‹ Une Fete Bresilienne Celebree a rouen en 1550Chapitre 16 sur 18 · ER SM · texte numérisé non relu

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chose en autre, et Monan signilie autant que vieil. Toutefois à l’endroit de ce grand Caraïbe, il importe autant que immortel

veu que le grand Mouan , qui fit descendre le feu sur la terre, est Sans commencement et sans fin, et c’est luy, ainsy qu'ils disent, qui ordonna toutes choses selon son bon plaisir, les formant en plusieurs manières, et puis les conuertissant et changeant en diuerses figures et formes de bestes, oyseaux et poissons , selon leur païs et habitation, changeant l’homme en beste pour le punir de sa meschanceté comme bon luy semble. Mais ce Caraïbe Maire-Monan, estant familier du grand Monan, vsoit de ces transformations, desquelles je parleray ailleurs, afin que je ne confonde leurs histoires, desquelles j'ay esté certioré par ceux du pays comme dit est. Or disent ils que pour l’esgard de ce second Monan qui estoit admirable entre les hommes, desja fort multipliés sur terre, ceux qui faisoient quelque chose de plus grand et merueilleux que les autres estoiert appelés différemment Maires, comme héritiers et successeurs de Maire-Monan (1). Et a esté ce mot Maire vsurpé jusques à leur déluge , qu’ils disent avoir esté vniversel, sur ceux qui estoient rares en œuvres : de sorte que encores voyant que nous sçavons faire plus de choses qu’eux, et que noz exercices leur apparoissent admirables, ils disent que nous

(1) I y a ici de notables différences entre le manuscrit et le texte; on a suivi la première lecon. Nous l’avouerons , nous avons cherché vainement, et dans les meilleurs lexiques guaranis ou brésiliens, une définition précise du mot maire ou maire, qu’on rencontre si fréquemment dans nos vieux voyageurs françois, et qui désigne un étre d’une nature supérieure. On trouve dans Vasconcellos , à propos de la légende de Sumé, ou si on Jaime mieux de saint Thomas, une explication de ce terme. Nous la reproduisons, sans affirmer qu’on puisse l’admettre. La trace des pieds de l’apôtre marquée sur une pierre étoit désignée encore vers le milieu du xvn° siècle, sous le nom de Maïrapé, le chemin de l’homme blanc. Ruiz de Montoya explique ainsi ce mot : mdrd, qu'est-ce? qu’y a-t-il? 11 indiqueroit sous cette forme un être mystérieux qu’on ne sauroit bien définir. Comme nous l’avons dit, il n’en est pas de même de monan, ou monang, qui désigne positivement l’être qui à la faculté de créer. Le mot monhang-pora signifie génération.

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autres chrestiens sommes les successeurs et vrays enfans du Maire-Monan. Et ainsy nous loüoit, et preschoit estant dans son lit couché ce grand roy Quoniambec. ..…

Poursuite de l'histoire du précédent chapitre.

Or, ces barbares ont cette opinion, que pour ce qu’ils furent meschans à l’endroit de ce grand Maire-Monan, lequel tomba en la grande haine et indignation de tout le peuple, à cause que, soit par nécromance ou autrement, il leur faisoit apparoistre qu’ils estoient transmués en nouuelles formes, qu’ils délibérèrent de le faire mourir; mais le voyans si accort ils sè doubtoient qu’il ne s’en aperceust, estimans que toutes choses, tant passées, présentes que advenir luy feussent aussy bien cogneües qu’au grand Monan, et qu’il ne les changeast tous en diverses sortes de bestes. A la fin ne pouuans plus souffrir sa vie ils le déçeurent en ce qu’il se flatoit luy mesme. Car comme il fut pagé il ne cherchoit rien mieux que destre honnoré du peuple comme vn Dieu. Car vn jour ils le vindrent conuier en vn village, qu’ils appellent en leur baragoüyn Detetpan pour luy faire Itauougane qui signifie honneur, reuérence et present qu’on doibt offrir aux prophètes et saints Caraïbes, à fin d'obtenir d’eux ce que leur estoit nécessaire pour soustenir leur vie. A quoy il ne se feit pas trop prier, quoy qu’il cogneust la hayne que le peuple luy portoit. Toutefois il estima tant de soy, et de la crainte que le commun auoït de sa puissance, qu'il alla avec eux sans Compagnie d'aucun des siens. Dès qu’ilest parmy ses ennemis, on luy propose deuant luy trois tas, ou buschers de bois fort combustibles, luy disans qu'il luy falloit passer par dessus ces trois tas tous allumés, et que s’il passoit sans bruslure, ils croiroient qu’il seroit le grand Caraïbe souuerain. Luy voyant que c’estoit wn faire le saut et qu’il n’y auoit moyen quelconque de sortir des mains de ce peuple furieux s’accorda à leur requeste, ct se lançant sur le premier Las passa sans senür mal, où brusleure quelconque Ce qui luy donnoit desja

quelque espérance, et grand estonnement au peuple assistan. Mais il s’esvanoüit sitost qu’il fut sur le grand bucher, où qu'il n'eut pas sitost mis le pied qu’il cheut au feu, et flammes, et fat brulé, et consommé tout soudain. Ils disent toutefois que cela ne se fit pas sans miracle. Car la teste luy fendit auec vne si grande impétuosité et bruit si hideux, que le son monta jusques au ciel et à Toupan. Et de là disent que s’engendrèrent les tonnerres (1) dès le commencement, et que l’esclair qui précède l’esclat du tonnerre n’est que la signification du feu par lequel ce maire fut consommé. Pour la mort duquel s’ensuiuit quelque temps après la ruine de la terre par le déluge. Et ne trovués estrange que je m'amuse à chose si friuoles, attendu que ce peuple sans loy, cognoist par tels discours ce qui est mal et bien fait. Et que si la vérité de lescriture sainte luy estoit annoncée peut estre l’embrasseroit-il de meilleur courage que plusieurs de nous ne font. Le déluge doncq que ces pauures barbares chantent et duquel ils m'ont souuent parlé, à leur aduis et opinion a esté vniversel et général disants que Sommay (2) grand pagé, et Caraïbe descendu de la race d’iceluy que

(1) Ainsi se trouve clairement expliqué ici l’attribut de Tupan, qui n’est, on le voit, qu’un dieu secondaire, bien que tous les voyageurs, faute de connaître cette théogonie, l’aient considéré comme le dieu suprême. Simon de Vasconcellos, si estimable d’ailleurs, n’atteint pas tout à fait la vérité, lorsqu’il donne au mot Tupan la signification d’excellence terrifiante. Ruiz de Montoya décompose ainsi ce mot: Tüpâ,. Tu, admiracion , y Pa, pregunta. Quid est hoc. Voyez Arte de la lingua Guarani. Madrid, 1734, in-4°, On trouvera dans cet excellent lexique tous les dérivés du mot Tupan, produit lui-même d’une onomatopée. Lery fait remarquer, vers 1558, que les Turcs désignent une pièce d'artillerie par le mot fop. Dans la Lingoa geral, Topanita veut dire la foudre, et Topaberara l'éclair. Selon Knivet, les montagnes si pittoresques que l’on connoît sous le nom de Serra dos Orgdos, étoient désignées jadis sous celui de Tupan Boyera. Ce mot, qu'il est facile de décomposer, n’indique-t-il pas l’existence de quelque antique sanctuaire, où la divinité redoutable des Tupis recevoit le culie des Piayes ou des Caraïbes.

(2) Dans ce mot, sans doute altéré, peut-être faut-il reconnoître Tamoi, le grand-père , le générateur des peuples, ou le Sumé de Vasconcellos,

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les sauuages feirent brusler, eut deux enfants, l’un nommé Tamendonare (1) et l’autre Aricoute, lesquels estoient de di-

(1) Timandonar, il se souvient. Voyez Figueira, Grammatica brasilica. Aricoute a ici une valeur plus problématique, cependant Ruiz de Montoya donne, d’une manière assez plausible, la signification de ce mot ari, jour, et coute, mouvemens (jour agité). Dans ces traditions si vagues d’un peuple sauvage pour ainsi dire éteint, il y a nécessairement une certaine confusion, et bien qu’il peuple la terre après le déluge , le Temenduaré de Vasconcellos ne joue pas tout à fait le même rôle q#? celui de Villegaignon. Ce qu’il y a de curieux, c’est que ce personnage, qui a une sorte de ressemblance avec le Quetzalcoatl des Mexicains, le Viracocha des habitans du Pérou, et le Bochica de la Nouvelle-Grenade , seroit aussi un dieu barbu et appartenant à la race blanche; la tradition néanmoins a besoin ici d’être confirmée. Sumé, dont Vasconcellos fait yn personnage à part, et qu’il faut peut-être confondre avec Sommay, le père du Noé brésilien, est considéré par lui comme offrant une identité parfaite avec saint Thomas. Nombre d’endroits sur le littoral conservoient encore au xvn° siècle la trace des pas de l’apôtre: les Brésiliens y voyoient l’indice du passage de leur législateur. La tradition d’un déluge, le souvenir d’un arbre sacré et préservateur, n’ont pas péri chez la race Guarani. N’est-il pas bien curieux , en effet , de voir le mythe antique des Tamoyos et des Tupinambas préservé jusqu’à nos jours d’un complet oubli ? On le rencontre chez les Guarayos, qui habitent les magnifiques forêts voisines de la Bolivie, vers les 17° de lat. sud et les 66° de long. occid. de Paris. Lorsque M. Alcide d’Orbigny visita ces Indiens, qui parlent encore le pur guarani, c’est-à-dire l’idiome des anciens dominateurs du bord de la mer, il le retrouva avec un caractère de grandeur qui nous reporte à des temps dont les misérables tribus maritimes ne nous laissent pas même soupconner le caractère vraiment solennel. Parvenu au sein de ces profondes solitudes, le voyageur peut encore assister à l’une de ces fêtes religieuses où tout un peuple se montre reconnoissant des magnificences qui l’entourent : Tamoï, qui n’est autre chose peut-être que Tamendonare, est célébré comme aux temps primitifs. Un vieillard à la voix retentissante entonne des hymnes en son honneur, que le chœur répète comme au temps de Lery et de Villegaignon. Ici seulement le bruit du bambou, qui frappe la mesure, semble remplacer le bruit rauque du maroca. « Ces voix mâles, dit le voyageur, ces sons discordans des bambous , l'attitude imposante des chanteurs, leur tenue , tout dans celte cérémonie me surprit et m'étonna ; je ne savois en vérité où je me trouvois transporté, mais je n’aurois pas pour beaucoup cédé ma place à ce spectacle es Ces premicrs chants s’adressoient au Tamoï, grand-père, que les Guarayos conjuroient de descendre parmi eux ou de les écouter. Bientôt ils

verses complexions et nature et par ainsy hayoient à mort l’un l’autre. Oyés comme ces bonnes gens en leurs comptes approchent de l’escriture. Tamendonare, disent-ils, étoit un grand ménager, et bon père de famille, ayant femme et enfans et se plaisant à cultiver la terre. Aricoute au contraire ne se soucioit de tout cela, seulement estoit ententif à la guerre, ne désirant que subjuguer par sa puissance toutes les nations voisines, et mesmement son frère. Or aduint vn jour que ce guerrier reuenant d’une bataille apporta le bras de son ennemy à son frère Tamendonare, en luy disant avec grande fierté, et arrogance, va craintif que tu es, j’auray ta femme et tes enfans en ma puissance, car tu n’es point asses fort pour te défendre. Le bon homme mesnager oyant ainsy parler son frère fut fort marry de son orgueil. Et pour ee, luy dit-il, si tu estois si vaillant que tu dis, tu eusses apporté ton ennemy tout entier. Aricoute indigné de ce reproche, jetta ledit bras contre la porte de la maison de son frère : mais à l'instant mesme tout le village, où ils estoient, fut élevé au ciel et ils demeurèrent bas en terre. Tamendonare voyant cecy, soit d’estonnement ou de despit, frappa si rudement la terre, que de là sourdit une grande source d’eau si haute, qu’en peu de temps elle atteignoit par dessus les collines et costaux, et sembloit surpasser la hauteur des nuës, et laquelle perseuera jusques à ce que la terre en fut toute couverte, ce que voyans les deux frères, soigneux de se sauver montèrent sur des montagnes les plus haultes de tout le païs, et taschoient se sauuer contremont les

lui demandèrent de l’eau pour leurs semences. Alors ils se levèrent, tous formèrent un cercle, et marchant par files en frappant la terre et chantant une autre hymne, les yeux baissés, ils alloient lentement dans un sens, puis se retournoient et marchoient en sens contraire. Ces hymnes sont pleines de figures et de comparaisons naïves; ils les accompagnent au son du bambou, parce que, après leur avoir enseigné la culture, le Tamoï s’étoit élevé vers l’orient du sommet de l'arbre sacré, tandis que les anges frappoient la terre avec des bambous. »

Alcide d’Orbigny, Voyage, partie historique, t. HE, p. 13,

arbres avec leurs femmes. Ce qu'ils firent aimssy assavoir Tamendonare monta sur un arbre nommé Pindona (1) (duquel j'ay veu deux espèces, l’une ayant le fruit et la feuille plus gros que l’autre), y tirant avec luy l’une de ses femmes, et Aricoutc monta luy et sa femme sur un autre arbre nommé Genipat (2), afin qu’ils veissent si les eaux s’abaïssoient. Estans sur les dits arbres, Aricoute donna du fruit d’iceluy à sa femme (3), romps de ce fruit, et en laisse cheoir en bas. Ge qu’elle ayant fait ils cogneurent qu’il n’estoit point temps de descendre aux vallées et que les eaux estoient encore fort hautes. Ils tiennent que par cette inondation tous les hommes et les animaux furent noyés sauf les deux frères et leurs femmes desquels sortirent deux divers peuples après le déluge nommés Tonasseares surnommés Toupinambaux (4) ct les Tonajas, Hoyannans surnommés

(1) Pindo, palmier ; Pindoba, palme.

(2) Genipayer. Genipa Americana Linné.

(3) Le fruit astringent de cet arbre fourvit aux Américains un suc d’abord parfaitement limpide, mais qui en se séchant teint la peau en noir avec des reflets bleus ; la teinture si usitée du genipa dure dans tout son éclat environ neuf jours. Les deux arbres qui sauvèrent le genre humain durant le terrible cataclysme, ont leur analogue dans plusieurs autres mythologies américaines. Chez les Tobas, entre autres, l’âme monte au ciel par l'arbre Lladigua, qui unit la terre aux cieux. Dans le mythe brésilien, tel qu’il est raconté par Vasconcellos, Tamandouaré vit avec sa famille des fruits de l’arbre gigantesque, qui l’a sauvé de la mort. Après le déluge il descend aussi de son gîte pour repeupler la terre. Voyez Cronica da Companhia de Jesus. Lisboa , 1628, in-folio. Près d’un siècle sépare les deux récits.

(4) Lery, si exact ordinairement, écrit Tooupinambaoult. Frappé de la divergence assez bizarre au premier abord qui existe dans la manière dont les écrivains du xvi° siècle désignent la nation la plus célèbre du Brésil, nous avons essayé d’éclaircir ce point, et nous y sommes parvenu en recourant aux sources primitives, Les Tupinambas des Portugais, les Tooupinambaoults de nos vieux voyageurs, sont un seul et même peuple, et si l’on veut faire attention à la prononciation des langues méridionales, on verra que cette appellation est presque identique. Les anciens écrivains françois ajoutoient seulement la diphtongue aou, qui constitue une forme admirative. Tooupinambaoult, tel que l’écrivoit Lery, signifioit donc le noble peuple de Dieu, Un coup d'œil sur le Tesoro de Ruiz de Montoya suffira pour convaincre

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Tominous (1), lesquels sont en discorde et guerre perpétuelle; tellement que les Toupinambaux se voulans glorifier et se dire plus excellens que leurs compagnons et voisins, ils disent nous sommes descendus de Tamandonare et tu es yssu d’Aricoute, comme si par là ils vouloient inférer que Tamendonare fut plus homme de bien qu’Aricoute, mais la cause de tel advantage, je ne l’ay peu sçavoir d’eux et ne me le sçeurent oncq dire, veu que l’un fut aussy bon que l’autre en adressant ceux qui sont descendus de leur race, lesquels sont tous sanguinaires et gens qui mangent la chair humaine. Au reste je proteste au lecteur n’auoir escrit chose dans cette présente histoire, entre autre de la vie de ce peuple qui ne soit véritable, sans rien avoir tiré, ue ravy d’un tas de resueurs, qui ontescrit de ces pays là, et ce qu’ils en ont dit est par un simple rapport, et ouy dire, ne laissant toutefois selon leur fantaisie donner des noms à plaisir aux terres et prouinces, sans propos ni raison : afin que l’on ne cognoisse leurs impostures ils vous amènent un nombre de très grandes rivieres, remarquans villes et promontoires, isles habitées, et deshabitées où il n’y a ny lun, ni l'autre. S'ils ont pris quelque chose, ils font conscience de rendre graces à celuy, du quel ils l’auront desrobé et qui Pa deuant eux rédigé par escrit.

Du grand Caraïbe, institution et vie de leurs prophètes.

Depuis que j’ay commencé à vous descrire un petit sommaire de la créance, en Ja quelle sont plongés les sauuages de la terre australe, il m'est aduis qu’il n’y a point de danger de poursuiure le reste de leur transformation et créance. Parquoy je vous

le lecteur de l'exactitude de notre assertion. Il est probable qu’au temps de

leur prospérité les dominateurs de Bahia et d’une portion de la baie magni-

fique de Rio de Janeiro, aimoient à se désigner ainsi en parlant aux François.

Les Portugais, qui étoient habituellement en guerre avec eux, les désignoient

simplement par le nom que leur donnoient les peuples brésilicus du littoral. (t) I y a ici une altération visible des noms,

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ai desja parcideuant dit, d’où ils estiment que l’eau de la mer a prins son origine et veux ici amener leur opinion touchant le feu qu'ils disent que Monan auait réservé centre les espaules d’une beste asses grande et lourde, qu’ils nomment a&gh, et le quel les deux frères tirèrent après le déluge, et disent, que encore cest animal porte les marques : pource que, à dire la vérité, si vous contempliez ceste beste de loing, comme 1 ay fait quelque fois, lors qu’ils me la monstroient par vne certaine curiosité, vous iugeriez (tant sa couleur est viue vers les épaules) qu’elle est toute en feu, et de pres on iugeroit qu’elle a été bruslée au dit endroit; et n’apparoist ceste marque, sinon aux masles. Encor de présent les sauuages appellent ceste impression de feu en ladite beste fatta oupap, c’est à dire feu et foyer (1). Je pense que ç’ont esté ces gentils Caraïbes et Pagez, desquels il y en a assez bon nombre qui leur meirent en teste ces resueries et de la mer, du feu, et du tonnerre, veu que ce sont les plus grands imposteurs de la terre; que s’ils auoient la cognoissance des lettres, comme nous auons, ce serait assez pour acheuer de tromper et séduire ce misérable peuple ; lequel tient comme chose asseurée et véritable, que depuis le dit déluge aduenu, ne se sont passées que cinq ou six générations, et disent tous tant grands que petits, qu'ils le tiennent de leurs peres, sans qu’ils sçachent, ne qu’ils ayent iamais ouy parler de Noé, ne comme il bastit l'arche, en laquelle il fut sauué luy huictième, ains se rapporte leur histoire aux deux freres sus-dits, Aricoute et Tamendonare. Leur estant si fresche la mémoire (comme ils disent) de ce déluge, fault penser qu'il ne fut pas si pelit, qu’il ne gastast plus de sept à huict cens lieuës de

(1) Le récit transmis ici par la légende est tout à fait d’accord avec un fait curieux bien connu des naturalistes. Le Bradype aï, Bradypus tridactylus Linn. , ou paresseux, a entre les épaules une place de forme ovale dont les poils sont courts et soyeux, d’un orangé vif, avec une bande longitudinale d’un beau noir au milieu. On le désigne sous le nom d’aï à dos brûlé, Voy. Dict. d'hisi. nat. Le nom vulgaire de Paï au Brésil est preguica.

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pais, à sçauoir depuis la riuierc de Plate, insques au promontoire des Cannibales : veu que ceux du cap ou promontoire de Frie, se disent estre venuz de la race des Caraïbes, peuple qui est parmi les cannibales.

Ce Maire ou grand Caraïbe, duquel j’'ay parlé cy deuant, estoit homme fort solitaire, viuant de peu, et faisant grande abstinence; non que pour cela, luy ou ceux qui le hantoient, suyuissent quelque exercice de religion, fors qu’ils se monstroient angatouren, sçavoir bons et débonnaires et gracieux à toutes personnes (1), sans que sa grande familiarité causast aucun preiudice à son prochain. Bien est vray, qu’il menoit tousiours avec luy bonne compagnie et menu peuple, qui le suyuoit pour opinion de sa saincieté de vie, et à cause que ce Caraïbe disoit bien ce qu’il prétendoit leur persuader, à la manière que faisoit le peuple de la barbarie le temps que le cherif preschoit contre les erreurs de Mahomet, combien que luy mesme fut mahometain. Or ce de quoy le Caraïbe leur parloit, c’estoit, non de la considération de la vie éternelle, en laquelle il estoit aussi peu instruict que ceux qui le suyuoient, ains seulement leur apprenoit la grandeur du ciel, ainsi qu’il la pouuait comprendre, le cours de la lune et du soleil ; et fut le premier qui leur apprint les cherryppycouares, c’est à dire , les ames estre immortelles , sans passer plus outre en l’estat auquel elles sont, estant sorties de leur corps. Leur apprint en oultre, quels fruicts, arbres et plantes estoient bons ou mauuais, venimeux ou salutaires; en quoy ils ont fait si bon profit, qu’ils n’ont affaire de chirurgien medecin ou apoticaire, pour les ayder à guérir leurs playes ou maladies. Leur monstra aussi l’vsage de ce qui est profitable et comme il se falloit gouuerner, leur défendant certaines bestes, comme nuisibles à leur santé, si comme sont les bestes pesantes et lourdes à la course; pource

(1) Angatura (hermoso). Ant. Ruiz Tesoro, p. 41. Xeangaturam ; ser virtuoso (être vertueux). Nomenclatura brasilica. Manuscrit.

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