‹ Une Fete Bresilienne Celebree a rouen en 1550Chapitre 13 sur 18 · RECUEILLI AU XVI° SIÈCLE · texte numérisé non relu

RECUEILLI AU XVI° SIÈCLE

On a dit à propos des croyances religieuses de quelques rudes indigènes de la Nouvelle-Hollande : « C’est un nuage dans lequel est Dieu, mais dont il ne sort pas encore. » Bien que les anciens habitans du Brésil ne fussent point parvenus à ce degré de civilisation que l’on constate au Mexique, au Pérou, et sur le plateau de Cundinamarca , il y auroit une extrême injustice à leur appliquer le mot ingénieux que nous venons de rappeler ici. L'idée de la Divinité, comme nous le ferons voir, grâce à certains monumens, étoit parfaitement définie par leur langue, et ils s’irritoient à la pensée qu’on pût douter de leur croyance en un meilleur avenir. — Ceci est généralement admis par les historiens, mais ce que l’on a semblé ignorer jusqu’à ce jour, ou ce que l’on a peut-être dédaigné d'approfondir, c’est que les peuples parlant la lingoa geral, ou si on l’aime mieux, les peuples parlant le guarani, presque identique au tupi, avoient une théogonie dont les traits principaux ont été conservés par l’un de nos plus anciens voyageurs sous le titre de : Légère croyance des Sauvages austraux. André Thevet nous a donné ce curieux fragment qu’on rechercheroit vainement dans ses Sinqularités de la France antarctique, il l'a inséré dans sa Cosmographie universelle, et on le retrouve jusque dans ses manuscrits, conservés à la Bibliothèque nationale.

Comme tous les livres dus à nos anciens voyageurs, les livres d'André Thevet commencent à devenir d’une extrême rareté, et il nous a semblé qu’il seroit curieux, surtout pour les lecteurs de cet opuscule, de compléter leurs idées sur le développement intellectuel de peuples qui n’existent plus sans doute, mais dont quelques tribus errantes conservent encore

au fond du désert les croyances principales.

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Ce qui donne certainement une valeur incontestable aux documens fournis par Thevet sur le Brésil, ce qui doit surtout inspirer une sorte de confiance dans la manière dont ils ont été recueillis, c’est qu’ils proviennent de deux sources étrangères à Thevet lui-même, qui n’est ici et tout au plus qu’un collecteur zélé. Nous ayons déjà fait voir comment un Portugais, échappé à la Tangapêma des Tupinambas, avoit fourni plus d’une légende sauvage au vieux cordelier françois; la seconde preuve dont se fortifie notre assertion, est tirée d’un antagoniste violent du moine. Pierre Richer, en effet, l'ennemi le plus acharné du parti catholique, au moment où deux religions se disputèrent l'empire de la baie de Rio de Janeiro, Pierre Richer n'hésite pas à reconnoître la valeur intellectuelle de Villegaignon, tout en l’outrageant, et il affirme que ce personnage éminemment lettré avoit remis ses observations sur le Brésil à Thevet pour les publier (1). La richesse du mythe, la variété de la narration, la forme complexe qu’elle conserve, n’ont rien dès lors qui puisse surprendre. Confiné sur son rocher, Villegaignon, homme passionné pour l’étude, écrivant poliment en latin, dominé toujours par la pensée politique ou religieuse, Villegaignon dut s’enquérir .de la mythologie des peuples dont il étoit environné. Dans ses loisirs (et ils devoient être longs) il avoit appris la langue tupique; il pouvoit lui-même recueillir la tradition des nations qui par-

(1) « Atque ut quod lubet persuadeat, statim atque illd pervenit, Francisca- « num Andream Theuetum sui itineris socium, quem (licet literarum omnium, « præsertim sacrarum, imperitum) deduxerat, ut sacris præesset, remisit : « historia suæ navigationis prius conscripta, quæ sub illius Franciscani nomine « prodiret, ut suorum mendaciorum dignum testem haberet, atque his artibus « magni nostri Durandi fama apud omnes longè latèque diffunderetur, quasi « ipso inscio, aut nihil minus cogitante. Petri Richerii libri duo, etc., p. 22. » Il ne faut pas confondre Pierre Richer, l’ancien carme françois, dont le surnom est de Lisle, avec Jacques Spifame , l’évêque de Nevers, devenu ministre de Genève, auquel du Verdier de Vau-Privas attribue son œuvre. Bayle a rétabli les faits.

loient cette langue, et même la formuler. L'homme essentiellement habile dont nous faisons mention eut certainementdes torts nombreux à se reprocher au sujet des protestans qui avoient suivi sa fortune, mais nul n’a cherché à contester la gravité de son caractère et sarare instruction. Il eut donc tous les moyens possibles de recueillir la tradition mythologique des peuples brésiliens de la propre bouche d»s individus exerçant l'office de prêtres. Les Abarès du Sud, les Piayes, les Caraïbes, consacrés à l’étude de l’antique cosmogonie, la lui transmirent directement, alors qu’elle formoit un corps de doctrine et qu’elle n’étoit pas altéréc par les prédications des missionnaires (1).

(1) Les chants qui pouvoient jadis reproduire la tradition religieuse des Tupinambas, recueillie par des Européens, étoient plus anciens qu’on ne le suppose généralement; Gomara, en général exact, est fort explicite sur ce point. Dès 1538, Alonso de Cabrera, qui s’en alloit comme contrôleur visiter les rives du grand fleuve découvert par Solis, s’arrêta à l’île Sainte-Catherine, où il trouva trois Espagnols « qui entendoient et parloient disertement la langue du pays. » Il paroît que ces Européens étoient trois pauvres naufragés, restes de l’expédition de Sébastien Cabot. Ils servirent puissamment comme interprètes F. Bernardo d’Armenta et trois missionnaires cordeliers, qui vinrent, peu de temps après le passage d’Alonso de Cabrera, précher dans ces parages. Ce qu’il y a de plus étrange, sans doute, c’est que durant cette mission si active, et il faut le dire si périlleuse, les religieux espagnols voyoient qu’ils avoient été précédés dans les lieux où ils se présentoient par un Indien nommé Origuara, qui s’en alloit par tous ces déserts annonçant l'approche des chrétiens et préconisant leur doctrine, dont il opposoit la sainteté aux vices et aux croyances des Indiens. Origuara avoit fait plus encore : afin que ses préceptes pussent fructifier parmi les tribus, il avoit composé des poémes et des chansons, que l’on répétoit par les rues et dans l’enceinte des maisons durant la première moitié du xvi* siècle Si tout doit être accepté dans le récit du vieux chroniqueur espagnol , Origuara, ce prédécesseur des missionnaires, auroit disparu pour toujours, après avoir ainsi répandu parmi ces peuples la tradition divine. Sans aucun doute il eut des imitateurs. Ce seroient les chants primitifs de cette espèce qu’il faudroit recueillir dans les anciennes missions; mais pour cela il faudroit quelques hommes comme les Anchieta, les Ruiz, les Raymond Breton, les Gilii, les Heckewelder, c’est-à-dire des hommes vivant pendant des années de la vie

des pauvres Indiens.

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Thevet, au compte de ses adversaires, nc resta guère que trois mois au Brésil; Villegaignon y demeura depuis 1555 jusqu’en 1558. Il avoit beaucoup écrit ; il est infiniment probable que s’il recula devant l’idée de publier ses observations sur un pays où son nom saulevoit les haines les plus vives, il fut charmé de voir ces mêmes observations utilisées par André Thevet, devenu premier cosmographe du roi. Ainsi se seroit effectué ce qui est l’objet d’une assertion positive et bien désintéressée de la part du ministre Richer. Quantau mythe en lui-même, ou, si on l’aime mieux, à la tradition théogonique, son étendue ne sauroit surprendre; tout a été dit sur la mémoire prodigieuse des prêtres sauvages chargés de conserver aux tribus diverses cettetradition dans sa pureté primordiale. Pour n’en offrir qu'un exemple, nous nous contenterons de citer le passage dans lequel Ovalle nous raconte éomment il rencontra, à l’entrée d’une forêt, un Indien du Chili occupé à redire à haute voix, et dans l’ordre qu’elle devoit conserver, la tradition théogonique et historique de sa tribu ; c'étoit ce qu’un autre vieux voyageur appeloit un homme archive. De nos jours, le fait signalé iei se produit encore. À Madagascar, il y a des hommes doués d’une mémoire prodigieusement exercée, qui se succèdent dans une assemblée en délibération, et qui retiennent des fragmens de discours combinés plus tard pour en former la tradition législative ou historique. Les Piayes, les Aommes archives du Brésil, éloient dépositaires de traditions si étendues, que des nuits entières passées en de longues narrations ne suflisoient pas toujours à l'attention sévère qu’ils exigeoient, De trois ans en trois ans, comme nous dit Lery , ces traditions étoient exposées dans des chants solennels, que les femmes écoutoient à l'écart dans une sainte terreur, et qui formoient une sorte de rituel familier à tous les Caraïbes et à tous les Piayes.

En présence des manuscrits et des relations imprimées de Thevet, un doute sur l'exactitude du fragment que reproduit cet opuscule s’étoit glissé dans mon esprit. Je ne saisissois pas d’abord la concordance des noms qui figurent dans cette théo-

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