SCENE Yil
DARCIER, HERICY
HÉRiCY, bouleversé. — Docteur, excusezr.ioi... J'ai insisté... Il fallait... Il fallait que je vous voie tout de suite...
DARCIER. — Qu'est-ce que c'est?...
HÉRICY, de même. — Je vais vous le dire... J9 vais tâcher, du moins... Vous ne me remettez pas? *
DARCIER. — Si! il me semble!...
iiÉRiCT. — Oh! vous ne m'avez vu qu'une
fois... on nous a à peine présentés, chez Charlines... il y a quelques mois, à cette soirée...
DARCIER. — Parfaitement! J'y suis!...
HÉRICY. — Vous vous rappelez?... Tant mieux! Charlines m'avait si souvent parlé de vous. J'ai cru bien faire en venant vous trouver. Je peux tout vous dire ?
DARCIER. — Il faut tout me dire. Sinon, je ne pourrais rien pour vous. Et je voudrais vous être utile. Vous êtes l'ami d'un homme que j'aime beaucoup.
HÉRICY. — Je sais. Charlines m'a dit.
Vous êtes très bon. C'est ce qui m'a décidé à venir vous consulter. Docteur, vous avez devant vous un homme désespéré ; sauvez-moi.
DARCIER, s'asseyant à son bureau. — Je compte faire pour cela tout ce que je pourrai... Remettez-vous, je vous en prie. Voyons, qu'est-ce que vous avez? Qu'est-ce que vous ressentez ? Décrivez-moi très exactement les troubles... (Voyant qu^il se prend le front.) Vous souffrez de maux de tête?
.HÉRICY. — Oui, terribles, mais...
DARCIER. — Pourriez-vous préciser l'endroit où les douleurs sont le plus vives?
HÉRICY. — Certainement. Là !
Il montre la nuc|ue.
D.A.RCIER. — Ah! Et de quelle nature sont ces douleurs?... Sourdes ou lancinantes? Eprouvez-vous l'impression d'une lourdeur continue ou, au cont-aire, recevez-voua oomme des secousses, des coups de marteau?
HÉRICY. — ■ C'est une souffrance sans arrêt, morne, exaspérante.
DARCIER. — Plus pénible cependant le matin?
HÉRICY. — Oui, mais...
DARCIER,' se levant. — Vous ne dormez pas ?
HÉRICY. — Depuis trois jours, je n'ai pas fermé l'œil. Au milieu de mes insomnies, il m'arrive même d'avoir des hallucinations. Mais tout cela n'est rien, docteu,r; j'en ai vu et supporté bien d'autres et je ne serais pas venu vous trouver si... Enfin, laissez-moi vous dire pourquoi je me suis précipité chez vous, pourquoi j'ai forcé votre porte. J'ai peur de moi, docteur, oui, j'ai peur de ce qui se passe en moi. Hier, j'ai failli tuer quelqu'un. Aujourd'hiii, c'est un miracle si je ne me suis pas fichu par la fenêtre. Oui. oui, je vous le dis, je m'échappe; je ne suis plus maître de moi ; je deviens fou.
DARCIER, avec rondeur. — Voyons! voyons! on ne devient pas fou comme ça I Vous traversez une crise. Vous la supportez mal. Cela arrive m.ême à de plus résistants. Mais de là à devenir fou, il y a un monde, heureusement ! Vous avez sans doitte, ces temps derniers, mené une existence déprimante? Vous vous êtes surmené ?
Il examine ses yeux.
HBiacT. — Non, je vous assure.
Il détourne la tête.
DAUciRR, VeTomiiiant. — Laissez. (Un temjjs.) Quel âge avez- vous?
HÉRicY. — Trente-huit ans.
DARCiBR. — Vous êtcs officier, je crois?
HÉRICY. — Oui, "sn congé depuis six mois. Mais auparavant, pendant dix ans, j'ai joli-
heures. Vous n'avez rien pris depuis le déjeuner?
HÉRICY. — Depuis le déjeuner? Mais je n'aà pas déjeuné, doc-teur.Je n'aurais pas pu.
DARCiER, se levant et allant à la rifrtne du fond. — Tant mieux ! Alors, vous allez pouvoir prendre tout de suite ce que je vais vous donner. Dans une heure, vous serez déjà très soulagé. Tenez.
HÉRIGY. — C'est une solffrange sans arrêt...
ment mené la danse. Je n'ai pas cessé de faire campagne. J'ai été bles.sé trois fois. Ah! j'étais d'attaquf., je vous prie de le croire ! Un homme cor-ime moi, en arriver là! un homme qui a risqué sa peaiT dans tous les coins du monde, en arriver oij j'en suis!...
DARCIER. — Que s'est-il donc passé? Jusqu'ici, je ne déc-ou\Te rien de bien grave ; des troubles nerveux, mais, je crois, de simples troubles nerveux. Comment vou.s ont-ils pris? Quand? Dans quelles circonstances?
HÉRICY. — A la suite d'une aventure.
hakcier, presque hlaijueur. — De femme?
HKRicY. — Oui. Il a suffi d'une femme pour faire de moi la loque que vous avez devant vous. Il a suffi d'une femme que j'ai aimée et qui m'a trompé! D'une minute à l'autre, tout a fichu le camp, ma force, mon énergie, mon courage. AujourdUmi, je souffre, à crever... et j'en crèverai. Encore heureux s'il n'y a que moi qui écope !
DARCIER. — Allons! allons! pas de ces paroles-là! tout se calmera. Pour le moment vous avez les nerfs surexcités. Ça oui. Avant tout, il faut les mater. Voyons, il est six
HÉRICY', avant de boire. — Merci.
DARCIER. — Non. Ne me remerciez pas encore. C'est assez désagréable, je vous préviens ; vous ferez la grimace. {Ilcricy boit.) Hé ! non ! A la bonne heure ! Mais qu'est-ce que vous disiez donc? Il y a encore de la les.source en vous.
HÉRICY. — Ah ! docteur, si vous m'aviez connu... avant...
DARCIER. — Mais je compte bien retrouver très prochainement cet homme-là. iXéijlifiemment.) Voyons! vous avez quitté cette femme, n'est-ce pas? (Ilcricy fait signe que non.) Vous allez la quitter? {Même jeu.) Vous ne voulez pas ?
HÉiiicY. — Je ne peux pas. J'ai essayé. J'ai voulu m'enfuir, retourner là-bas. J'y ai renoncé. Je suis devenu d'un lâche!... Si je vous disais que je n'ai pas osé avoir une explication avec elle.
DARCIER. — Pourquoi?
HÉRICY, honteusement. — Par peur de la perdre !
DARCIER. — Oui, oui. (// Se met ù écrire.) Ça remonte loin, cette aventure?
HÉuicy. — Non. Elle a commencé presque à mon retour en France, il y a six mois. Le lendemain de mon arrivée à Paris, j'ai eu la mailohance de rencontrer cette femme... Ali! ei j'avais pu me douter!...
DARciER, tout en écricant. — Sajis doute, sans doute. Quelle sorte de femme était-ce?
HÉRiCY. — Mais une femme du monde, de notre monde, une femme mariée. Quand elle est devenue ma maîtresse, naturellement, j'ai pensé, avec cette fatuité imbécile qu'ont tous les hommes, que j'étais son premier amant, que jamais elle n'avait accordé à personne ce q.u'elle m'accordait cependant... avec une facilité... Et je me suis mis à l'aimer... à souffrir! Ti'ès vite, elle a espacé nos rendez-vous ; puis, elle m'en a donné auxquels elle n'est pas venue ; je l'ai attendue des heures, des journées, avec fièvre, avec désespoir, avec... Et toujours, toujours rentrer ses colères ! Que faire, je vous le demande, quand on n'est pas une brute et qu'une femme vous jure qu'elle ne vous a pas rejoint parce que son mari... Elle me mentait... je le sentais confusément ; maintenant, je sais ; elle ne venait pas aux rendez-vous qu'eille me donnait parce qu'elle aMait à d'autres.
D.\BC'iER, sans lever les yeux, il continue à écrire. — Après? Allez, je vous écoute.
HÉRICY. — Après? Après? Vous me comprenez, docteur ; vous avez aimé ; vous avez dû passer par là. Je ne peux pas penser à autre chose; il faut que je me la représente avec celui-ci, avec celui-là, aussi charmante (Phis bas.), aussi voluptueuse qu'avec moi. Ah ! dans ces moments-là, si je la tenais entre mes doigts, je lui tordrais le cou. Vous comprenez maintenant pourquoi j'ai peur de moi. Je finirai sûrement par la tuer, à moins que je ne me supprime, ce qui vaudrait mieux. Voilà.
DARCIER. — Allons! allons! un peu de sang-froid, que diable! On ne se laisse pas aller à de pareilles violences parce qu'une femme... Tout de même, je respire. Quand vous êtes entré ici, ma parole, vous m'avez fait peur... je craignais... Heureusement, il n'y a rien là de sérieux. Vous n'êtes pas très malade. Vous allez, vous allez, vous vous montez la tête, mais d'abord êtes-vous bien sûr de ne pas vous exagérer les choses?... Cette femme me trompe. C'est vite dit. C'est moins vite prouvé
HÉRICY, haussant les épaules. — Je ne suis pas un enfant, docteur! Ah! parbleu! si je n'avais eu que des soupçons!
DARCIER. — Sans doute ! oh ! si vous n'aviez que des soupçons, vous seriez inquiet, soucieux; vous ne seriez pas déchaîné. Oui. On vous a dit des choses ! Ah ! mais si vous vous mettez à croire tout ce qu'on raconte à Paris sur les femmes, surtout quand elles sont jolies.-
HÉRICY. — Ce qu'on raconte! Je m'en
moque bien de ce qu'on raconte. On m'avait bien dit, avant, de me méfier, qu'elle avait eu des aventures... Est-ce que je l'avais cru?
DARCIER. — Alors, quoi, vous l'avez surprise ?
HÉRICY. — Non, mais c'est tout comme.
Pour m'enlever la confiance que j'avais en elle, il me fallait une preuve, une de ces preuves qui vous assomment. Je l'ai eue, cette preuve; je l'ai. J'ai trouvé une lettre.
DARCIER. — Une lettre ! Mais qu'est-ce que ça prouve, une lettr^? C'était peut-être simplement une lettre qu'elle écrivait...
HÉRICY, sortant la lettre de sa poche et Vint er rompant. — Par malheur, ce n'est pas une lettre qu'elle écrivait à quelqu'un, mais une lettre qu'elle avait reçue de quelqu'un et qu'elle a perdue chez moi, chez nous, dans
HÉRICY. — Non, mais c'est tout gomme.
notre chauibre... par une de ces ironies des choses...
DARCIER. — Et qu'est-ce qui vous prouve que cette lettre ne lui avait pas été confiée, qu'elle ne la gardait pas en dépôt pour une autre ?
HÉRICY. — Ah! ah! mais pour douter, il faudrait nier l'évidence, il faudrait qu'elle ne s'appelât pas Suzette, et ce nom revient à chaque ligne... \
DARCIER, troublé. — Elle s'appelle Suzette!... {Cherchant à se rassurer lui-même.) Mais... Mais... Enfin, il n'y a pas qu'une Suzette au monde...
HÉRICY. — Il n'y en a qu'une qui vienne chez moi.
DARCIER. • — Soit ! Mais enfin, c'est, peutêtre seulement la lettre d'un homme très épris, ti'ès amoureux...
HÉRICY. — Non! d'un amant! C'est !a lettre d'un amant. Tenez : Je viens de te
'quitter, v\a Suzefte adorée; je rentre à peine clif.z moi, il faut déjà que je V écrive; je ne peux pas travailler; je ne peux que penser aux heures d'amour que nous venons de passer ensemble, à cette fièvre, à cette folie, à cette ivresse... Je suis comme saoul de tes baisers. Et tout! Et tout! Ton amant pour lu vie. Osez donc me dire que l'homme qui a écrit cette lettre n'est pas son amant. (Il a forcé Darder à prendre la lettre. Darder a tout de suite reconnu son écriture. Il fait les plus grands efforts pour se maîtriser.) Ah! il en a de la chance, allez, que je ne le connaisse pas.
DARCiER, durement. — Parce que?...
iiÉRiCT. — Parc» que, si .je le connaissaifi, ça ne traînerait pus, je le tuerais.
DARCIER, après un temps. — Mais non
jBfS
£^Êr
A. Ai fM
Êi&Si^J^
^^JH
wkÊ
IBPriggtip 'y :3
DARCIER. — Il Y A longtemps que voua