvait recommencer sa vie ! Mon cher, vous ne vouliez pas de consultation. Tant pis pour vous! Je vous en •aurai tout de même infligé une... à l'œil. (On frappe.) Entrez.
piEBRE, avec une lettre. — Une lettre pour monsieur le docteur. On attend la réponse.
DARCiER. — Vous permettez ?
CHARLiNES. — Je VOUS en prie.
Il reprend la Vie parisienne. Darcier lit le billet. Son visage devient radieux. Il griffonne quelques mots et cachette.
DARCIER, joyeusement, à Pierre. — Tenez, Pierre... Qui est là? Un commissionnaire?
PIERRE. — Oui, monsieur.
DARCIER. — Donnez-lui quarante sous et qu'il porte la réponse au trot.
PIERRE. - Bien, monsieur. jj remonte.
DARCIER. — Pierre, donnez-lvxi deux francs cinquante, à ce commissionnaire, et qu'il porte la réponse au galop.
PIERRE. — Bien, monsieur. j, ,
DARCIER, rayonnant. — Charlines, voua avez un sourire sympathique, des yeux sympathiqvies, un léger embonpoint sympathique, enfin, vous êtes, dans l'ensemble, très sympathique. Qii'est-ce que vous cherchez ?
CHARLINES. — Oa me cacher.
DARCIER. — Dans mes bras, parbleu!
Entrent Simone et Alice au moment où Darcier entoure comiquement Charlines.