PIGON
Cette faute grossière d'orthographe dénote à elle seule un manque complet d'instruction, et donne en plus une idée de la nature des relations que ces dames entretenaient avec leurs amis, et en même
temps, suffit à prouver que M. Rochefort, lui-même, ne connaissait pas exactement les liens qui unissaient Norma et madame Goras, puisqu'il pensait avoir affaire à la mère et à la fille (i).
(i) Un rédacleur du Gaulois est allé interroger M. Rochefort au sujet de cette correspondance. L'ancien directeur de la Lanterne a répondu :
« Ce n'est pas la première fois que j^entends parler de mademoiselle Norma Tessum qui ne serait autre qu'une fille d'Alfred de Musset.
Il y a quelques années, dînant chez le général Boulanger, Aurélien Scholl me dit que j'avais inspiré autrefois une vive passion à cette jeune fille... J'avoue pourtant que je ne me souviens nullement de ce fait passionnel. . .
J'ai été fort surpris de voir cette lettre que j'aurais adressée à mademoiselle Norma Tessum. Il se peut très bien que cette lettre soit de moi ; j'y reconnais même ma façon de m'exprimer; il y a cependant une phrase « je vous donnerai de mes nouvelles tous les jours » qui m'étonne
Un autre billet trouve dans les papiers de madame Goras, fait deviner toute une suite de préoccupations et de faits plus ou moins avouables de politique louche de demi-mondaine.
(( L. . . est un monstre et vous êtes un lâche. Vous avez fait prisonnier un homme qui na jamais conspiré, vous le savez bien ; il est plein de cœur et vous le faites souffrir. Cet homme, Monsieur, je ïai aimé et je laime encore, car je veux le sauver. Le moyen que j'emploierai, il est vrai, nest pas sans tache, mais pour vous F arracher, je ferais tout. Il y a longtemps que vous me
fort. J'ai horreur d'écrire des lettres, et prendre l'engagement de donner tous les jours de mes nouvelles à quelqu'un sous forme d'écrit me paraît au-dessus de mes forces ».
voulez pour maîtresse. Soyez rendu ce soir à iO heures à S... J'y serai. Je me ferai accompagner par un capitaine d' Etat-Major, G... /. .., le frère du prisonnier, et lorsque devant vos yeux il aura franchi la frontière, je vous appartiendrai. Je compte sur vous.
(.( S... (Un nom de guerre) (i).
En 1876, madame Goras et Joséphine se rendirent à la Rochelle afin de se rapprocher des membres de la Commune détenus k Saint-Martin de Ré et au fort Boyard (2).
(i) Archives municipales de Niort.
(2) « Qui donc avait intérêt à faire disparaître cette jeune fille ? Pourquoi l'avoir conduite au bord de la mer, au moment où les progrès de la phtisie devenaient sensibles ! >> s'est
Elles descendirent à ï Hôtel de France, mais n'y demeurèrent que peu de temps.
Madame Coras loua de Goumard Amédée, domestique dans cette ville, une petite maison de campagne^ sise à TEpine, hameau distant de quelques centaines de mètres seulement de Saint-Maurice. Elles vinrent résider dans cette nouvelle habitation vers la fin d'avril (i).
Joséphine souffrait de plus en plus.
demandé Aurélien Scholl longtemps après. Et la réponse est simple attendu que Norma était intimement liée avec quelques membres de la Commune et qu'elle faisait son possible pour aider à leur évasion. Elle les suivait.
(i) Renseignement fourni par M. Goumard Amédée lui-même, qui vit à l'heure actuelle en rentier, dans la coquette maison occupée alors par madame Goras, à rEpine-de-Saint-Maurice.
La tuberculose, dont elle était atteinte, faisait de grands progrès. La jeune fille ne se levait plus. Comme la Dame aux Camélias, dont la vie présente plus d'une analogie avec la sienne, Norma se consumait lentement. Et sa maladie augmentait encore la bienveillance de ses amis lointains qui, redoublant de largesse, adressaient de nombreux chargements à madame Goras.
Parfois seulement, quand l'après-midi se faisait douce et tiède, M. Goumard la descendait de sa chambre dans une salle du rez-de-chaussée, dont la fenêtre ouverte donnait sur un petit jardin. La brise marine surchargée de sel, si préjudiciable aux tuberculeux, arrivait jusque-là.
L'intempérance n^était pas pour rien non plus dans les souffrances de José-
phine, elle était aussi usée par toutes sortes de débauches (i).
Elle s'éteignit le 8 mai.
Toutes ses lettres furent brûlées aussitôt par crainte sans doute de quelque indiscrétion.
Amédée Goumard, chargé par madame Goras des démarches pour les obsèques, se rendit lui-même au chef-lieu de la commune^ alors Laleu (2), et déclara à l'officier de l'Etat civil, que Joséphine- Marie Ménard, née le 18 septembre i854, à Saint-Macaire (Maine-et-Loirej , de
(i) Opinion de madame Joguet Henri, du village de Saint-Maurice. Madame Joguet assistait aux derniers moments de Joséphine et l'ensevelit.
(a) Saint-Maurice relève maintenant de la commune de la Rochelle.
Charles Ménard, tisserand, et de Jeanne Jamain, sa femme, dévideuse, était décédée, en foi de quoi l'acte de décès fut dressé (i).
L'inhumation se fît dans le cimetière de Saint-Maurice. Madame Goras y avait acheté pour elle et pour Joséphine un emplacement à perpétuité.
Puis elle fit ériger la tombe que l'on sait,
(i) Extrait du registre des actes de décès de la commune de Laleu : Le huit mai mil huit cent soixante quinze, acte de décès de Joséphine- Marie Ménard, décédée le même jour, âgée de vingt-un ans, native de Saint-Macaire (Maineet-Loire), de son vivant célibataire, demeurant à Laleu, fille de Ménard Charles, demeurant à Saint-Macaire, et de Jeanne Jamain, demeurant avec son époux. Extrait certifié conforme, le vingt juillet mil huit cent quatre vingt dix huit, à la Rochelle.
à rinstar de celle de Musset, au Père- Lachaise, ce qui ne doit pas surprendre outre mesure étant donné le sentiment d'intime sympathie et d'admiration que ces dames afiectaient de nourir toutes les deux pour le grand poète, et surtout le désir qu'avait madame Coras de continuer de faire croire à l'existence d'une fille ignorée de Alfred de Musset et de George Sand.
Le graveur chargé de l'inscription fit, paraît-il, une objection :
— Maispourquoi mettre Tessam diU lieu de Coras », aurait-il demandé.
Madame Coras lui répondit :
— Il y a eu substitution d'enfants.
Et le graveur sculpta, sur le tombeau,
des vers peints sur une plaque de cuivre
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que madame Goras lui avait remise et qu'il lui rendit, le travail achevé (i).
Par ce qui précède, l'on a vu qu'il n'y eut point substitution d'enfants, puisque Joséphine Ménard avait une huitaine d'années quand madame Coras la connut et la prit avec elle, et qu'elle ne quitta ses parents qu'en sa douzième année.
Seulement madame Coras se servait de ce mensonge auprès des personnes qui auraient pu être tentés de connaître la vérité sur les origines de Norma. Elle avait tout intérêt à maintenir la confusion dans les esprits afin de conserver son prestige et les quelques rentes
(i) Archives de Niort et communication de Madame Guenon.
que ce prestige lui valait la part de vieux beaux.
D'ailleurs, quelques jours après le décès de Joséphine, la gendarmerie de Mont- Jaucon (Maine-et-Loire) présenta au père et à la mère Ménard, de Saint-Macaire, un exemplaire de la photographie, que nous avons vue à Saint-Maurice, représentant Norma Tessum-Onda, et ils la reconnurent bien pour être celle de leur fille. C'était afin de les avertir que Joséphine était morte à Saint-Maurice. L'administration avait besoin de cette justification pour rédiger Tacte de décès (1).
(i) Lettre de M. Henri Chupio, instituteur à Saint-Macaire-en-Mauge, du 5 juillet 1898, d'après renseignements fournis par Hélène Ménard, épouse Cousseau Joseph, journalier, sœur de Joséphine.
Joséphine avait un cousin originaire de Saint-Macaire et habitant la Rochelle depuis plusieurs années. A son lit de mort, il était allé la veiller et il l'avait bien reconnue également (i).
Joséphine Ménard enterrée, madame Coras se retira chez Antoine Guenon, au bourg de Saint-Maurice, et y vécut quelque temps.
Elle allait souvent au cimetière prier sur la tombe de son amie.
Déjà vieille, un peu courbée par Tâge, elle s'habillait d'une façon ridicule. On nous l'a dépeinte se promenant avec une robe de soie gorge-pigeon et un manteau de velours.
(i) Corp m uni cation de II. Ghupîn.
Elle portait de vieux chapeaux usés et mettait au Mont-de-Piété ses vêtements et ses dorures (ij.
En résumé, c'était une personne baroque et prétentieuse.
A bout de ressources, elle entra à V Asile des Petites-Sœurs des Pauvres, à Tasdon, et y mourut le i4 janvier 1881 (2).
Elle a laissé à quelques connaissances
(i) Communication de M""" Joguet, Henri, de Saint-Maurice.
(2) Extrait du registre des actes de décès pour Tannée mil huit cent quatre-vingt-un, du quatorze janvier mil huit cent quatre-vingt-un, acte de décès de Françoise Thomas, sans profession, décédée le même jour, âgée de quatre-vingt-trois ans native de Toulon (Var), de son vivant veuve de Alphonse Coras, fille de Remy Thomas et de Marguerite Coupeau. Extrait certifié conforme. La Rochelle» le 16 juillet 1898.
des papiers et des lettres qui sont peu édifiants sur ses relations mais quelquesuns attestent une vie d'aventurière assez curieuse.
Quant aux livres qu'elle a donnés, portant des dédicaces de Musset, il est certain que ces inscriptions sont fausses pour les raisons que nous avons indiquées.
Cependant, si madame Coras tenait tant à faire passer Joséphine pour une fille d'Alfred de Musset et de George Sand, ce ne pouvait être que dans un but de réclame pour favoriser ses desseins de dame galante et faciliter ses moyens de vivre en courtisane.
Joséphine aimait, du reste, à se donner des origines illustres. Comme la
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plupart des femmes du demi-monde, elle paraissait avoir l'orgueil de se hausser au rang d'aïeux fameux. Ainsi, sur une carte de visite^ elle écrivit un jour : « Norma Tessum-Onda, née à Séville, le i8 septembre 1854, de l'infante Vanina et de Louis-Théodore de Visconti » et elle s'appelait : Norma d'Estève de Visconti (1). Mais le plus souvent elle se disait fille de Musset et de George Sand.
Et ce mot de Tessumne fut, après tout, qu'un nouveau mensonge, en souvenance de l'auteur des Nuits ; un nom de guerre pour dépister la famille Ménard, qui
(i) Bulletin de la Société des Archives historiques de Saintonge et d'Aunis. III.
aurait tenu à revoir Joséphine ; et, certainement aussi, un excitant pour mieux faire marcher les vieux marcheurs.
Les frères et sœurs de cette fille, qui existent encore à Saint-Macaire et aux environs de cette localité, se trouvent dans une situation assez précaire.
ils ont porté au procureur de la république, à Gholet, les quelques papiers qu'ils possédaient, lettres, correspondances de Joséphine et de madame Coras.
Ils pensent que cette dame était très riche. Et, ils croient que n'ayant pas d'enfants, elle avait donné sa fortune à leur sœur.
Joséphine décédée, cette fortune ne devrait-elle pas leur faire retour?
1>E riLLE DE MUSSET ET DE SA.ND //
Là est ia meilleure preuve que, sous la pierre tombale du cimetière de Saint- Maurice, près de la Rochelle, la dépouille mortelle de Norma Tessum-Onda est bien aussi celle de Joséphine-Marie Ménard, la légendaire fille d'Alfred de Musset et de George Sand.