‹ Une fin de siècle; ou, Huit ansChapitre 11 sur 14 · ITÎŒ HN DE SIÈCLE · texte numérisé non relu

ITÎŒ HN DE SIÈCLE

«Vous oubliez, madame, répliqua vivement le comte, que vous avez été fort heureuse de rencontrera Sept-Monts cet honnête chirurgien de village, que votre fille a été fort heureuse elle-même de rencontrer à Rozières son estimable et vertueux fils, sans les soins duquel vous n'oseriez la présenter à vos illustres amis; vous oubliez encore quelque chose de plus grave, madame , au moment où vous n'accordez d'aïeux qu'aux générations d'une noblesse équivoque ou non, c'est que votre propre enfant, pour laquelle vous nourrissez tant de fierté, n'a ni père, ni mère reconnus, et n'est encore avouée de personne. C'est au moins un avantage que M. Grévin a sur elle. »

La comtesse se mordit les lèvres jusqu'au sang. « A qui la faute», reprit-elle, en y apportant son mouchoir garni de dentelle et qu'elle retira taché d'une teinte rozée, « à qui la faute, mon- (( sieur, si ce n'est à vous qui , avec vos principes (( de rigide vertu, avez abusé de ma jeunesse; (« que dis-je, de ma jeunesse, de mon enfance? M Oui, de mon enfance, monsieur! »

Telle fut la réponse de l'époux outragé :

« Je n'avais que peu d'années plus que vous ; alors vous prétendiez m'ai mer; quant à moi, je crois vous avoir prouvé mon attachement; assez

de souffrances l'ont attesté; assez de peines ont pesé sur ma tête. Dans tout cela, il y a eu une victime, j'en conviens, mais ce n'est pas vous. Ne vous ai-je pas offert de réparer nos torts envers elle? Chaque jour, n'en avez-vous pas reçu la proposition de ma bouche?.. Userait bien temps d'assurer le sort de cette intéressante créature qui unit tant de qualités aux grâces de votre sexe... Mais vous ne le voulez pas , madame ; vous vous y refusez avec une constante opiniâtreté, qui ne saurait être attribuée qu'à des motifs personnels. Cela n'est pas bien, madame, je vous le dis, je vous le répète en homme d'honneur. Soyez mère une fois dans votre vie ! Si une fausse honte vous arrête , eh bien , après ma déclaration de paternité, après la vôtre, nous nous absenterons, nous voyagerons. Tout s'oublie bien vite dans Paris; et au moins, à notre retour, notre enfant pourra se présenter dans le monde avec un nom que personne n'osera lui disputer! »

— « Je m'en garderai bien, monsieur. Ma fille échapperait ainsi à ma dépendance pour tomber daub la votre, et c'est ce que je ne veux pas. Je prétends qu'elle tienne uniquement son sort de moi. Quand le moment sera venu, je verrai ce qui me conviendra le mieux. Aussi, me félicité-je de

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la résolution que j'ai prise , il y a sept mois , au moment de votre départ pour Rozières. Comme on fera, je ferai. J'espère que Berthe se conduira toujours avec le respect qu'elle me doit et qu'elle doit au sang dont elle sort. Jusqu'aujourd'hui je n'ai point à me plaindre d'elle, bien que vous ayez cherché à vous en emparer presque exclusivement; ceci m'apprendra seulement à la surveiller un peu plus que par le passé. Je lui recommanderai d'être très-réservée, à l'avenir, auprès de ce jeune pédant auquel j'interdirais ma porte, si je lui connaissais des vues en rapport avec vos étranges suppositions. »

— « J'ose croire, madame, qu'il n'y a pas de puissance qui m'empêche de recevoir chez moi, et tant qu'il me plaira, les personnes qui me seront agréables. »

— « Soit, monsieur, mais à charge de revanche! car si elles me déplaisent, il n'y aura pas non plus de puissance qui m'oblige à me voir longtemps face à face avec elles. »

— « Comme il vous conviendra , madame. » Ce furent les dernières paroles qu'échangèrent

les deux époux dans cette fin de soirée. Le comte ne jugea pas à propos de répliquer. Il crut qu'il y aurait de l'imprudence à prolonger une discus-

sion dont les suites pourraient devenir funestes à sa fille chérie. Tout en regrettant que ce débat, contre ses intentions, eût pris un caractère d'acrimonie , s'en imputant un peu la faute, il ne laissa pas de se féliciter de ce que la pénétration de la comtesse se trouvait en défaut sur un point assez essentiel. Il y eût eu , en effet, à s'étonner que le tendre sentiment qui unissait déjà Berthe et Silfrid, eût échappé aux regards d'une mère, si cette inadvertance ne se fût suffisamment expliquée par la préoccupation d'une femme belle encore, ayant des prétentions personnelles, avide de plaisirs, fiere de son nom, aimant à se montrer partout , aux spectacles comme à des cours de littérature et de chimie. Pour savoir ce qui se passe chez soi, il faut y résider : et la comtesse de Saint-Méran était retournée à une vie excentrique, dans laquelle fort heureusement elle ne se souciait pas toujours d'avoir sa nièce à ses côtés. Aussi, cette jeune personne passait auprès de son oncle une grande partie des moments dont ses études lui laissaient la disposition. Peut-être l'accord qui s'était établi entre Berthe et Silfrid, accord plein d'innocence, les dispensait tous deux de recourir à ces subterfuges qui, pour un œil exercé, sont les plus sûrs indices d'une intrigue,

à son début , ou qui au moins n'est pas encore menacée de refroidissement.

M. de Saint-Méran, prenant son bougeoir, s'était retiré chez lui avec la résolution de prescr ire à Berthe, le lendemain malin, quelques mesures de prudence devenues indispensables; la comtesse avait sonné Mariette, sur laquelle retomba une partie de sa mauvaise humeur. Le sommeil ne ferma que tardivement ses paupières. Quant au comte, il était à peine levé qu'il vit accourir dans sa chambre sa nièce impatiente d'apprendre le résultat d'un entretien dont la veille , en souhaitant le bonsoir à ses parents, elle avait eu le soupçon. Ses conjectures étaient pour elle presque un tourment , auquel il lui tardait de substituer la connaissance de ce qui avait été résolu entre deux personnes devenues les arbitres de sa destinée.

Il eût été difficile au comte de celer la triste issue de la tentative de la veille. Presqu'aussi affligé que sa nièce elle-même , il lui en fit le récit. Toutefois , il lui dissimula en majeure partie, ce que la discussion avait eu de violent et d'amer. Ses paroles amicales, accompagnées de caresses, ne purent atténuer la douleur de mademoiselle de Saint-Méran, dont les larmes coulèrent d'un

ceil battu par rinsoinnie. C'étaient les premières qu'elle versait depuis son séjour dans la capitale. Son oncle, après lui avoir promis la continuation de son appui, l'engagea à compter sur le bénéfice du temps. « Avec de la soumission et « des soins, j'espère, ajouta-t-il , que vous pour- « rez amener votre tante à quelque chose de fa- « vorable. C'est un caractère sur lequel vous « n'emporteriez rien de vive force. Elle vous ai- « me, elle ne se plaint pas de vous. Engagez Sil- « frid à venir moins souvent à l'hôtel jusqu'à « nouvel ordre; et, lorsqu'il y viendra, qu'il se u montre un peu plus attentif auprès de la coma tesse qu'auprès de moi et de vous-même. Sur- « tout , si vous vous écrivez , qu'elle l'ignore ab- « solument! Le mieux , peut-être , serait de « suspendre toute correspondance. Du reste , « soyez certains que je ne vous abandonnerai « ni l'un ni l'autre. »

Ces conseils étaient bons à suivre : ils devaient être transmis à Silfrid , par une bouclie qui , avec le droit de s'en faire écouter, avait le pouvoir charmant d'en adoucir la rigueur; mais, malgré toutes les adresses d'une âme aimante, ils étaient de nature à produire un triste effet sur un jeune homme d'un esprit naturellement mélancolique.

et par conséquent ombrageux. Le sort voulut quele jour même où ils devaient lui être adressés, il eût le malheur de se trouver d'un sentiment opposé à celui de madame de Saint-Méran, en matière de peu d'importance à la vérité , mais qui alors tenait une place assez notable dans l'opinion parisienne. Un débat s'était élevé dans le salon de la comtesse, touchant la prééminence que les beaux-arts seraient en droit de réclamer. Tel s'était déclaré partisan de la poésie, tel autre de l'art oratoire, qui bientôt allait jouer un si grand rôle dans les destinées de la France. Le comte Gratien de Villeneuve, qui, sorti de son deuil, reparaissait pour la première fois à l'hôtel de Saint-Méran , égaya la discussion en donnant son suffrage à la comédie. Le talent de mademoiselle Joly (i), pour laquelle on lui connaissait une inclination, inspira sa verve. Il fut récusé comme partial. Plein des souvenirs du théâtre, il avait oublié que, sans auteurs, il n'y a ni acteurs ni actrices. Plus dessinateur d'agréa-

(1) Mademoiselle Joly a été le modèle des soubrettes au Théâtre-Français. Son jeu était piquant et plein de finesse sans cesser jamais d'être naturel. Elle inspira plus d'une passion, et elle répondit à celle de M. Dulongbois, riche propriétaire de Normandie , en l'épousant.

bles vignettes qu'habile dans la science du pinceau, Barbier (i) avait réclamé un premier rang pour la peinture. Le succès de ses canadiens au tombeau de leur enfant, gravés par Ingouf, avait prêté quelqu'autorité à ses paroles. Pajou (2) soutint que la statuaire, comme plus monumentale, avait droit à une préférence.

« Il ne nous reste , dit-il, des plus célèbres peintres de la Grèce, que quelques descriptions certainement inexactes de leurs tableaux, descriptions dont nous sommes redevables aux notes d'Elien abréviateur d'Athénée, aux voyages de Pausanias, aux écrits de Plutarque, et au trente-sixième livre de l'Histoire naturelle de Pline; tandis que Phidias est encore debout avec le Parthénon d'Athènes. Tout ce que vous possédez de belles statues en Europe vous vient de la Grèce et de Rome. Les chefs-d'oeuvres antiques ornent vos palais de leurs copies, quand vous n'êtes pas

{\) M. Barbier, membre de l'Académie de peinture, homme instruit et aimable. Sa fille, madame de Bruyères, peint aujourd'hui les fleurs admirablement.

(2) M. Pajou , sculpteur d'un grand talent, dont l'esprit s'était nourri de ce que les anciens nous ont laissé de plus remarquable dans les lettres et la statuaire , était détiré dans les meilleures sociétés de la capitale.

assez riches , ou assez heureux , pour acheter des originaux; les jardins de Versailles, de Marly, de Trianon, des Tuileries en sont peuplés. Après peut-être plus de vingt siècles, vous y retrouvez la Vénus deMédicis, si pudique dans sa nudité; l'Apollon du Belvédère, si beau de forme, si sublime de dédain et de force. Le groupe du Laocoon , qui renferme tant de douleur, a au moins dix-huit cents ans d'existence. J'ai vu tout cela , debout , dans une parfaite conservation. La terre en a gardé saintement pour nous le dépôt. Tous les jours, des fouilles faites en Italie enrichissent les musées de celte contrée et les galeries peu hospitalières de la Grande-Bretagne; tandis que les admirables fresques de Raphaël et de Léonard-Vinci , à peine âgées de trois siècles , sont menacées d'une destruction prochaine ! »

Un murmure d'approbation succéda aux paroles du savant artiste. « Et moi, s'écria le marquis de Fernaze, qui n'avait pas encore parlé, je me déclare pour la musique. Il m'étonne que vous oiibliiez cet art délicieux, auquel nous devons tant de jouissances , qui préside à vos réunions, qui les égaie et les embellit. Est-il de fête, ou de joie au monde, sans musique? Qui

n'a pas senti une douce volupté couler dans ses veines et s'emparer de son âme, alors que les sons d'une voix mélodieuse, interprète des tendres ou vives passions du cœur, sont parvenus à son oreille ?»

Les plus chauds amis des autres arts semblèrent battre en retraite. Presque tout le cercle , qui renfermait quelques jeunes femmes , se prononça en faveur de la musique. Berthe se rangea de ce côté; sa tante y mit de l'enthousiasme; elle parla des Italiens et surtout du théâtre de Monsieur, de manière à prouver que, si elle payait, par sa louange, une dette au talent des virtuoses qui y enchantaient une société d'élite, elle y avait obtenu elle-même quelques succès, et surtout ceux d'une toilette recherchée. En effet, elle n'y paraissait jamais sans voir tout un parterre se tourner dans les entre-actes, vers la loge où elle venait tardivement s'asseoir; car elle n'y arrivait qu'après les premières scènes jouées , dût-elle toute parée avoir attendu pendant une demiheure avec ennui, au coin de son feu, que la toile du rideau fût tombée au moins une ou deux fois.

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