‹ Une fin de siècle; ou, Huit ansChapitre 10 sur 14 · UN HOMME DE LETTRES ES ROBE DE CHAMBRE , UNE MÈRE EN · texte numérisé non relu

UN HOMME DE LETTRES ES ROBE DE CHAMBRE , UNE MÈRE EN

„ « Après vous avoir rendu grâces pour

votre charmante lettre du 7 mars, après vous avoir dit que je l'ai posée sur mon cœur comme un talisman contre tous les coups du sort , y compris la mauvaise humeur de M. de La Harpe, il faut, Berthe, que je vous entretienne de ma promenade au faubourg Saint-Marceau. Ce récit pour vous, ne sera pas dépourvu d'intérêt. Je vais vous parler de quelqu'un que vous aimez. Ce sera de M. de Saint-Pierre , de l'auteur de Paul et Virginie,

« Je me suis transporté rue de la Reine-Blanche, qui est bien une des plus étroites, des plus pauvres d'un quartier peuplé de gens de peine, si tant est qu'elle mérite le nom de rue. C'est celle que votre ami habite. J'avais résolu de le voir dès mon arrivée à Paris ; car je veux, autant qu'il dépend de moi, donner sa figure véritable à

un nom célèbre, ne fût-ce que par crainte, en la créant d'imagination, de flatter ou de calomnier l'homme qui la porte. De cette manière on est à l'abri des mécomptes. Vous me demanderez quel était mon passeport auprès de celui que j'allais aborder ? Je le tenais signé de votre main, et j'étais sûr qu'en y jetant les yeux avec quelque plaisir, l'illustre écrivain ne me refuserait pas aide et assistance (i), suivant le protocole d'usage. C'était la lettre où vous esquissez en traits rapides sa touchante production. Pour renfort de pièces, je m'étais muni du billet par lequel vous répondez à l'objection que mon oncle et moi , nous nous étions permise ; mais je n'ai pas eu besoin d'y recourir.

« Je ne m'étais pas trompé , Taccueil de M. de Saint-Pierre, d'abord un peu froid, a fini par être ce que je m'en étais promis. Après avoir sonné à une porte étroite, j'ai été introduit dans une petite cour, au milieu des aboiements d'un gros chien qui ne m'a point fait de mal. De là, j'ai eu à monter un escalier pratiqué en dehors d'un pavillon de bien médiocre apparence, cou-

(1) Formule dans les passeports de celle époque et h laquelle on n'a pas eu toujours égard. (iNole de l'édileur.)

vert en tuiles et construit en plâtras , sur un terrain de quelques toises, dont il occuppe une moitié. L'autre moitié, séparée par une claire-voie et plantée de trois ou quatre arbustes , prendra le nom de jardin. Je croirais faire trop d''honneur à cette modeste habitation, en la comparant à la cabane hospitalière où le vieux Tyrtée et la douce Cyanée sa fille, reçurent les deux voyageurs dont le même écrivain fait mention dans un fragment de ses Études qu''il vient de publier sous le titre d'Arcadie. Cependant, comme je gravissais les degrés de la rampe rustique, la demeure du bon Tyrtée avec son abri de toit de rozeaux, s'est offerte à ma mémoire : il y avait donc analogie, a Au premier étage, surmonté d'un grenier où roucoulaient quelques pigeons, par les soins de la femme âgée qui m'avait introduit la porte d'un cabinet très-simplement meublé s'est ouverte devant moi. M. Bernardin de Saint-Pierre, en robe de chambre de ratine grise, y était assis sur le maroquin d'un fauteuil dont il n'avait pas été probablement le premier possesseur, en face d'un bureau de même âge et couvert de feuilles volantes, noircies de ratures. Un petit épagneul était sur ses genoux. Après qu'il eut commandé le silence à cet ani nal assez hargneux, je pus

j)rendre la parole, non sans avoir auparavant admiré la noble et régulière figure du maître du logis. Je le priai d'excuser la visite d'un étudiant, qui au désir de le connaître , joignait celui de placer sous ses yeux une lettre qu'une jeune personne de beaucoup d'esprit et d'une âme encore plus belle, m'avait adressée sur le poème de PauL et Virginie; je pesai sur le mot poème: « Car, a ajoutai-je, ce ne peut être pour moi une sim- « pie narration; autrement je dirais qu'ainsi Ho- « mère contait dans sonOdissée, Fénélon dans « son Aristonoûs. »

«Je fus invité à prendre une chaise. M. de Saint- Pierre était resté assis ; je ne m'en formalisai pas. Sa tète découverte, ombragée de cheveux d'un blond déjà argenté, son œil d'azur d'où s'échappait un regard perçant, lui donnaient bien des droits auprès d'un inconnu dont l'importunité venait lui ravir un temps précieux. Il reçut la lettre que je lui présentai en lui indiquant du doigt la page par laquelle devait commencer sa lecture. Après avoir accepté avec une sorte de négligence et par manière d'acquit , le papier de ma main , il me dit :

« De Paris et de la province, même de l'étran- « ger, des femmes m'écrivent tous les jours sur

« le même sujet; il faut leur répondre à toutes, « car c'est ce qu'elles veulent. Encore leurs letu 1res ne sont pas toujours affranchies ! Mon « temps, comme mon argent, y passe, et mon « temps est ma seule propriété. »

— a Cette fois, répliquai-je , on n'a pas la présomption d'attendre de réponse, puisque c'est à moi que la lettre est adressée. »

« D'un ton radouci , il reprit la parole en élevant à la hauteur de mes yeux une des feuilles éparses sur la tablette de son bureau. « Voyez , « poursuivit-il, on a la bonté de dire que j'ai le « travail facile; on s'en autorise pour exiger « quelques lignes de moi, ne fût-ce qu'un petit « discours de Paul et Virginie : Eh bien , les « moindres lignes me coûtent beaucoup! Jugez- « en vous-même, parce feuillet d'im manuscrit « qui paraîtra bientôt sous le titre de la Chaw « mière indienne ! »

« Effectivement le papier était tellement couvert de ratures et de phrases en interlignes, que, du fond de mon âme , je plaignis les compositeurs et le prote qui auraient à le déchiffrer. Il ajouta : « C'est ainsi que composait mon ami Jean- « Jacques, et ce n'est qu'avec ce soin , que je suis « parvenu à donner quelque valeur à mes écrits.

« Le public, qui ne sait rien de cela, croit que « les pages me coulent de source. »

« Un sourire très-fin , non moins gracieux , mais légèrement ironique, se dessina sur sa bouche. Eut lieu ensuite un moment de silence, pendant lequel je me rappelai que, dans ses Etudes de la nature et ses nombreuses préfaces, M. Bernardin de Saint-Pierre a souvent parlé de ses relations avec Rousseau, qui dans notre littérature est au moins la seconde célébrité du siècle; et je m'étonnai en moi-même que jamais Rousseau n'eût laissé tomber de sa plume le nom de M. Bernardin de Saint-Pierre. Pour rien au monde , je n'en eusse témoigné ma surprise à ce dernier. Il commença par promener un coupd'œil surperficiel sur votre lettre : il me semblait se préparer ainsi à me la rendre sans l'avoir lue. Insensiblement son attention se réveilla; elle fut bientôt fixée. Je vis que son regard allait exactement d'une ligne à l'autre. Il tourna la page, prit, ainsi qu'au recto , tout le temps nécessaire pour la parcourir et me la rendit ensuite avec un sourire qui , cette fois , avait toute la grâce du précédent, moins sa causticité.

<( Vous eussiez éprouvé une jouissance d'amour-propre, Berthe , si vous aviez été présente

à cette scène, où quoiqu'absente vous aviez votre rôle. Il m'interrogea sur votre âge, et l'expression de sa surprise fut telle, qu'elle tint du doute sur ma véracité; il me demanda si vous étiez d'un physique agréable, et vous savez aussi bien que moi, ma tendre amie, que je ne pouvais mentir à votre préjudice. Ma réponse sembla lui faire plaisir; quand il eut appris que vous appartenez à la classe nobiliaire, son expression de physionomie fut loin de vous être défavorable. Une origine aristocratique est donc quelque chose aux yeux même de celui qui a employé plus d'une fois son beau talent à la combattre !

« A l'instant où je repliais votre lettre pour la serrer dans mon portefeuille ( car je m'étais levé pensant qu'il était convenable de mettre un terme à ma visite ), je fus arrêté par ces paroles : « Y aurait-il quelque indiscrétion à vous prier « de me céder la page où cette demoiselle a la « bonté de s'occuper de moi ? Son écriture est « charmante, et j'aime beaucoup les jolies écri- « tures de femmes , surtout celles qui , comme « celle-là, sont faciles à lire. »

« Ne tremblez pas, Berthe, je n'ai point été indiscret. Avant de me détacher de ce feuillet de votre toute aimable lettre , ce qui ne pouvait

manquer de me coûter beaucoup , j'ai vérifié s'il ne contenait rien qui nous fût personnel; et, voyant quMl ne s'y agissait que de votre opinion sur la délicieuse pastorale de Paul et Virginie, quoiqu'à regret j'en ai fait le sacrifice. Vous voilà entre les mains de Tun de nos plus grands écrivains; car nul n'a mieux entendu que lui la partie pittoresque et sentimentale du style. Sorti de l'école de Rousseau , il aura à son tour des imitateurs, qui outrant son genre ne le vaudront pas. En ceci, vous auriez tort de m'accuser d'indiscrétion : M. de Saint-Pierre ignore tout ce qui vous concerne , tout ce qui me concerne moimême en dehors des questions sans conséquence auxquelles j''ai cru devoir satisfaire. Mais comment ne pas être fier de vous ? Ensuite je voulais me ménager le droit de retourner au faubourg Saint-Marceau; aussi j'en ai reçu l'invitation, et il nie semble que je l'ai payée... »

L'éclat avec lequel Silfrid avait obtenu son diplôme de licencié, avait été un sujet de conversation à l'hôtel de Saint-Méran. Son succès avait d'autant mieux mérité l'attention , qu'aucun examinateur de son choix ne s'étant levé, il avait eu à répondre à trois des plus célèbres professeurs de la faculté de droit. Les éloges donnés

à ce jeune homme, qui dans cette soirée n'avait pas paru à la rue de FUniversité , avaient eu lieu en présence de la comtesse ; car alors il n'était pas de société de quelque élite, où l'on ne s'occupât de ce qui se passait d'un peu remarquable dans les académies. On ne s'était pas borné à louer devant cette dame l'instruction de M. Grévin. M. de Clairvaux lui avait payé particulièrement un tribut d'estime. Tout en lui rendant justice, le baron pouvait être suspecté de partialité; car il avait plus d'un trait de ressemblance avec ce jeune homme : mais il eût été difficile de refuser à un suffrage si noblement exprimé un caractère de franchise. Il y eut de l'écho dans le salon comme dans le cœur de Berthe. Madame de Saint-Méran elle-même sembla abjurer ses préventions. La fidélité du récit nous obiige à constater l'absence du marquis de Feruaze et du chevalier son intime.

Le comte de Saint-Méran jugea l'occasion favorable, sinon pour adresser à son épouse des propositions formelles touchant un mariage qui ne lui enlèverait pas la société d'une fille tendrement aimée , au moins pour hasarder quelques insinuations dont l'effet, en provoquant des réponses , serait d'indiquer ce qu'il serait permis

d'attendre d'une ouverture plus positive. Les habitués de l'hôtel s'étaient retirés; mademoiselle de Saint-Méran avait pris le chemin de sa chambre, et son père après s'être rapproché de la comtesse , s'arma des tenailles pour réunir sur l'àtre quelques tisons qui n'étaient pas encore consumés. C'était une manière de commencer la conversation ; il la continua en ajoutant j d'un ton négligé les paroles qu'on va lire :

« Ce Silfrid est un sujet de grande espérance. Pour peu qu'on le soutienne, il ira loin. »

Ces mots jetés presqu'au hasard, comme les éclaireurs qu'un habile général détache sur les flancs de sa troupe pour sonder le terrain ou pour assurer sa marche, n'obtinrent aucune réponse. Le comte , trompé dans son attente , se décida à suivre une direction moins détournée de son but. 11 pensa qu'il pouvait avec avantage convertir ses éclaireurs en tirailleurs qui iraient en avant , au risque d'engager une action par leur escarmouche. Suivant qu'il le croirait opportun , il se réservait de les soutenir ou de les abandonner à l'agilité de leurs jambes, à l'instar de ces enfants perdus, dont on se sert dans un corps d'armée pour juger de la force et des dispositions de l'ennemi. Ses calculs furent mis en dé-

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faut : l'action fut vivement engagée ; elle fut très-chaude ; ainsi qu'il arrive souvent , une simple escarmouche devint une mêlée, et après avoir présenté le combat à son adversaire, il fut impossible au comte de quitter le champ de bataille comme il s'en était flatté. Tel fut le début de sa Jégère attaque :

a Vraiment, M. Grévin est un jeune homme de mérite. Il a beaucoup de maturité pour son âge. Il me semble que notre Berthe l'honore de son attention. »

A ces mots , la comtesse , qui était nonchalamment étendue plutôt qu'assise dans sa bergère, sans se donner le moindre mouvement, sans soulever seulement sa belle tète inclinée sur le dos du fauteuil, se contenta de tourner les yeux vers son mari et de lui dire :

« J'ose croire que cette attention n'a rien de sérieux ! C'est un reste d'habitudes contractées au village , et qui , je l'espère bien ( parole sévèrement accentuée j, de part et d'autre, sera sans conséquence ! »

a Au moins faut-il convenir, répliqua M. de Saint-Méran , que M. Grévin ne serait déplacé nulle part, que notre fille lui doit beaucoup, que par suite nous sommes ses obligés, qu'avec

notre fortune ou même le simple excédant de nos revenus, nous pourrions lui acheter une charge de conseiller au parlement de Paris, qu'il n'y aurait nullement à s'étonner que Berthe , dont l'esprit n'a rien d'exalté, eût pris pour lui de l'affection , et qu'on a vu des alliances plus extraordinaires. »

La comtesse gardant toujours son attitude nonchalante, s'abandonna à des éclats de rire immodérés , répétant à haute voix le mot d'alliance. « En vérité, s'écriait-elle avec une gaieté « qui avait cependant quelque chose de forcé, « elle est plaisante l'alliance !.. Sans doute elle « sera suivie d'une présentation à la cour, et vo- « tre petit-fils entrera dans les carosses du roi! w

Continuant d'avoir à la bouche le terrible mot d'alliance, madame de Saint- Méran se pâmait d'un fou rire. Quand il eût vu ce paroxisme de commande touchera sa fin, le comte reprit d'un ton sérieux, mais qui n'avait rien d'offensif :

« Ma chère amie, on peut être très-heureux dans ce monde, sans aller à la cour, sans monter dans les carosses du roi , pour y faire une ou deux fois dans la vie, avec la permission de M. Chérin, le grand voyage de Marly à Versailles, ou de Versailles à Trianon. Qui sait d'ailleurs

quelle sera la durée de ces superbes et insignifiantes prérogatives ? Il jouerait un gros jeu celui qui leur assurerait seulement dix années d'existence! Au surplus, ce brave Silfrid, auquel ce soir, dans ce salon, personne ne contestait des qualités essentielles , appartient à une famille respectable. Ses pères ont tous joui d'une grande considération dans la ville de leur résidence, et l'on ne déroge pas pour s'allier à.. »

Ici la comtesse interrompant son époux, quitta subitement sa bergère, pour lui dire avec un sourire moqueur :

« Ne vous semble-t-il pas, monsieur le Comte, que ce soir vous poussez un peu trop loin la plaisanterie? Voilà que vous en revenez à vos alliances qui n'ont pas de nom ! Y songez-vous, quand vous nous entretenez des pères d'un Jacques, ou d'un Silfrid Grévin? Est-ce que ces gens-là ont des pères? Parlez du dernier, c'est bien assez, peutêtre encore trop; car il importe assez peu au monde qu'il existe en Picardie , où ailleurs , un honnête chirurgien de village de ce nom. » Et la comtesse, toujours debout , les mains appuyées sur la tablette de la cheminée , approchait de la braise ses jolis souliers de saîin noir de manière à les brûler.

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