UNE SOCIETE. MYSTIFICATION
Descendu à l'hôtel des Messageries-Royales, rue Notre-Dame-des-Victoires, Silfrid faisant porter devant lui son modeste bagage par un petit Savoyard , alla se loger à la place Saint- Michel , dans un hôtel garni de médiocre apparence où il avait déjà passé quelques jours avec son père, pendant les vacances de l'année précédente. Si l'on en excepte mademoiselle de Saint-Méran, il ne connaissait, à bien dire, qu'une seule personne à Paris : c'était un de ses camarades d'études, le jeune comte Gratien de Villeneuve qui, appelé nouvellement à recueillir un riche héritage, avait vu s'ouvrir devant lui les portes des salons les plus brillants de la capitale. L'accueil du comte ne fut pas moins cordial que plein d'aménité; il n'avait pas oublié que, pendant son séjour au collège, l'écolier soissonnais l'avait traité en ami. En d'autres termes , Silfrid ,
sujet le plus distingué du cours où ils suivaient les leçons du même professeur, l'avait plus d'une fois aidé de sa plume dans les heures de composition, et de son bras dans les moments de querelles. Les liens furent promptement renoués, le jeune Gratien fit à son camarade des offres de services qui ne furet -t ni acceptées ni refusées. Mais ces offres avaient un tel caractère de sincérité, que M. Grévin se crut moins seul au milieu d'une ville où l'isolement de chacun devient presque la conséquence rigoureuse d'une immense population dispersée sur un grand espace. Chacun a éprouvé combien les distances à parcourir pour se rejoindre, y refroidissent les attachements ; un changement de quartier, le passage d'un côté de la Seine à l'autre , équivalent presque à une rupture; le fleuve a beau avoir des ponts, il roulera les eaux du Léthé.
C'était beaucoup pour Silfrid au bout de vingt-quatre heures, que d'avoir serré la main d'un ami, que d'avoir vu une bouche lui sourire et entendu une mémoire qui n'était point oublieuse, rappeler à la sienne les anecdotes d'un âge qui, n'ayant point encore d'avenir, est par cela même exempt de fraude et de duplicité. D'ailleurs, le comte de Villeneuve n'était pas
sans rapports avec la famille de Saint-Méran. Cette liaison, qui n'avait pas un caractère d'intimité, s'entretenait par quelques visites auxquelles le deuil du jeune Gratien avait apporté une interruption. De la connaiîssance de ces légers détails importants à ses yeux, Silfrid tira un augure favorable. A la seule idée de marcher, le lendemain , vers l'hôtel de la rue de l'Université, un frisson avait parcouru ses veines : certain qu'il y rencontrerait quelquefois son ancien camarade et qu'il y serait alors avoué au moins de quelqu'un, il s'endormit plus tranquille et il ne se réveilla pas sans courage.
Vêtu proprement, même avec plus de soin qu'il n'avait coutume d'en apporter à sa toilette, bien couvert de son manteau (car selon Réaumur il gelait à huit degrés au-dessous de zéio), il se présenta au suisse en lui demandant si le comte et la comtesse de Saint-Méran étaient visibles. Cette dernière était absente depuis une demiheure. Elle s'était fait conduire par le marquis de Fernaze à son cours de chimie, ce que Silfrid n'apprit pas sans qu'un sourire vînt effleurer ses lèvres. La nièce n'avait pas accompagné la tanle, et il en sentit un secret contentement.
Après avoir été annoncé, l'étranger fut intro-
finit dans le cabinet du comte, pendant que Berthe , dans un négligé élégant , assise près d'un foyer riche d'une chaleur généreuse, lui faisait une lecture. Les douces vibrations de cette voix trop bien connue avaient déjà ébranlé toutes les puissances de l'âme de Silfrid ; tle son côté, au nom de M. Grévin, mademoiselle de Saint-Méran tressaillit. Son premier mouvement fut de laisser échapper le livre de ses mains et de s'écrier avec des yeux brillants de joie : «Mon oncle, c'est lui, c'est Silfrid î » Mais un instant après, la rougeur lui monta au front, ensuite ses joues pâlirent; l'esprit plein d'un trouble délicieux, mais manquant de force pour se soutenir, elle retomba sur son fauteuil , et essaya de cacher son émotion en se baissant pour relever le livre encore ouvert à ses pieds. Cette réception était la plus douce qui put attendre un amant, et le comte ne s'y méprit pas. Celui-ci quitta lui-même son siège , s'avança vers le jeune homme resté immobile à quelques pas de la porte, et, lui prenant amicalement la main , il l'invita à s'asseoir.
— «Monsieur, lui dit-il, soyez le bienvenu. Rien de ce qui a été fait pour mademoiselle de Saint-Méran n'est oublié de son oncle; à ce titre, vous ne sauriez être un étranger dans cet hôtel.
Berthe a eu le bonheur d'être placée près de vous dans son enfance... Le Ciel , au défaut de ses parents , a veillé sur elle en lui donnant votre voisinage...Nous vous devons beaucoup, monsieur.»
— «Monsieur le Comte, reprit d'un ton modeste Silfrid , qui avait retrouvé sa présence d'esprit, mes faibles soins auraient eu bien peu de succès, s'ils ne s'étaient exercés sur le naturel le plus heureux. Mademoiselle, je dois l'avouer, même sous le rapport de son éducation, doit beaucoup plus à ceux dont elle a reçu avec le jour de nobles instincts, qu'au jeune homme fortuitement rapproché de son domicile. Tout mon mérite a été de deviner un beau germe, ou plutôt d'avoir les yeux ouverts sur ce que le Ciel avait déjà favorisé de ses regards les plus bienveillants.»
— « Monsieur Grévin , reprit le corate, quoiqu'un esprit cultivé soit d'un grand prix à mes yeux, je ne vous remercierai pas de ce que Berthe nous est revenue de Rozières instruite, ayant le goût des arts, cultivant celui de la musique avec un succès décidé. Tout cela a certainement son mérite, puisqu'après avoir appelé à grands frais des maîtres auprès d'une jeune personne, au bout de quelques années, on finit toujours
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par reconnaître qu'elle n'a retiré de cette brillante éducation qu'une légère teinture de connaissances très-superficielles. Mais je vous rendrai grâces de ce que ma nièce est bonne, affable, obligeante , de ce qu'elle met à ce qu'elle dit, à ce qu'elle fait une grâce qui vient souvent du cœur, et de ce qu'un sentiment religieux bien éclairé la dirige dans ses actions. C'est une enfant qui fut confiée à la ferme Harriot, c'est une femme aimable et vertueuse qui nous a été rendue... Berthe, ne saluerez-vous pas votre ancien maître?... »
Berthe se leva pour la seconde fois, et le jeune homme lui prit la main qu'il baisa avec respect; ensuite chacun alla se rasseoir.
Tous les deux dans cette entrevue presque improvisée, conservèrent la tenue propre à leurs situations respectives. Tandis que l'un s'exprimait avec le calme d'une bonne conscience, l'autre , les yeux baissés , soulevait de moment en moment ses paupières soyeuses pour fixer un regard timide tantôt sur son oncle , tantôt sur l'ami de ses jeunes années. Leur cœur battait précipitamment; mais de telles pulsations n'ont rien de pénible. L'âme les accepte comme une initiation au bonheur ; la vie v trouve son com-
plément , et la mémoire les inscrit au registre des plus beaux jours. Une telle réception de la part du comte, était un encouragement pour Silfrid. Il eut assez bon goût pour ne pas s'en prévaloir, donna des nouvelles de la famille Harriot, fut 1 organe de la gratitude des malheureux secourus , hasarda peu de mots sur Paris qu'il ne connaissait que très-médiocrement, et n'en prononça pas un seul sur le but promis à son espoir. M. de Saint-Méran lui en sut gré. Berthe, pour cela, ne se crut pas oubliée. Elle se renferma dans le même silence, se bornant à interroger le voyageur touchant leurs amis communs. Mais sans qu'elle y prît garde, sa physionomie, son attitude, toute sa persoime enfin, tenaient ce muet langage qui , s'adressant à l'objet aimé, renferme de tendres questions et sollicite de douces réponses. Le son de sa voix, dans son tremblement comme dans son hésitation sur des choses presque indifférentes, parlait d'amour. Son regard furtif et jusqu'à l'inquiétude de ses mains qu'elle promenait l'une sur l'autre, disaient ce que sa bouche n'osait prononcer. Pendant cet entretien, que M. de Saint-Méran pour son instruction personnelle , prolongea quelque temps , l'orpheline de Rozières se trouva
heureuse d'être assise; et pourtant elle ne sava'it que faire de son joli pied, qui, dans son agitation, ou effleurait ostensiblement le parquet, ou fuyait timidement sous les plis de sa robe. Ce mouvement quasi-fëbrile ne cessa chez elle, que quand une impression favorable au jeune Grévin se fut manifestée sur la figure du comte.
Un premier coup-d'œil avait appris de son côté à Silfrid , combien sa fiancée était embellie depuis son départ de Rozières. Bien qu'il ne pût se rendre un compte exact de ce changement, ni se dire en quoi il consistait, il en avait la conviction. Dans des visites subséquentes, ce secret lui fut révélé. Il reconnut que Berthc ( chose assez rare ) avait acquis toute l'élégance de la haute société , en se gardant des défauts qui la font souvent haïr. De là un accroissement de ses grâces naturelles. Celles-ci , qui ne dégénéraient jamais en manières , ajoutaient seulement à la noblesse de la pose par un développement heureux des formes dans un physique déjà trèsagréable. J/esprit , le cœur , n'en avaient subi aucune fâcheuse influence. La touchante harmonie de l'âme et des organes s'était maintenue dans toute sa pureté: elle continuait à se refléter sur un charmant visage , car Berthe avait I. 16
conservé ses principes de morale religieuse. Elle n'en connaissait pas d'autres j seulement la force de sa raison , aidée des conseils du comte de Saint-Méran, l'avait conduite à un retranchement sans conséquence d'accessoires devenus trop déplacés. Quelques feuilles déjà presque flétries s'étaient détachées de la tige ; quelques rameaux parasites étaient tombés sous le souffle d'une société nouvelle; mais l'arbre était resté debout dans sa beauté, tel que Dieu l'avait voulu, et que son soleil l'avait fait croître.
Silfrid ne tenta pas même d'obtenir de Berthe un entretien particulier de quelques minutes ; il n'échangea pas seulement avec elle une parole qui eut trait au sentiment qui les entraînait l'un vers l'autre. Cette discrétion lui concilia d'autant mieux l'estime entière du comte, que ce respectable gentilhomme, qui les avait attentivement suivis de ses regards pendant la conversation dont ils sortaient tous deux, rendait justice à la sage réserve que le jeune Grévin avait su s'imposer. Aussi, en rentrant le soir à son hôtel, Silfrid y trouva une invitation à dîner rue de l'Université, pour le mercredi suivant. Berthe y avait joint un billet de quelques lignes, par lesquelles elle lui apprenait que le comte de Saint-
Méran, sous plus d'un rapport, avait conservé de lui une impression très-flatteuse. Elle finissait en lui conseillant de donner quelque attention à sa toilette.
« Ce n'est pas pour moi, ce n'est pas pour mon « oncle, auquel pareille chose importe peu, que u je me permets cette recommandation ; mais « j'ai une tante, dont je voudrais vous voir con- « quérir l'amitié, et je connais trop le prix qu'elle « attache à l'extérieur d'un homme, pour ne pas « vous engager à accorder quelques soins au « vôtre. Cher Silfrid, malheiu'eusement nous ne « sommes plus k Rozières; et, tout en conservant « le plus tendre souvenir de vos leçons , j'espère « que vous me pardonnerez aujourd'hui de ne u p;is vous épargner les miennes. Vous étiez sur K votre terrain quand vous orniez ma mémoire « des notions savantes qui meublent si bien la a vôtre : je suis sur le mien, lorsque je vous prie, « en matière moins grave à la vérité, mais qui a pour nous n'est pas sans importance, de sa- « crifier au goût du jour. Mon tour est venu de « professer, et j'espère dans notre intérêt comte mun, que je rencontrerai en vous un écolier « docile. »
Comment ne pas se rendre aux conseils de la
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femme qu'on aime, quand ils sont donnés avec des ménagements aussi délicats? La lettre qui contenait les avis de Berthe était renfermée sous une seule enveloppe avec le billet d'invitation : celui de mademoiselle de Saint-Méran n'étaitdonc pas inconnu du comte dont le cachet armorié couvrait tous les deux! Ainsi l'attachement du jeune Grévin de ce côté ne trouverait point d'obstacle; pensée délicieuse qui accompagna Siifrid dans quelques courses, auxquelles il se livra dès le lendemain matin pour se procurer un suplément de garde-robe! deux jours seulement le séparaient de celui où il paraîtrait devant cette redoutable comtesse : et pourtant il s'agissait de moderniser son costume ! Comment y parvenir en aussi peu de temps? Jugeant que des conseils lui seraient utiles , il se hâta d'aller en chercher rue de Beaune à l'hôtel du comte de Villeneuve. Mais le camarade de collège était absent. Après y avoir réfléchi pendant une minute , Siifrid n'attacha pas à cette contrariété plus d'importance qu'elle n'en méritait à ses yeux. Il crut que, vêtu d'un habit couleur de feuille morte, qu'il n'avait pas encore porté, mais qui avait le malheur d'avoir été confectionné à Soissons, et avec le reste du costume en soie noire, il pourrait se
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présenter partout, fût-ce à la conr d'un prince. II faut avouer que ses cheveux blonds sans poudre, taillés presque circulairement et flottants sur ses deux épaules, joints à une cravate de mousseline, dont les extrémités allaient se cacher sous le col de son habit, communiquaient quelque chose d'austère à son visage naturellement pâle. L'impression qui en résultait, s'accroissait de la teinte sombre d'un sourcil brun très-arqué. Cependant celle-ci était tempérée par un regard non moins doux que méditatif. Le mérite de cette expression n'eût pas échappé au plus simple observateur qui, sans peine, y eût démêlé l'union assez rare de la modestie et de la fermeté du caractère. Peut-être y eût-il encore reconnu une tendance vers des sentiments mystiques; car ce jeune homme, habitué qu'il était soit à seconder son oncle dans les pieux chants de l'église, soit à remplir quelques-unes des fonctions de sous-diacre à l'autel (i), ou de thuriféraire dans les processions, portait partout une sorte de préoccupation religieuse. Sa rare
(t) Souvent dans les campagnes , de simples laïques ou de jeunes étudiants qui ne sont pas encore engagés dans les ordres • s'acquittent de l'office de sous-diacres.
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gaieté n'était jamais bruyante; elle tenait plus de la mélancolie que de la joie; et, pour se produire, son instruction déjà très-étendue, au défaut d'encouragement, avait besoin de ce dépit dont s'anime parfois l'honnête homme qui a la consience de n'être pas mis à sa valeur. De ces qualités positives ou négatives, naissait l'apparence d'un âge plus avancé que celui auquel M. Grévin était parvenu. Ses vingt-quatre ans, au premier aspect en accusaient trente, sans nuire cependant à l'opinion avantageuse que méritait son physique. Ailleurs imposant , cet ensemble eût obtenu difficilement un succès dans la société de la comtesse de Saint-Méran. Silfrid se laissa annoncer; entré dans le salon où la maîtresse du logis, nonchalamment assise sur une causeuse, était entourée d'un cercle d'invités, il s'avança avec assez d'aisance vers la comtesse, et en fut accueilli avec une politesse un peu cérémonieuse. Il y aurait eu dans cette réception bien peu de ce qu'il fallait pour le rassurer, si le comte quittant une conversation particulière dans laquelle il était engagé, d'une extrémité du salon à l'autre ne s'était hâté de le joindre, de lui serrer affectueusement la main, et de le présenter une seconde fois à sa dédaigneuse épouse, vers laquelle les
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regards de Berthe étaient tournés avec l'expression d'une pénible anxiété. Dans l'intérêt de son amour, l'orpheline avait à étudier une première impression; malheureusement elle n'eut pas à s'en réjouir.
Le marquis de Fernaze et le chevalier Duplf ssis, qui avaient saisi l'effet produit sur la comtesse par l'apparition du nouveau venu , après l'avoir toisé de la tète aux pieds, après avoir remarqué que son chapeau mal retapé était sans cocarde noire, que son habit n'avait ni passepoil ni boutons de couleurs nuancées en harmonie avec l'étoffe, après avoir critiqué d'un coupd'œil ascendant et descendant , sa coiffure qui n'était ni anglaise ni française, ses jarretières arrêtées par de petites boucles d'acier, tandis que la mode exigeait des nœuds de cordons de soie, et ses souliers qui, au lieu de boucles ovales en vermeil, n'étaient retenus sur le coude-pied que par de simples lacets, échangèrent entre eux un sourire d'intelligence. Il ne leur en fallut pas davantage pour se comprendre. Atissitôt ils se livrèrent à un genre d'amusement dont M. Grévin n'avait aucune idée , sorte de perfidie masquée du nom de mystification , vraie cruaulé alors en vogue, mais qui n'obtint
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pas tout le succès auquel ils s'étaient attendus.
Ainsi débuta M. de Fernaze en se tournant
vers le jeune Silfrid : « Monsieur arrive sans
doute de la Caroline, ou du Massachussets?
— ce Non, monsieur, fut-il répondu, j'arrive tout bonnement de Picardie. Après m'étre proposé d'offrir mes hommages à madame la comtesse, n'ayant pas eu le bonheur de la rencontrer il y a trois jours, je me rends aujourd'hui à l'invitation dont elle et M. le comte ont bien voulu m'honorer. »
— a Oh! monsieur est sur la réserve, reprit le chevalier Duplessis ! Il sera resté en France après le vénérable docteur Franckhn , ou bien il arrive pour s'acquitter d'une mission dont le congrès l'aura chargé. Débarqué à Calais , nécessairement il aura passé par la Picardie pour se rendre à son poste, ainsi qu'il a bien voulu nous le dire. C'était sa route la plus directe, et il n'y a rien à cela que de fort simple. »
— « Et en cette qualité , ajouta le marquis d'un ton toujours sérieux , il aura eu probablement une audience du comte de Mont morin ? »
— a Messieurs, répliqua le jeune Soissonnais, je ne sais quelle est votre intention , car je ne puis attribuer ce qui%e passe en ce moment, à une
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méprise. Au moins celle-ci serait très-volontaire de votre part. En tous cas, je me permettrai de vous affirmer que des rapports avec un homme aussi vertueux que le docteur Francklin me flatteraient beaucoup, et que si je n'avais le bonheur d'appartenir à la France, je ne me plaindrais pas de la destinée qui m'aurait donné pour patrie un pays où l'homme a le sentiment de sa dignité et a su conquérir, pour elle, le respect des deux mondes (i). »
— •« Pardon, monsieur, poursuivit le marquis de Fernaze ! Nous avons cru que vous apparteniez à la nation américaine. Ce que vous venez de dire à son avantage , prouve que cette erreur ne saurait vous déplaire. Nous nous bornerons à croire que la secte des Amis a fait des prosélytes en France. Je n'ai garde d'y voir un crime. J'aime beaucoup les quakers; ils ont de l'originalité; et , dans ce bas monde, n'est pas original qui veut. »
— Cl Cet avantage , continua le chevalier, monsieur l'aura obtenu sans sortir de son pays; seulement, sur son habit, il me semble que ses boutons sont de trop. »
(1) Il y a un demi-siècle qu'à bon droit on pouvait parler ainsi de la nation américaine du Nord. Le peut-on encore?
— «Je VOUS comprends maintenant, messieurs, répondit Silfrid. Ceci ne me regarde plus. C'est l'affaire de mon tailleur et de mon cordonnier. Je les querellerai dès demain matin , pour ne m'avoir pas donné ce qui constitue le mérite d'un homme admis dans une société française... Je vous demanderai aussi l'adresse de vos ouvriers, même celle de votre coiffeur. J'espère que vous serez assez généreux pour me permettre, grâce à leur art, de marcher de pair avec vous. Un tailleur, un perruquier sont donc des puissances ! Ce ne sont plus des ciseaux, ce n'est phis un peigne qu'ils ont à la main ; c'est un sceptre sous leqiîel ils nous abaissent ou nous élèvent à leur gré. Vous venez de me l'apprendre, messieurs, et je vous en remercie tout autant que vaut à mes yeux le service que vous venez de me rendre ! »
— « Chevalier, marquis ( s'empressa de dire le comte de Saint-Méran , qui eut regretté que cette plaisanterie, déjà passablement amère,prît un caractère plus sérieux ), bien attaqué, bien riposté. M. Grévin, à ce qu'il paraît, s'entend à l'escrime. Convenez-en , messieurs , il pare très-bien la botte; vous ne vous plaindrez pas si vous avez senti le bouton de son fleuret, puis-
que les premiers coups sont partis de votre main, sans qu'il eût été averti de se mettre en garde. »
MM. de Fernaze et Diiplessis se pincèrent les lèvres. A leur grand désappointement, ils n'étaient pas restés en possession du champ de bataille, malgré leur précaution d'y prendre tous leurs avantages.
On annonça que la comtesse était servie; elle passa dans la salie à manger en s'appuyant sur le bras du marquis. Le comte de Saint-Méran alla s'asseoir vis-à-vis d'elle, ayant à ses côtés ime prétendue amie de son épouse, la vicomtesse de Bressac à laquelle il avait présenté la main, et Berthe qui, conduite par le chevalier Duplessis, trouva le secret de faire appeler ce dernier par sa tante. C'était rendre libre la chaise qu'il allait occuper; et Silfrid, sensible à cette attention, se fût hâté de s'en emparer, si le baron de Clairvaux ne l'eût prévenu. « Jeune hom- « me, dit-il en s'asseyant, mademoiselle de « Saint-Méran et moi nous sommes aussi de vieil- « les connaissances et mes quarante ans, je l'es- « père, ne m'ôteront pas le droit de me placer à « côté d'une aimable et jolie personne quand j'en « trouverai l'occasion, »
Berthe accueillit le baron d'un sourire qui n'a-
vait rien de forcé; mais un coiip-d'œil, qui n'avait non plus rien de désobligeant, paya Silfrid du sacrifice auquel il eut à se résigner. Tous deux n'eurent qu'à se louer du voisinage de M. de Clairvaux. Celui-ci , après avoir communiqué à mademoiselle de Saint-Méran l'opinion avantageuse qu'il s'était formée du jeune Grévin, et la satisftiction avec laquelle il l'avait vu tourner adroitement, contre ses deux aggresseurs, les armes qu'ils avaient employées à l'attaquer, lui en fit compliment à lui-même.
he dîner fut d'abord cérémonieux : aussi le chevalier essaya de l'égayer par quelques bons mots saupoudrés d'impiété, sur lesquels, au grand regret du maître du logis, le marquis de Fernaze s'empressa de renchérir. Celait une distribution de rôles; on se lassa d'entendre l'un donner la réplique à l'autre. Le nombre des convives était assez considérable pour autoriser des conversations particulières. Berthe s'entretint avec le baron qui était déjà en possession de toute son estime; la voix de mademoiselle de Saint- Méran parvenait jusqu'à Silfrid heureux d'en pouvoir recueillir les sons, et qui, sans sortir des bornes d'une discrète réserve, dont il convient peu à un étranger de s'écarter à une table
où il paraît pour la première fois, plaça à propos quelques réflexions dans cet à parte. Les regards de l'orpheline de Rozières lui apprenaient à être content de lui-même; il jouissait avec charme de ce suffrage , lorsqu'en lui proposant d'une assiette de dessert qu'elle avait devant elle, la comtesse le qualifia du titre à'abbé. C'était un nouvel essai de mystification que hasardait un peu étourdiment la dame du logis. 11 eut du succès auprès des personnages qu'on a déjà vus figurer dans ce chapitre , et le volant fut relevé par l'un d'eux.
— « Nous nous étions trompés, dit aussitôt le chevalier Duplessis. Madame la comtesse a mieux deviné que nous la profession à laquelle monsieur se destine. Tout annonce en lui l'homme qui se propose d'édifier le prochain. »
— « Et s'il le souhaite , ajouta le marquis de Fernaze en accompagnant son inclination de tète de ce son de voix qui vise à l'obligeance, je me ferai un plaisir de le recommander à mon oncle de Marbœuf, archevêque et comte de Lyon, pour le premier canonicat vacant dans son chapitre, y*
Silfrid répliqua vivement :
— « A mes yeux , la profession ecclésiastique
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sera toujours très-élevée. Je ne sais encore si elle sera la mienne, mais je n'en parlerai jamais qu'avec respect. Dans tous les cas, je me propose bien de ne m'adresser à personne pour en obtenir les dignités. J'ai même quelque peine à comprendre qu'on les recherche, un simple prêtre, bien que soumis à des chefs, étant à mes yeux leur égal , dès-lors qu'il est investi du pouvoir de célébrer comme eux les plus augustes mystères du sacerdoce. Le premier pontife lui-même n'est qu'un prêtre; l'élection d'un conclave lui donne moins qu'il ne possède déjà... Mais qu'une remarque, messieurs, me soit permise sur l'attention dont vous m'honorez !.. »
Ici une pause eut lieu. Tous les convives se regardèrent en silence. Cî'était im moment avant qu'on se levât de table. Les uns se mordaient les lèvres; d'autres (la comtesse était de ce nombre) les couvraient de leur serviette , ou faute de contenance, se baissaient pour paraître la relever; le comte était inquiet; le marquis affectait de savourer un verre de Champagne , et le chevalier, en promenant un cure-dent dans sa bouche, fixait un œil insolent sur le Soissonnais, à l'oreille duquel le baron murmurait ce peu de mots : « Courage, jeune homme! mettez-moi
a ces étourdis dans leur chemin; ils ont besoin « d'une leçon , et je serai fort aise que ce soit « vous qui la leur donniez. »
Silfrid reprit la parole d'un ton assuré, mais qui n'avait rien d'arrogant :
— «Oui, messieurs, votre bienveillance pour moi a de singuliers caractères ! Vous me mettiez naguère à la suite du docteur Francklin qui possède toute ma vénération ; et la haute société à laquelle vous appartenez, après s'éîre engouée de cet ambassadeur d'insuT'g'ents , auprès d'une monarchie qui vit presque de pouvoir absolu, a fini par se moquer de ses cheveux plats et de son bâton de pommier sauvage (i)!
(( Bénévolement ensuite vous m'avez rangé dans la secte des Amis , et vous avez oublié qu'elle s'interdit l'ironie et le mensonge et qu'elle ne se peruiet aucune sorte de représailles, ce qui, pour le dire en passant, en ce qui me concerne, est assez peu généreux de votre part.
« Sur un mot auquel certainement madame la comtesse n'a pas attaché une intention dont je puisse me plaindre, vous me faites enfin monter les degrés du sanctuaire; et, si j'ai bien entendu
(1 ) Voir les chansons du lemps.. Ce bâlon fut légué par Francklin , à son ami le général Waghinslon.
maintes paroles prononcées à cette table entre deux services, vous le démolissez à qui mieux mieux. Songez-y, messieurs, est-il bien courtois de me pousser au milieu de ruines imminentes et préparées de vos propres mains?
« Un dernier mol encore, s'il vous plaît. Monsieur le marquis m'appelle , par la toute-puissante protection de son oncle, dans le noble chapitre de Lyon, dont un des titulaires disait plaisamment à im de nos rois d'assez bonne maison, que sa mésalliance avec les Médicis pourrait bien en fermer la porte à ses enfants. D'honneur, il faudra que je l'apprenne à mon respectable père, simple chirurgien à Soissons! Il ne peut qu'en être flatté pour sa race. S'il n'en perd pas la tète, le moins qu'il doive à une bonté si noblement manifestée sera une lettre de reconnaissance , et je me chargerai volontiers d'en être le porteur. »
A ces dernières paroles succéda sur les lèvres de Silfrid un faible sourire qui, bien compris, avait toute l'amertume d'un sarcasme. Chacun en fit la traduction ; deux des convives au moins se l'approprièrent. La comtesse se leva de table: c'était la meilleure manière de dissimuler le dépit qu'elle ressentait de l'avorteraent de la plaisan-
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terie à laquelle elle avait donné cours avec quelque légèreté. Les jeunes jouteurs qui à sa voix s'étaient lancés dans l'arène , la suivirent peu satisfaits d'eux-mêmes , encore moins de l'étranger, mais résolus à ne le plus attaquer de front. La vicomtesse de Bressac se réjouissait de l'échec survenu au chevalier, naguères rattaché à son char, et qui venait de porter ailleurs des^hommages surannés comme elle. Ceci ne pouvait exciter de surprise : il avait appris depuis quinze jours que les biens de la vicomtesse étaient engagés par suite de dettes, auxquelles il avait passablement contribué. Quant au comte de Saint-Méran, ses traits épanouis témoignaient de son entière satisfaction ; car sa loyauté avait redouté un moment, qu'avec quelque succès on eût choisi sa table pour y humilier un jeune homme dont il était vraiment l'obligé. De son côté, le baron de Clairvaux qui ramenait Berthe dans le salon, ne quitta pas Silfrid sans avoir prononcé un bravo bien appuyé, à quoi il ajouta d'un ton affectueux: « Soyez tranquille, mon ami, ils ne vous (( tâteront plus; car ils en ont assez. » Et Berthe, qui était d'un pas en arrière, profita de cette circonstance pour effleurer en passant la main de Silfrid , de telle manière que, sans se trom- 1. 17
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per, il crut y ressentir une douce pression. Qu'elle fût accordée à titre d'encouragement ou de récompense , cette légère faveur mit le jeune homme en paix avec lui-même. Presque étonné de la hardiesse de ses répliques, il reconnaissait en effet être sorti de son caractère. La crainte d'avoir franchi les bornes prescrites par une société dont il ignorait encore les usages, l'avait saisi à l'instant où les derniers mots de sa réponse échappèrent de ses lèvres. A l'agitation qui avait d'abord animé ses traits ^ succéda une pâleur dont on se serait aperçu si le repas s'était prolongé. Il avait eu besoin de l'approbation du baron de Clairvaux et du comte de Saint-Mëran, pour se rassurer sur l'écart auquel il s'était laissé entraîner, et qui au fond appartenait au droit de la défense. Mais combien lui était encore plus précieux le suffrage de mademoiselle de Saint-Méran ! Combien il se félicita de n'avoir pas démérité de Bertlie, au moment oii pour la première fois, en présence de sa jeune amie , il se produisait dans ce même monde qui venait de la ravir à ses soins! Le vide qui le séparait de l'aimable fille lui parut en partie comblé; au moins il n'était plus infranchissable pour lui. Loin de s'être laij^sé abaisser , le maître avait grandi aux yeux
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d\ine société d'élite et par conséquent à ceux de l'élève. Les égards dont il devint l'objet dans le salon le lui prouvèrent.
Il eut l'adresse de ne pas tirer trop avantage d'un succès qu'auprès de quelques personnes il avait à se faire pardonner. Ne voulant pas s'asseoir à une table de jeu, dont l'éloignait la modicité de sa fortune, il entra dans un cercle où l'on écoutait volontiers les boutades parfois dures, mais souvent spirituelles du baron de Clairvaux. Survinrent trois ou quatre académiciens qui rendirent la conversation plus sérieuse; préférant s'instruire, Silfrid parla peu. Alors on causait à Paris et on n'y disputait pas, bien que l'assemblée des notables, l'affaire du collier, Cagliostro, le cardinal de Rolian, M. de Galonné, M. Necker son antagoniste, et les prétentions du tiers-état accueillies par les uns comme une nouveauté dangereuse, par d'autres comme l'exercice d'un droit légitime, commençassent à échauffer les esprits.
Après ce dîner, Silfrid renouvela ses visites à la rue de l'Université , mais sans y avoir d'entretien secret avec mademoiselle de Saint-Méran. Occupé chez lui d'études fortes, fréquentant tourà-tour les bibliothèques et le collège de France,
260 UXE riN DE SJÈCLE.
il tâchait de mériter Berthe. Pour délassement , il avait ses souvenirs ; pour encouragement , l'espoir de passer de courts moments près d'elle. Son plus grand bonheur se réduisait à quelques mots tendres qu'on lui jetait à la dérobée ; il est vrai que ceux-ci étaient presque toujours accompagnés de l'un de ces regards ravissants qui, en plongeant dans les profondeurs de son âme, y ravivaient son amour. Il se contentait de cette pâtnre; c'était la seide qu'il fût au pouvoir de Berthe de lui offrir, quoique son oncle fût loin de blâmer les liens de reconnaissance qui l'attachaient à ce jeune homme. Le comte lui-même , dans son esprit de justice, s'avouait que, confinée au fond d'un village presque inconnu, sa fille, malgré les plus heureuses dispositions naturelles, eût été probablement peu de chose, sans la rencontre de M. Grévin. La disputer à l'amant qui, à certains égards, pouvait se croire en droit de la réclamer, lui eût semblé cruel, peut-être inutile. Cependant c'était une affaire qui demandait à être conduite avec prudence, si on voulait éviter un échec capable de troubler pour long-temps la paix domestique, ramenée par la présence de Berthe à l'hôtel de Saint-Méran. Dans cette conviction, il fit remarquer à celle qu'il nommait
sa nièce que, d'une pnrt, il serait peu convenable (le recevoir Sil fric! en particulier, bien qu'on pût se fiera l'honneur de tous deux; de l'autre, qu'avant d'informer la comtesse d'intentions qu'elle n'avait pas encore pressenties, il y aurait tout profit pour cet estimable jeune homme à se procurer un supplément d'instruction , propre à lui ouvrir les portes d'ime carrière honorable. M. de Saint-Méran se proposait de lui en aplanir les voies par son crédit.
C'étaient là les beaux côtés de la situation de Silfrid; encore M. Grévin n'osait y arrêter ses regards; mais elle avait aussi des faces moins rassurantes, et celles-là, il n'avait garde de se les dissimuler. Berthe, répandue dans un monde de lapins haute distinction, avait peu de moments dont elle pût disposer en faveur de son ami. Un oncle, ou une tante devant laquelle il y avait encore plus à se tenir sur la réserve, étaient présents à toutes leurs entrevues. Les succès de la jeune fille naguère délaissée allaient croissant. A peine entrée dans sa dix-huitième année, tant d'hommages pouvaient la séduire, tant d'encens l'enivrer ! au printemps de la vie. qui répondrait qu'ellene voulûtpas en savourer toutes les délices, alorsque la coupe entourée de fleurs lui serait of-
ferle par une main caressante et adroite? Berthe avait eu beau contracter quelque chose de sérieux dans ses rapports avec le digne pasteur de Rozières et son neveu, de nouvelles habitudes ne pouvaient-elles pas changer la direction de ses idées? L'amour-propre n'aurait-il pas de trompeuses amorces pour ce cœur jusque là vierge de vanité i* Ces craintes n'étaient que trop plausibles, si l'on interroge la nature humaine; quant à l'orpheline, elles étaient injustes. Mais elles n'en réagissaient pas moins sur l'âme de son ancien instituteur; et plus d'une fois, à la suite de ses longues études , il tombait dans un état de découragement dont il ne sortait qu'en recourant à sa plume. Alors sa plainte touchante allait affliger le cœur de Berthe , à laquelle M. de Saint-Méran lui avait permis d'écrire. Ces lettres et les réponses qui leur succédaient étaient toujours communiquées au comte, quoiqu'il ne l'eût pas exigé. Aussi fcar il se connaissait en hommes) il rendait quelquefois le papier à sa nièce sans y avoir jeté les yeux. Lorsqu'il avait tout lu , il finissait souvent par redoubler d'estime pour le jeune Grévin.
DEUX LETTRES QU'iL IMPORTE DE LIRE :
27 février 1789.
« Vous êtes à Paris, j'y suis aussi depuis deux mois et je suis réduit à vous écrire! Berlhe, estce là le bonheur dont vous m'aviez flatté? sont-ce là les douces communications que j'avais rêvées moi-même, quand la poitrine oppressée, les regards attachés sur l'horizon fugitif où j'assignais une place à la capitale, je brûlais du désir de quitter Rozières ? Dévorant les distances, mon âme s'élançait vers ce point éloigné.EUe vous y cherchait, elle vous y trouvait même!., et voilà que je suis seul dans un hôtel garni où je ne connais personne! seul, quand je visite les monuments publics, au milieu de la foule amassée sur le[sol qui les porte! seul, au milieu des écoles, sous les voûtes où résonne la voix de l'abbé Delille, l'homme de France qui sache le mieux lire et dont les leçons, aussi doctes que spirituelles, enchantent un nombreux auditoire ! Oui, au milieu de ce monde se heurtant, se foulant, empressé quelquefois pour des riens, plus souvent ou-
264 l'NE FIN DE SIÈCLE.
blieiix de ce qui mériterait toute son attention , je suis seul!., aussi mes études du jour finies, lorsque je ne me donne pas la distraction d'assister à une représentation du Théâtre-Français (i), riche aujourd'hui d'un ensemble de talents tel qu'il ne possédera peut-être jamais rien de pareil, j'aime mieux rester chez moi...
V Là au moins, Berthe, dans ma petite chambre, je suis certain de vous retrouver telle que je vous veux , telle que vous étiez à Rozières ; non que le séjour de la ville ait altéré en rien la candeur de votre âme , ou porté aucune atteinte à votre beauté. Tant s'en faut! je dois reconnaître avec justice que votre esprit s'est plié aux usages, sans que vos principes de vertu aient fléchi, et que vous avez acquis cette aisance de mouvements et cette élégance de formes qui , sans dégénérer en manières , laissent loin derrière elles les bergères de Boucher et les Vénus de Fragnoard. Hélas! dois-je m'en réjouir? Oui, Berthe, et ce sera, de ma part, pure générosité; car je sens trop que plus vous gagnez en amabi-
(1) Alors la société du Théâtre-Français possédait àla foisMolé, Fleuri, Dazincourt, Larive, Grand-Ménil, Caumont, Desessarts, Dugazon , Vanhove, Sainl-Phal, Saint-I'rix ; mesdemoiselles Raucourt, Conlat , Joli, Sainval , Devienne , Fleuri !. . elc. etc.
lité, plus nous nous éloignons l'un de l'autre. Votre astre ne peut s'entourer de brillants rayons, sans que ma pauvre planète ne s'obscurcisse... Il faut s'y soumettre, c'était une triste nécessité de nos situations respectives.. Il est des moments où je me regarde comme un insensé pour avoir cru que vous pussiez jamais m'appartenir.. C'est moi, moi seul qui vous appartiens; votre prise de possession est complète et elle sera probablement exempte de réciprocité!
« Vainement la belle âme de votre oncle a rendu justice à la mienne ; vainement son extrême indulgence m'aura permis de lever les yeux sur vous. Je n'ai pas eu le bonheur de plaire à votre tante. Il m'eût été impossible de ne pas m'en apercevoir. Elle ne cherche même pas à dissimuler son éloignement pour moi. Je ne l'en accuserai pas; je m'accuserai plutôt moi-même de n'avoir pas su lui être agréable... Elle ne m'a point pardonné le faible et facile avantage que j'ai remporté sur deux hommes qu'elle a placés trop haut dans son estime. Mais pouvais-je me laisser humilier devant votre oncle et les amis assis à sa table? devant vous, Berthe , qui aviez cru que votre ancien maître n'était pas un mal-
heureux mauqunnt de toute instruction, dépourvu de tout sentiment d'honneur et dont on eût le droit dese jouer impunément sous vos yeux?.. Ils soupçonnaient mon amour, fille trop aimable! et ils voulaient m'avilir en votre présence ! Ils voulaient tuer dans son germe le tendre intérêt que vous me portez , et m'écraser sous le poids de ce qu'il leur plaît de nommer ma roture! Je me suis redressé et je vous rends grâce, sans en éprouver aucune surprise, de ce que vous vous êtes réjouie de leur mécompte. Ce sont leurs regards qui se sont baissés devant les miens; ce sont eux qui se sont montrés pauvres et misérables devant vous. Ils m'en haïssent peut-être un peu plus; mais soyez certaine que vous n'y perdrez pas dans leur esprit : au moins à présent, Berthe, ils savent que vous n'avez pas reçu les leçons d'un malhonnêle homme.
u Ne vous étonnez pas s'ils affectent des airs de dédain, quand ils parleront de moi en mon absence, et si mon nom ne sort de leur bouche qu'avec la qualification d'homme à préjugés et sans connaissance des usages du monde. Je les verrai peu au milieu des grands événements qui sont parvenus à leur maturité, ou qui se préparent. Vous avez remarqué que, satisfait d'échan-
g^er avec vous quelques mots le inatin, tantôt en présence de votre oncle , tantôt en présence de votre tante , je parais assez rarement dans votre salon, où le marquis de Fernaze et son complaisant ami se dessinent en princes de la parole, lorsque le comte de Saint-Méran n'est pas à portée de les entendre : eh bien! Berthe, je veux vous prévenir contre une de leurs locutions les plus familières. Sans cesse ils accusent leur siècle de sacrifier aux préjugés / ils en voient partout. C'est une arme puissante que les gens d'une faible instruction manient avec imprudence. Aussi, au lieu de s'attaquer aux vices de la société , et d'en guérir les plaies , comme ils en ont la prétention , ils la frappent souvent au cœur et la blessent dans ce qu'elle a de plus vital et de plus sensible.
« Prenons des exemples :
« L'épouse infidèle fait rejaillir une honte sur son mari -.préjugé , s'écrie- t-on de toutes parts! et moi , je dirai que ceci mérite examen.
« Quand la conduite d'une femme est arrivée à des torts assez graves pour que le scandale éclate , et permette à chacun de les flétrir , d'une dénomination injurieuse, dans l'homme dont elle a pris le bras pour support , l'époux
est-il toujours exempt de reproches? Son insouciance ou sa conduite personnelle, n'a-t-elle pas autorisé les fautes dont on lui impose presque l'expiation? Maître sous le toit domestique, n'at-il pas dû veiller à ce que son foyer et sa couche fussent sans tâche? La loi a vu en lui le chef et le protecteur né de la famille : qu'il y ait assentiment ou négligence de sa part , l'opinion le punit sans trop d'injustice, d'un désordre prolongé sous ses yeux. Et remarquez bien qu'elle ne le frappe guère que dans ces cas. Homme d'honneur, elle se range presque toujours de son côté et le venge pour ainsi dire , des torts d'une indigne compagne.
« Ma fille , dira une mère prudente , n'acceptez pas celui qui recherche votre main ; il s'est passé de vilaines choses sous le toit qui a couvert ses jeunes années. — • Mon fils, dira également un père sage , gardez-vous de prendre une épouse dans une famille qui a justement encouru une défaveur publique. »
« Préjugé^ s'exclamera-t-on , injustice criante! Ce jeune homme est bien né ; cette jeune personne brille de mille charmes ; son âme est pure comme son front qui en est l'image ! et puis les fautes ne sont-elles pas personnelles ? »>
« Soit, répondrai-je. Mais cette solidarité établie par l'opinion entre les individus qui, portant le même nom, vivant entre les mêmes murs, peuvent s'édifier ou se corrompre mutuellement, ne vaut-elle pas la peine qu'on y pense ? Placés sous l'œil de cette opinion, n'ont-ils pas intérêt à se surveiller les uns les autres ? Au moins le préjugé, s'il y en a un ici , ne sera pas anti-social. C'est quelque chose que le père ne soit pas toutà-fait étranger à ce que deviendra son fils; que la mère voie dans sa propre conduite la destinée qui attend sa fille. A Dieu ne plaise que je blâme ceux qui, justes dispensateurs de leur censure,ne feront pas peser sur l'innocent la peine du coupable! Mais je ne serais pas fâché non plus, que la pensée des masses se montrât un peu plus rigoureuse. Une inscription se lisait sur les dalles de l'abbaye de Westminster; la voici:
« Cy gît Marguerite Lucas, Duchesse de ISewcastle , issue « d'une maison où tous les frères étaient vaillants, et toutes les » filles chastes. »
« Blâmerons- nous l'homme qui aimerait mieux chercher une alliance dans une telle famille , que dans telle autre où le manque de vergogne et l'adultère auraient laissé des traces? Certainement ce n'est pas moi qui lui jetterai la pierre.
â70 tJNË riN DE SIÈCLE.
« Dans notre hameau de Rozièrcs, Berthe , lorsque pendant les veillées de décembre le cercle des villageois se resserre de frayeur, en face du foyer pétillant , vous avez entendu raconter , plus d'une fois, des histoires d'apparitions, et chacun remémorer des pressentiments et des songes. La voix de notre jeune notaire a tonné contre ces préjugés» Elle a sommé devant vous mon oncle de les extirper jusqu'à la racine.
« Doucement, a répondu le vieux pasteur. Cette « racine ne doit pas être attaquée sans précau- « tions, car elle tient à un arbre à l'ombre duquel « la société se meut , respire et dort en paix. « Peut-être, monsieur Renaud, rallentirez-vous « un peu votre ardeur, quand je vous aurai « adressé une simple question : Je vous deman- « derai si , presque certain qu'en affranchissant « tel honnête fermier de ce que vous nommez « une superstition ou un préjugé, je brise du « même coup sa foi dans un avenir de peines et « de récompenses , il m'est permis de passer ou- « tre ? Je vous demanderai si ma cognée doit frap- « per sans pitié , ce qu'il a respecté jusqu'à ce « jour, ce qui est intimement lié dans sa pensée « à de salutaires croyances, aux risques d'anéan- « tir en lui le plus beau caractère de l'homme,
Cne fin de siècle. 271
R son senti ment religieux? Voilà pourtant le péril « que vous voulez que je brave! Mon cher Reu naud 5 laissons la Providence , dans ses voies « toujours sages, agir sur les esprits. Le temps « est son premier ministre, et si la chose est K bonne à faire, n'en doutez pas, le temps épu- « rera la foi dans une juste mesure. »
« Berthe, me supposeriez-vous ennemi de la noblesse que, par une inconséquence assez commune, les jeunes amis de votre tante, sur la parole de leurs écrivains de prédilection, rangent dans la catégorie des préjugés ? Mon Dieu, non! elle ne me comptera pas parmi ses adversaires , quoiqu'au moment où je tiens la plume, elle me fasse assez de mal.
« lia qualité nobiliaire me semble une récompense accordée, par la patrie, aux hommes qui l'ont bien servie, en même temps qu'une avance faite aux héritiers de leur nom, pour qu'ils le deviennent aussi de leurs vertus. Une nation n'a garde de s'appauvrir en puisant dans ce trésor, pourvu que le mérite seul ait droit à ses largesses. Cest ainsi qu'elle perpétue certaines illustrations, qu'elle en appelle d'autres à remplacer celles qui s'éteignent , véritable richesse publique qui ne coûte au peuple ni sueur, ni larmes!
272 «ÎVÉ PiN DE SIÈCLE.
Remarquons que cette transmission ne blesse en rien le droit naturel; on la retrouve partout, sur notre globe, au milieu des steppes des deux Amériques comme dans les pays les plus civilisés de l'Europe. Le sauvage des bords de l'Ohio se proclamera fils de son père , tout aussi bien que chez nous le fils d'un maréchal de France , et probablement avec encore plus d'orgueil.
» Le marquis de Fernaze me dira peut-être ; « Monsieur l'avocat du préjugé de la noblesse, « pourquoi donc, sortant de votre classe , sans « titres, sans services rendus à voire pays, levez- « vous les yeux sur une fille qui appartient à un (( ordre privilégié ? »
« Berthe , voici ma réponse , et c'est à vous que je l'adresse : Si votre origine m'avait été connue, jamais l'amour qui pour vous fait battre mon cœur, n''y eût pris naissance. Mais , à beaucoup d'égards, vous étiez délaissée de vos parents. Leur nom pouvait être aussi obscur que le mien. Pendant seize ans, vous avez vécu mon égale. Il me serait même permis de dire qu'ayant sur vous une supériorité d'expérience et d'instruction , et vous consacrant toutes deux, j'avais acquis le droit de vous aimer... Le préjugé ne pouvait donc me compter au nombre de ses jus-
liciables. Hélas! qui m'assurerait aujourd'liui que je ne serai pas contraint d'abaisser mon front avec douleur devant ce colosse encore imposant, bien qu'il chancelle sur sa base? L'être qui me délivrerait de cette crainte, aurait tous les hommages de celui que vous appeliez quelquefois le fier Silfrid , et dans ma reconnaissance je baiserais avec respect la poussière de ses pas.
« A combien d'autres plaintes, ma charmante amie, ne serait-il pas loisible d'appliquer les mêmes réponses ? Tout considéré, je pense que sans tomber dans le paradoxe, on pourrait composer un livre de quelque valeur, en lui donnant pour titre : les Préjugés justifiés. Quant à moi, je ne vous cacherai pas l'effroi que je ressens à la vue du grand abattis , auquel notre philosophie ne procède pas de main morte. Je tremble qu"*à force de réduire l'homme à son positif palpable, on finisse par ne voir que de simples conventions dans nos devoirs les plus sacrés , des chaînes dans nos liens de famille les plus doux , et une pure duperie dans la vertu.
« Il ne s'agit de rien de pareil , va-t-on me dire,
mais seulement de dissiper des illusions qui, dans
ses progrès possibles, arrêtent l'essor de la raison
humaine. J'avoue que cette réponse ne me satis-
fait pas. Si ces illusions font le charme de la vie , si dans certaines classes elles contribuent à la moralité (et je n'en doute pas), je soutiens qu'elles entraient dans les intentions providentielles. Dès-lors, c'est le Tout-Puissant qui les aura appelées lui-même auprès de l'affligé, pour enchanter ses regrets et donner de la douceur à ses larmes; à côté du captif, pour faire descendre dans son cachot un rayon de lumière ; au chevet du malade, pour ast)Ouplir l'oreiller sous sa tête; et au lit du mourant, pour aplanir devant lui le redoutable passage d'une existence à l'autre. Malheur à qui touche à ce trésor plus précieux que la perle du golfe Persique, et que le diamant de Golconde! Puisse sa main se paralyser, avant qu'elle ait brisé le vase de cristal plein du baume céleste qu'on nomme r espérance !
« Ici, Berthe, je saisirai l'occasion d'ajouter quelque chose aux sages paroles de mon oncle , sommé par le notaire Renaud de diriger sa grosse artillerie contre certaines croyances populaires. Ainsi je m'exprimerais, tenant tête à tête mon philosophe de village : « Qui vous a dit, « monsieur, que des rapports plus intimes que « ceux dont nous avons la perception , n'unissent a pas le monde visible au monde invisible qui
« nous entoure? Vous ne contesterez pas l'exis- (' tence de celui-ci: le microscope, le télescope, a l'électricité, et peut-être le magnétisme, vous « donneraient un démenti. Je serais donc fondé à « vous demander si les âmes n'ont de communica- « tions possibles que par l'intermédiaire des sens, «tels qu'ils sont appréciés aujourd'hui? Wont- « elles pour se comprendre que les yeux du « corps, que le son qui ébranle l'air, que la pa- « rôle qui le traverse avant d'arriver à l'oreille ? a D'où viendraient alors ces joies intimes et ces a douleurs secrètes qui nous trompent rare- « ment, mais dont il nous est impossible d'assi- « gner l'origine ? L'homme a expliqué quelques- « uns des phénomènes de la nature : il n'ira ja- « mais jusqu'à expliquer le miracle de la pensée, 5 unie à un système d'organes. La puissance de « ces organes eux-mêmes est encore inconnue, a Qui sait tout ce que les entrailles d'une mère a peuvent lui dire en l'absence de son enfant ? « Transportée à soixante lieues de distance, par «une route qu'elle n'a jamais parcourue, et « dont on lui laisse ignorer les sinuosités, sans « boussole, sans dévier de la ligne la plus direc- « te, la colombe retournera à ses petits; après « trois transformations qui, d'une pâte molle,
« l'ont conduit à étaler dans les airs les plus bril-
« lantes couleurs, le papillon ira déposer la
« graine , espoir de la perpétuité de son espèce ,
« exactement sur le feuillage de la plante qui doit
a la nourrir, et qui, à lui-même, servit naguères
« de pâture! La colombe n'a point eu de guide
« pour se conduire dans l'immense espace; le pa-
a pillon n'a pas trouvé de registre qui pût aider
« sa mémoire, tout est resté sous le voile; tout
« est pourtant admirable! Vous le savez, et vous
« jugeriez extraordinaire que l'homme qui, aux
« yeux de Dieu , comme à ceux de la raison , est
« autre chose qu'un vermisseau, ou une miséra-
« ble volatille, eiit des perceptions dont vous
(( n'obtiendrez probablement jamais le secret! Et
« vous oseriez affirmer que tous les liens sont
« rompus entre ce qui, sur cette terre de pas-
w sage, a eu des affections, de tendres sentiments,
« des joies ou des douleurs, et les êtres chéris qui
« leur survivent! prenez-y donc garde ! votre né-
u gation, si elle n'est absurde, est au moins bien
« hasardée , car toutes les analogies la repous-
« sent. »
u Je me suis laissé entraîner k causer avec vous, Berthe, sur une matière qui nous a fourni plus d'un sujet d'entretien dans nos promenades
du soir, alors que du coteau de Sept-Monts, la lune s'élevait silencieusement entre des obélisques de peupliers. Yous me pardonnerez cette dernière leçon ; mon rôle d'instituteur près de vous m'avait été trop agréable pendant des années , pour que j'en eusse perdu le souvenir. Je ne vous cacherai pas que cet examen des opinions proscrites sous le nom de préjugés , est en partie extrait d'un écrit dont je ne suis pas trop mécontent et que j'ai porté hier au soir à M. de La Harpe. Ce littérateur n'a pas eu encore le temps de le lire ; mais il se propose d'en faire emploi dans l'un des prochains numéros du Mercare»
« Cette lettre est démesurément longue; mais quand je vous écris, ma plume ne sait pas s'arrêter. Ce qu'elle a tracé vous semblera venir de Rozières, je vous le remettrai moi-même ce soir à l'hôtel; car il y a plus de huit grands jours que je ne vous ai vue. Partout ce serait beaucoup j à Paris, n'est-ce pas trop, beaucoup trop, si j'en juge par la tristesse que j'éprouve ? Serait-ce l'obscur pressentiment d'un malheur qui m'attendrait? Serais-je destiné à fournir une triste et personnelle preuve à l'appui de la doctrine exposée dans ce> pages ? Je l'ignore. Adieu , Bertheî
que le ciel vous protège! soyez heureuse! Votre
tout dévoué , SiLFRID. »
Quelques jours après avoir confié cette lettre à mademoiselle Olivier, qui le lendemain matiu la déposa sur la toilette de sa jeune maîtresse, M. Grévin reçut ta réponse suivante:
7 mars 1789.
A M. Grévin.
« Ce n'est pas la nièce que vous aurez séduite cette fois ; c'est l'oncle sur lequel le charme de vos paroles aura opéré. Ne vous plaignez donc plus de votre sort , mon ami ! N'ayez donc plus de sinistres pressentiments; car vous finiriez par attrister mon imagination après avoir assombri la vôtre.
a Je viens de me lever, le comte de Saint-Méran est entré dans ma chambre , ainsi qu'il lui arrive de venir causer avec moi le matin, quand il a quelque communication à me faire. Il voulait me prévenir de l'arrivée dans l'hôtel d'un nouveau commensal qui y séjournera pendant une ou deux semaines. Le baron de Clairvaux , forcé de quitter le logement qu'il occupait rue de la Planche , vient d'en arrêter, à notre porte , un autre dont les réparations exigeront au moins
une quinzaine de jours ;et, en ami, mon oncle lui a offert deux chambres fort propres , à côté de mon charmant appartement. C'était pour me prévenir de cette disposition que mon oncle s'est présenté chez moi. J'étais auprès du feu, me préparant à lire votre lettre qui était devant moi sur ma toilette. Je ne l'avais point encore ouverte. Après avoir vu le comte s'asseoir, je le priai d'en rompre lui- même le cachet.
« Berthe , m'a-t-il dit après l'avoir lue à haute voix et me regardant avec bonté , votre jeune instituteur n'est point un homme ordinaire. Il y a en lui deux qualités qui trop rarement marchent ensemble , de la chaleur d'âme et de la mesure , de l'initiative dans les sentiments et de la circonspection. Je n'approuve pas tout ce que contient cette lettre ; mais je ne saurais m'empêcher d'y reconnaître un esprit qui, pour avoir des pensées , n'attend pas le mot d'ordre. Il compte sur une insertion dans le Mercure : Je vous préviens qu'il ne l'aura pas ! »
« Pourquoi, ai-je repris, lui serait-elle refusée? )>
« Parce que , m'a-t-il répondu , ses pages quoique fortes d'expression , ne sont pas dans la couleur du moment présent. M. de La Harpe et lui
n'ont plus les mêmes dieux. Vous devez vous en être aperçue la semaiue dernière: quand l'aiiteur de Warvick est venu nous voir, sans quitter son ton modeste, M. Grévin a différé plus d'ime fois d'opinion avec lui... Mais, je le répète, il y a de l'étoffe dans ce jeune homme, il fera son chemin, si tant est qu'il y ait encore à faire un chemin en France. Je verrai à lui obtenir une entrée dans la carrière diplomatique à laquelle je le crois propre. Seulement il aura à se préserver d'une tendance vers la mysticité, dont j'entrevois le germe dans ce qui échappe de sa plume. S'il s'était déplacé, je le soupçonnerais d'avoir résidé en Allemagne. Au reste , c'est aussi le pays des diplômes et des diplomates. »
« Enhardie par cet éloge, j'ai osé prendre la parole :
(( Mon cher oncle, sa lettre vient de vous l'apprendre ; il s'inquiète , il s'alarme sur son avenir.. . Vous voyez comment il m'aime! dois-je... puisje?..»
(( Berthe, a réphqué le comte, sans me laisser achever une phrase dont la continuation m'eût peut-être un peu embarrassée , si je n'avais reconnu dans ce jeune homme, les qualités faites pour assurer votre bonheur, pensez-vous que
j'eusse autorisé outre vous une correspondance ? Vous êtes son obligée : eh bien , j'eusse employé mon crédit à vous acquitter envers lui. Mais en même temps, mon premier soin eût été d'interdire entre vous deux toute continuité de rapports. Maintenant il y aurait peut-être quelque cruauté à combattre chez lui un attachement, qui s'est fortifié par ma condescendance, et qui, je lecrois, ma bonne amie, a obtenu un tendre retour...
(< J'ai dû rougir, j'ai baissé les yeux.. . Le comte a continué en me serrant tendrement la main.
« Ma fille, ma bonne petite nièce, vous pouvez m'en croire , ce ne sera pas un leurre que nous aurons eu la lâcheté , vous et moi , d'offrir au jeune Silfrid en lui ouvrant la porte de cette maison pour la lui fermer plus tard, moi surtout en lui permettant de songer à vous. Au reste, il m'a mis en position de le juger, et l'épreuve est bien loin de lui être défavorable. J'ai même vu avec plaisir que sans qu'il se crût observé, l'expression de son attachement pour vous, tout en restant dans une sage mesure, ne s'est pas ressentie de la moindre dissimulation; son amour est honnête , est vertueux... »
— « Eh bien, mon oncle, ai-je dit, en pressant, à mon tour, sa main entre les miennes... »
« Eh bien , a repris le comte, en me donnant un baiser sur le front, c'est une chose dont nous aurons à nous occuper. Le temps n'y gâtera rien... Berthe , quoique par mon frère vous m'apparteniez plus directement , je ne puis vous dissimuler que nous ne pourrions nous passer de l'agrément de madame deSaint-Méran,..il nous est indispensable. Je compte la pressentir sur cette union, j'attends seulement une occasion qui ne tardera pas à s'offrir,., sa fête, son anniversaire, le vôtre qui est plus rapproché, vos succès même dans les arts que vous cultivez, m'autoriseront à remonter avec elle, vers la source d'où découle votre première, votre remarquable aptitude. Je me ferai votre avocat à tous deux.. Berthe, votre fiancé a toute mon estime. Avant huit jours j'espère avoir quelque chose de plus à vous dire... je vous donne, pour quelques semaines, un voisinage dont j'espère que vous ne vous effraierez pas. Le baron de Clairvaux est votre admirateur et il n'est pas l'ennemi de M. Grévin. Ce sont deux hommes que la nature semble avoir jetés dans le même moule , l'un une vingtaine d'années plus tard que l'autre, ce dont probablement ma chère Berthe ne se plaindra pas... »
« Après ces derniers mots, le comte m'a quittée avec un sourire si bon, si aimable, que j'en ai moins regretté de n'avoir pas connu les auteurs de mes jours, car j'y ai trouvé quelque chose de paternel.
« A présent, monsieur, inquiétez-vous, inquiétez-moi! doutez de votre avenir, rêvez des obstacles, voyez l'univers armé contre un pauvre garçon et une pauvre jeune fille qui ne veulent de mal à personne , qui ne demandent qu'à s'aimer en paix, sous la protection d'un ciel, dont aucun d'eux jusqu'à présent n'a eu à se plaindre ! travaillez à vous entourer de fantômes, ne voyez que papillons devant, derrière vous, à vos côtés, sur votre tête! passez votre temps à les compter, ainsi que le dit madame de Sévigné dans ses lettres; et moi, l'éventail à la main, comme une odalisque, j'aurai soin de les chasser de la face de votre seigneurie !
M Ma gaieté, Silfrid, après l'entretien dont vous venez de lire le fidèle récit, doit vous dire si je vous aime! vous savez que, naturellement assez sérieuse, jesuis de ces caractères qui ne se permettent de plaisanter que quand le cœur est content. Je ne laisse pas toutefois, en ouvrant ma fenêtre par un beau soleil , le premier de l'année dont on
ressente la chaleur, de voir un nuage traverser mon horizon : mais ne vous alarmez pas trop, il est léger, presque diaphane, hlanc comme la neige qui couvre encore le toit des hôtels, et j'espère qu'il se dissipera sans pluie, sans grêle, sans éclairs et tonnerres. Votre sagacité vous aura appris qu'il s'agit du concert où je dois chanter une ariette de Dalayrac. Viganoni prétend que l'on m'applaudira tout autant que si j'étais au théâtre : et je lui réponds que c'est ce dont je ne doute pas, puisqu'on m'applaudirait toujours, ferais-je dix fausses notes par couplet. Hermann, pianiste de la reine, qui tiendra le clavecin chez la comtesse Jules, et qui m'a entendu répéter à l'hôtel , assure gravement que mademoiselle Renaud sécherait de jalousie si elle était présente, en se voyant surpassée dans son ariette de bravoure : et moi je lui réplique que je ne veux exciter l'envie de personne, et que je serais fâchée de ne pas chanter plus mal qu\ine actrice. « Silfrid, ce peu de talents dont on s'extasie, cette faculté de prendre part à une conversation sérieuse que l'on a la bonté de m'attribuer , et surtout, j'oserai le dire, ce goût du beau et de rhonnète que je trouve en mon âme , certainement sont quelque chose. Je n'oublierai jamais
que c'est à vous que j'en suis retlevable. L'orpheline de Ilozières ne peut glisser de ma mémoire , comme une carte de visite d'un souvenir qui ferme mal.. Si on ne me trouve pas laide , si je danse passablement, avouez-le, je ne vous en dois rien. Ma figure est telle que Dieu me l'a faite, et je lui rends grâce de ce qu'elle ne déplaît pas trop; quant à l'aptitude de mes pieds à former des pas , mademoiselle Miller en réclame tout l'honneur, et je n'aurai garde de le lui disputer. En vérité , ce sont des bagatelles auxquelles on est bien bon d'attacher plusde prix que moi.Tout cela est au plus l'affaire de quelques années; et elles passent si vite! tout cela, il faut en convenir encore, tient bien peu de place dans la vie réelle ! Il y a des choses au monde qui méritent un peu plus d'attention ; nous le savons tous deux. Vous ne chantez pas dans les grands concerts de la capitale, vous ne dansez dans aucun bal, Silfrid : cela ne m'empêche pas de vous aimer... C'est peut-être pour cela que je vous aime! Adieu. »
G Berthe de Saint-Méran. »
Le bonheur transpirait dans chacune des lignesde cette lettre, l'amour aussi. Quelle que fût la teinte sérieuse du caractère du jeune homme
qui venait de la recevoir, comment n'en eût-il pas éprouvé une vive et délicieuse émotion ? Ses esprits se calmèrent. Â ses yeux , la vie venait d'acquérir un but et il redoubla de zèle dans ses études; celles-ci se ressentirent de son contentement intérieur. Les principes de droit public dont il se proposait un large développement dans la thèse de licencié qu'il était sur le point de soutenir, devinrent le sujet de ses méditations. La loi et les commentateurs à la main, il leur consacra ses veilles. N'acceptant de repos qu'avec épargne, plus d'une fois il vit le jour naissant faire pâlir sur son papier le reflet de sa lampe solitaire. Sa santé n'en souffrit aucune altération, il était heureux. Aussi son examen, qui se passa sans arguments communiqués (chose très-rare à cette époque), fut un des plus brillants dont on eût conservé la tradition dans les souvenirs de l'école. Le même bonheur ne le suivit pas auprès de M. de La Harpe.
Attendant pour la fin de la semaine l'insertion dans le Mercure de l'écrit qu'il avait confié à cet homme de lettres, après avoir parcouru rapidement le samedi malin du doigt et de l'œil la brochure couverte en méchant papier bleu , le jeune Grévin était tout étonné de n'y pouvoir
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saluer son œuvre d'un regard amical. Il se décida aussitôt à se rendre chez l'académicien, qui venait de transporter ses pénates rue Guénégaud. Il le trouva dans les embarras d'un emménagement. Après les salutations d'usage, Silfrid se plaignit d'avoir été oublié ; l'écrivain en titre lui répliqua d'un ton assez sec que ce n'était point un oubli , mais qu'après une communication de son plaidoyer en faveur des préjugés à l'un des principaux collaborateurs du Mercure (et il nomma IM. Marmontel), ils avaient décidé qu'il était impossible de mettre une pareille pièce sous les yeux du public; i'épithète d'inconvenante fut même un peu durement appliquée à cette production.
Alors la conversation suivante s'établit entre les deux interlocuteurs :
M. DE Là. Harpe, a Quoi ! monsieur, c'est au moment où s'ouvre une lutte décisive entre la raison et les préjugés, que vous voulez prêter du renfort à nos ennemis?
M. Grêvin. « S'il s'agissait d'abus à défendre , tels que l'inégale répartition de l'impôt, l'inégale admission aux emplois publics, la dilapidation des revenus de l'Etat, je rougirais d'avoir trempé ma plume dans mon encrier pour une pareille cause. Je connais les droits de l'humanité, et
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toute ma vie j'espère montrer que je les respecte...
M. DE La. Harpe. « Vous n'en prenez guère le chemin.
M. Grévin. « Je vous proteste , monsieur , n'avoir attaché aucune intention politique à mon écrit. C'est de la littérature et un peu de morale que j'ai prétendu faire , en laissant tomber quelques pensées sur le papier. Sont-elles contraires au bon ordre? Sont-elles traduites en mauvais style? Voilà toute la question.
M, DE La Harpe. « Vous vous trompez, monsieur; ceci a plus de portée que vous n'en supposez. J'ai accepté quelques morceaux de vous , parce qu'ils entraient dans nos vues, ou qu'ils étaient purement littéraires; mais cette fois vous avez fort désagréablement excité ma surprise.
M. GrÉviw. « Comment, monsieur, ai-je encouru ce malheur?
M. de La Harpe. « Comment? Vous devriez le savoir. Vous vous montrez d'une part le défenseur d'u-ne caste privilégiée dont nous travaillons à secouer le joug; de l'autre vous demandez le respect des peuples pour des contes de vieilles femmes et pour des superslitions qui déshonorent l'esprit humain. Marmontel en a ri, oubliant
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que les superstitions mènent en droite ligne au fanatisme. Lisez son Bélisaire, monsieur, et sachez que l'impératrice de Russie a daigné en traduire le neuvième chapitre de sa propre main ! »
M. Gré VIN. « Je le vois, monsieur, je n'ai pas eu le bonheur d'être compris par vous et par votre honorable ami. A coup sûr c'est ma faute. Je ne veux pas plus que vous de noblesse privilégiée, puisque je me borne à demander que par un choix judicieux la nôtre s'incorpore tous les mérites. Il n'a pas paru de république au monde qui n'ait eu dans son sein des notabilités de famille. Le sénat romain n'était qu'une aristocratie héréditaire; les Porcius, les Cornéliens, les Fabiens , se transmettaient par leur seule naissance un titre qui n'était pas sans valeur dans la cité. Ce n'est pas pour rétablir un système d'égalité qui n'exista jamais à Rome, que le second des Caton et le second des Brutus ont combattu, et que l'un d'eux a assassiné César; c'était uniquement pour relever le patriciat. A Athènes, Socrale, interpellant Alcibiade, ne lui adressait la parole qu'en l'appelant: Noble fils de Clinias;... ou Platon en a menti. »
M. de La Harpe, qui jusque là n'avait écouté le jeune Soissonnus qu'avec un air distniit et I. 19
ennuyé , l'interrompit brusquement en lui disant d'un ton d'impatience :
— « Le beau damoiseau que votre Alcibiade! Au moins celui-là n'était pas un preneur de superstitions , puisqu'il fut accusé d'avoir , avec ses amis , renversé les Hermès dans les carrefoui-s d'Athènes. »
M. Gréviw. « Oui, mais l'histoire n'a pas oublié qu'ils sortaient d'une orgie quand ils commirent ce sacrilège. Au reste, plébéien que je suis, il m'importe peu que vous ne vouliez plus de noblesse ; il m'importerait peut-être davantage de savoir si vous ne voulez^ plus de Dieu. »
M. ME La H /vRPE.o Monsieur, votre question serait très-déplacée; mais je vous déclarerai nette^ ment que nous ne voulons plus ni fanatisme, r>i superstitions , et votre écrit tendrait à nous en imposer le respect : il est temps que le règne des prêtres ait sa fin. Vous n'avez donc pas vu que les paroles un peu patelines , mises assez adroitement dans la bouche de votre curé de Rozières vont à le perpétuer ? 3e ne vous le dissimulerai pas, monsieur, je m'attendais à quelque chose de mieux de votre part. Jugez quel eût été mon désappointement , si de confiance j'avais inséré dans le Mercure votre apologie des préjugés! Nos
amis en eussent jeté les hauts cris. Bien que nous ayons renversé quelques préjugés , n'oublions pas qu'il en reste une forêt à abattre. »
M. Grévin. « Je vous épargnerai, à ce sujet, la répétition d'un mot prononcé par une clame de votre connaissance. »
M. DE La Harpe. « Le quel, monsieur ? »
M. Grévin. « Qu'elle ne s'étonnait plus que l'on débitât tant de fagots... Hélas, ajouterai-je, n'estil pas à craindre que ces fagots servent à incendier un jour ce que nous avons de plus cher ? Vous en aurez de sincères regrets, j'aime à le croire ; mais ces regrets attesteront encore plus le mal qu'ils n'aideront à le réparer ! »
M. DE La Harpe. «Votre apostasie me fait pitié, monsieur; je vous rends votre manuscrit, portez-le à l'abbé Sabathier ; il vous donnera une place dans ses trois Siècles ( i). Quant à moi vous me permettrez de retourner aux ouvriers qui rangent mes meubles. J'aime mieux m'assurer un gîte pour ce soir que disserter plus longuement avec vous... D'honneur il est plaisant que vous soyez arrivé de votre village tout exprès pour
(I) Ouvrage dans lequcll'abbéSabalhier a traité trop sévèrement et quelquefois avec injustice , plusieurs écrivains philosophes.
nous régenter à Paris. Je suis, monsieur, voire très-humble serviteur. »
Après lui avoir rendu son salut , M. Grévin se retira de son côté , et se consola de celte rupture imprévue, en relisant la dernière lettre de mademoiselle de Saint-Méran. Ainsi s'était vérifiée la prophétie du comte , lorsqu'il avait prédit à sa nièce que l'écrit deSilfrid ne paraîtrait point dans le Mercure. L'académicien venait de se livrer à IVritabilité qui lui était naturelle ; elle le suivit auprès de deux garçons tapissiers, bientôt traités par lui avec ce ton d'aristocratie contre lequel il s'était plus d'une fois insurgé. Le jeune Grévin éprouva quelques regrets d'avoir déplu à un écrivain célèbre , dont l'appui était entré en ligne de compte dans les chances favorables de son déplacement. Ne se sentant pas de torts^ accueillant l'espoir de combler bientôt ce vide dans ses relations littéraires, il dirigea ses pas vers le faubourg Saint-Marceau , et le lendemain il adressait à mademoiselle de Saint-Méran le récit de son excursion.