‹ Une Fete Bresilienne Celebree a rouen en 1550Chapitre 15 sur 18 · EN NOUS · texte numérisé non relu

EN NOUS

pauvres gens croyent; je vous deduiray chose que jamais homme du monde n’a mis par escrit, et ce suyvant le recit qu’ils m'en ont fait, conversant avec eux familièrement, sçavoir est de leur croyance, touchant l’origine des choses et la venüe de leurs prophètes, qu'ils appellent Caraïbes ou Pageez (sic), afin que ceux qui ont fréquenté familièrement cet abstracteur de secrets, et qui a esté Caraïbe en leur terre, ayent de quoy philosopher sur ee qu’ils ont ouy dire à leurs pères et ancestres (attendu qu’ils n’ont rien par escrit que de père en fils) les façons de superstitions de ces pauures gens. La premiere cognoissance donq, que ces sauuages ont de ce qui surpasse la ierre est d’un qu’ils appellent Monan (1), auquel ils attribuent les mesmes perfections que nous faisons à Dieu, le disans estre sans fin et commencement, lequel a creé le ciel, la terre et tout ce qui est en iceux, sans toutefois faire mention de la mer ne d'aman (2) atouppane qui sont les nues d’eau en leur langue isans que la mer a esté faicte par un inconuenient aduenu à la terre, qui auparavant estoil vnie et platte, sans montagnes quelsconques , prodvisant toutes choses pour l’vsage des hommes. Or la cause pour laquelle la mer fut faite, qu'ils appellent Paranan (3), ils vous la déduisent en ceste sorte. Comme ainsy soit que les hommes vescussent en leur plaisir, el joüissance de ce que produisoit la terre, arrousée et aidée de la rosée du ciel, aduint qu’ils s’oublièrent en leur façon de faire, viuans désordonnement. Ils tombèrent en telle et si grande folie, qu'ils commencèrent à mespriser Monan, lequel pour lors ils disent qu’il demeuroit parmy eux, et y

(1) Mona, construire, édifier. Voir ce mot dans Ant. Ruiz de Montoya. Monang a la même signification dans le Dictionnaire brésilien port., que j'ai sous les yeux.

(2) Amà, Nube de aguas. À. Ruiz de Montoya. On ne peut pas voir une traduction plus claire,

(3) Il y a ici une légère erreur. Paranan signifie un grand fleuve presque semblable à la mer, Voyez le Tesoro, au mot Para,

mie

fréquentoit fort familièrement. Monan, voyant l’ingratitude des hommes, leur meschanceté et le mespris qu’ils faisoient de luy, qui les avoit ainsy bien heurés, se retira d’eux, puis fit descendre Tata (1), qui est le feu au ciel, lequel brusla et consomma tout ce qui estoit sur la face de la terre et y besongna le feu de telle sorte, qu’il baissa la terre d’un costé et la baulsa de l’autre, de telle manière qu’elle fut redigée en la forme que la voyons; sçavoir en vallons, collines et montagnes et en largeur estenduë de quelques belles campagnes. Or de tous les hommes n’en y eust de sauvés qu’un, lequel se nommoit /rin-Magé (2), lequel Monan avoit transporté du ciel ou autre lieu, afin qu'il euitast la fureur de ce feu tout consommant. Cet Irin-Magé, voyant le tout ainsy destruit, s’adressa à Monan, luy disant ainsy avec larmes et soupirs : Veux-tu aussy destruire les cieux et leur ornement? Hé où sera désormais nostre demeure? de quoy me servira de vivre, n'ayant aucun qui me soit semblable? Monan, à ces mots, fut autant esmeu de compassion, que, voulant remedier au mal qu’il auuoit faict à la terre, a cause des péchés des hommes, il fit plouuoir en telle abondance sur la terre que tout le feu fut estaint, et ne pouuans les eaux s’en retourner en haut furent contraintes de s’arrester et prendre cours par les lieux les plus courans de la terre, et y furent assemblés de tous costez. Dont ces amas d’eau furent appelés par eux Paranan, qui signifie amertume (3), ce que nous disons la mer, et afin que vous cognoissiez que ces sauuages ne sont pas du tou si

(1) Tata, feu. Tatati, fumée. Voyez Ant. Ruiz.

(2) Plusieurs localités du Brésil portent encore aujourd’hui le nom de Magé. Voyez le Dict. géogr. de MM. Millet de Saint-Adolphe et Caetano Lopes de Moura. Ces messieurs ne donnent pas l’étymologie que nous cherchons. Voyez ég. Nomenclatura brasilica da lingua geral.

(3) Rien dans les nombreux ouvrages manuscrits et imprimés que j’ai sous les yeux et qui roulent sur la Lingoa geral, n’autorise une telle explication,

Paranambo, soit dit en passant, signifie terre dans les eaux. Voy. A t. Ruiz.

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bestes, que nature ne leur donne quelque raison jprour les discours des causes naturelles, ils disent que la mer cest ainsy amère et salée, comme nous la goustons, pourec que la terre eslant redigée en cendre par la combustion qu’en avoit fait le feu envoyé par Monan, causa ce mauvais goust en ce grand amas de Paranan et mer courant à l’eutour de la terre. Voila un beau trait de leur philosophie, et certes plus receuable que celuy d'Aristote, qui, ne pouvant comprendre la toute puissance de Dieu, a mieux aymé dire que le monde estoit de toute éternité , que confesser que ça esté Dieu qui en a esté le formateur..,. Mais revenons à nostre propos. Monan voyant que la terre estoit remise en sa première beauté, et que la mer embellissoit la face d’icelle, l’entourant de toutes parts , luy semblant chose incommode, que tout ce beau ornement demeurast sans quelqu'un qui en fust le cultiueur, appella a soy Irin- Magé, auquel il donna uve femme, afin qu’ils peuplassent le monde d'hommes meilleurs , que n’auoient pas esté ceux qui auoient esté les premiers habitans de la terre. De cet Irin- Magé tiennent ils qu’estoient venus tous les hommes, qui estoient avant le grand déluge d’eau, qu'ils disent estre aduenu en leurs terres, et duquel je parleray poursuiuant ce discours. De cet Irin-Magé disoient ils que sortit un grand Caraïbe (1), qu'ils tiennent pour leur prophète, tout ainsi que les Tures leur Mahomet, et a cause des œuvres merueilleuses qu’il faisoit luy imposoit le nom de Maire Monan, duquel nom il faut que je vous donne l'interprétation telle que m'ont fait entendre les plus anciens sauvages du pais. Donq ce mot de Maire- Monan en langue sauvage signifie autant que transformateur, dautant que celluy-ey estoit fort adextre à transformer aucune

(1) Ruiz de Montoya définit ainsi ce mot : caraï, fin, rusé, habile ; il ajoute qu'on l’avoit appliqué insensiblement aux anges. Alphonse le Xaintongeois, qui parcouroit les côtes du Brésil vers 1540, dit positivement que l’on désignoit les François (et probablement les autres Européens) sous le nom de Caraibes, Voyez le manuscrit de la Bibliothèque nationale,

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